ACTE V Scène II
Le major Davel a voulu délivrer le pays de Vaud du joug des Bernois. Abandonné et trahi par ses propres compatriotes, qui ne oomprennent pas son noble idéal, il a été livré lâohement aux autorités bernoises, mis à la toitare et condamné à la décapitation. Il attend la mort avec l'héroïsme d'un chrétien convaincu. Le pasteur de Saussure, venu pour lui apporter une dernière consolation, l'a quitté; Davel se jette à genoux pour prier.
La scène se passe k Lausanne, dans la cellule de la tour Saint-Maire^ en 1728.
DAVBL, à genoux.
Ce jour est le plus beau de ma yie. 0 mon Maître, Je tombe à tes genoux et ne veux plus connaître Que la grande douceur de m'approcher de Toi. Les mystiques élans d'une invincible foi Ont élevé mon cœur jusques aux pieds du Juste ; J'ai péché, mais je crois à ta clémence auguste; Je meurs, mais pour entrer dans ton éternité. Tu m'as parlé, mon Dieu; t'ai-je mal écouté?
* Davel, poèmo dramatique en cinq actes, représuuté pour la première fois ^ar la Société littéraire de Lausanne, le 24 janvier 180^. à roccasion du centenaire do l'indépendauce du canton de Vaud.
646 GHRESTOMATUIB FRANÇAISE
Aorais-je mal servi mon pays et sa cause?
Non, Qou... Mais que ma morl^ ô Seigaeur, te dispose
A bénir cette terre où j'ai vécu ! Soutiens
Ce peuple, fais surgir de ses rangs des chrétiens
Fidèles à ta loi plutôt qu'à leur Eglise :
Si Fesprit rajeunit, la lettre paralyse;
Que chacun te bâtisse un temple dans son cœur 1
De mes ennemis môme, éloigne ta rigueur,
Dispense tes bienfaits à tous avec largesse,
Protège ceux que j'aime et les comble sans cesse.
Et prends ton serviteur en profonde pitié !
Se releyaat.
J'eusse voulu du iiioins accomplir à moitié
La tâche que j'avais proposée à mon rêve;
Je n'ai pas mémo pu semer un grain (jui lève :
A peine avais-je fait le geste du semeur,
(Jue ma main roidissait, pareille au c^p qui meurt.
Enfuis, les courts espoirs; dissipés, les beaux songes
Qui m'aviez enivré de sublimes mensonges!
Un coup de vent qui passe, et vous avez vécu;
Je n'avais pas lutté, j'étais <l6jâ vaincu.
Mais ne faiblissons pas avant l'heure suprême !
Dieu j:îinlo l'avenir, et qui doute blasphème...
Et mon œuvre, d'ailleurs, n'aura pas été vain,
Et ma d Belle Inconnue » a su le mot divin.
0 Bernois l ma d^'laite est un triomphe encore ;
Car je vous ai riiontré le mal qui vous dévore.
Car je vous ai contraints de le voir. Des abus,
Des désordres sans nom qu'on ne réprimait plus,
Pesèrent lourdement sur ma pauvre patrie.
Un règne d'égoïsme, un règne d'incurie
Doit finir, si l'orgueil ne vous aveugle pas.
Jusqu'ici, sous son joug, le [)euple a parlé bas.
Mais ne spéculez point sur son cœur dél)onnaire,
Sa voix peut éclater comme un coup de tonnerre...
U 86 dirige yen la fenêtre, d'où tombe un pâle rayon de lumièi«. L'aurore va paraître au \)ov(\ du ciel vermeil : Un dernier révc encore avant le jrrand sommeil !
11 se jette Bur sa cou<>li-.
Dormir l . . .
VTRGILE ROSSËL ê47