PHILIPPE GODET
AV à yeuchâtel en 1860.
Criliqae remarquable et justement redouté, journaliste brillant, Philippe Godet est actuellement le prosateur romand qui manie le mieux la langue française. D'autres ont plus de force on de coloris, aucim ne possède à un égal degré les qualités essentielles à notre idiome : la logique, la clarté, l'aisance, la souplesse, la nuance, la finesse, la rapidité. Ecrivain plein de verve, il a cette ironie supérieure qui donne à l'esprit toute sa force et tout son attrait. Gomme poète, bien qu'il n'ait pas écrit des œuvres comparables à ses ouvrages en prose, u montra un talent très original. Ses vers sont d'une fantaisie charmante : le sentiment sérieux et délicat y coudoie Tironie ailée. On y sent toujours l'absolue sincérité d'un homme de cœur et d'un homme d*esprit, maniant la langue poétique avec une aisance parfaite.
Evasions ^
Quand, après un jour de labeur, Tout me parait morose et fade.
Au pays du rêve enchanteur Je m'évade.
Venant de plaider gravement Quelque vol avec escalade.
Vers la Muse au rire charmant Je m'évade.
Quand un tribun sur le pavois M'assourdit par mainte tirade, Pour oublier son aigre voix, Je m'évadfi.
Au sortir d'un cercle de sots.
Où l'esprit soufTre et se dégrade.
Rêve, j'enfourche tes chevaux, Je m'évade.
Loin des cuistres et des faiseurs, Charlatans grandis par l'estrade, Loin des faux dévOts, des poseurs, Je m'évade.
1 Extrait du recueil Le cœur et les yeux (1881).
6t0 CHHKSTOMATHFE FRANi.AISE
Avec Elle, loin des humains, Je fais mainte folle escapade, Et, suivant ses riants chemins, Je m'évade.
Libroineul et sans nul témoin.
Nous prolongeons la promenade...
Ainsi, plus loin, toujours plus loin Je m'évade.
Le cœur toujours plus dégoûté De la vul^'aire mascarade, Vers l'élernelle vérité Je m'évade.
Monde menteur, aux faux atours.
Je veux te haïr — sans bravade — Jusqu'à ce qu'enlin pour toujours Je m'évade.
Premier voyage*.
Il est parti tout seul, en vagon, comme un homme! J'étais là, sur le quai, le regardant partir; Emu dans le fin fond du cœur, mais fier, en somme. Il riait, triomphant, à son père, martyr...
Il me semblait que tout ce qui fut ma jeunesse, Jonrs heunnix, berceau rose où je l'avais bercé, Longs espoirs que le cœur à vingt-cinq ans caresse, Que tout cela fuyait dans un lointain passé.
Puis(iu'il était (luelqu'un, qu'étais-je donc moi-même? Ne Tai-je pas tenu dans mes bras tout petit? Ce n'était qu'un poupon qu'on amuse et qu'on aime... — Pendant que je révais ainsi,... le train partiL
J'en tondis le sifflet de la locomotive. Le bruit lourd des vagons, les cris et les adieux. Et je j)us voir encor — vision fugitive — Disparaître l'enfant que je suivais des yeux.
• Extrait «lu recueil Les Réalités (1880).
MITLIPPK GODET 6)1
Méchante vision que j'ai longtemps suivie, En mon cœur désolé toujours tu resteras I... Il me semblait que cette infîdéle, la vie, Qui me Tavait donné, Tarrachait de mes bras!
La me aimée ^
Ne dites pas que mon lac est morose:
Moi je lui trouve un cbarme sans pareil! L'avez- vous vu quand le ciel gris et rose S'y réfléchit au^ coucher du soleil ?
L*avez-vous vu, les matins de septembre. Quand un léger brouillard le voile encor, Et que son eau, couleur d'opale et d'ambre, A l'infini des océans sans bord ?
Si dans son sein les montagnes voisines Ne mirent point l'éclat d'un front altier, Dieu l'a bordé de modestes collines Pour que le ciel s'y mirât tout entier...
Mais l'horizon quelquefois est en fôte, L'Alpe se montre en vêtement royal Daus le miroir qui réfléchit son faite... Alors, alors mon lac est sans rival t
Et puis, voici la ville tant aimée,
Son fin profil au ton joyeux et clair.
Se détachant comme un riant camée
Sur l'ample fond de Chaumout toujours vert.
Là- bas enfin, du côté de la France, Eutre deux monts au gracieux contour, Le ciel, baigné d'une lueur intense.
Ruisselle d'or à la chute du jour...
Depuis qu'en moi mon &me chante et vibre, A ce spectacle accoutumant mes yeux, Je sens mon cœur lié par chaque fibre A ce pays que j'aime toujours mieux.
Kxtrait des Réalités. Il sagit ici du lao de Neuch^lîel.
622 OHRESTOMATUIE FRANÇAISE
J'ai vu la mer ou farouche ou sereiae, J'ai contemplé sa colère et ses jeux : Calme aujourd'hui comme une jeune reine, La mort réside en ses flancs orageux ;
Mais la beauté sévère de ses {)lages N'a point, ô lac, banni ton souvenir, Et j'ai connu le plus beau des voyages, Quand près de toi Dieu m'a fait revenir.
Ah ! si jamais la fortune contraire Loin de tes bords m'emportait, doux pays. De son ennui rien ne pourrait distraire Ni consoler ce cœur que lu remplis ;
Pour achever ma tâche commencée, Je n'aurais phis ni courage ni foi ; Ton souvenir briserait ma pensée...
El je mourrais de vivre loin de toi !
 quelqu'un qui me traitait de (( Bourgeois » ^
Bourgeois? — C'est, ma foi, bien possible! J'ai, s'il faut eu faire l'aveu.
Des principes, l'àme sensible.
Et j'aime le coin de mon feu.
Je ne couche pas sur la paille.
Je m'habille, je mange el je bois.
Je dors, je fume, je travaille...
Décidément, je suis bourgeois.
Je crois qu'on peut être honnête homme
Sans mépriser l'argent comptant,
Et si je touche {|uel(|ue somme.
J'ai le front d'en être content ;
Je ne dédaigne point l'escompte.
Et je paie à la fin du mois
Mon boucher, — sans crever de honte:
Que voulez-vous? Je suis bourgeois.
Quand je lis des vers, de la prose, Je redoute un éclat trompeur;
' K\ trait dos RêaUtes.
PHILIPPE GODBT 623
Je veux voir clair ea toute chose,
Et l'obscurité me fait peur.
Les (( déliquescents» me font rire,
Aux fous je refuse ma voix ;
Je crois au bon sens de la lyre :
Que voulez-vous ? Je suis bourgeois.
Quand la muse, riante et belle.
Au matin, vient me réveiller.
Et que tout en moi se rebelle Contre le devoir journalier.
Le gros bon sens me pousse à faire Stupidement ce que je dois; C'est le devoir que je préfère :
Que voulez-vous f Je suis bourgeois.
Parmi les bonheurs de la vie, Je crois à ceux qui sont tout près ; J'apprends à borner mon envie Aux plaisirs exempts de regrets ; Pour moi, la plus aimable fête Est à mon foyer, — et je crois Qu'avoir des enfants n'est pas béte...
Que voulez- vous ? Je suis bourgeois.
Quand j'avais vingt ans, j'osais croire.
Poète, à l'avenir lointain ;
Je révais d'honneur et de gloire
Et j'avais foi dans mon destin.
Aujourd'hui... suis-je bien le mémef
Guéri du songe d'autrefois.
Toute ma gloire, c'est qu'on m'aime.
Que voulez- vous ? Je suis bourgeois.
J'ai la foi naïve et première, Celle qu'on m'enseigna jadis : Je crois encore à la prière, Je crois au diable, au paradis; Je crois au Dieu de mon enfance, En dépit des railleurs, j'y crois...
J'y crois surtout si je l'offense...
Que voulez-vous? Je suis bourgeois.
CHRESTOMATHIR FRANCAT*'»
Bourgeois, vous dis-je ! — Et je le reste, Tâchant de faire de mon mieux, Satisfait d'un état modeste Qui ne me fait point d'envieux, Heureux d'aimer, fieureux de vivre, Certain de mourir une fois, Silr aussi de ce qui doit suivre...
Que voulez-vous? Je suis bourju^eois.
Œuvres à lire ito Philippe Godet (Saudoz et Berthoud, éditeurs, Neuohfttel) : Le cœur et les i/eux (1S81) ; Les Réalités (1886) ; Neuchâtel Suisse (1898). — Ctïtiques à consulter: Vire:ile Rossel. Histoire de la littè-'uture fran^-aise hws de France; Puiiippe Mouniei', La Suisse du 26 juillet 16J6.