H CHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Puisque votre amour caressant N'avait dans voire cœur de mère Pas de plus exquise chimère, Pas d'i(léiil plus ravissant;
Puisque vous ne rêviez pour elle Que ce bonheur délicieux Dont les anges au fond des cieux Ont tous le reflet sur leur aile;
Dieu ne vous a-t-il pas donné Ce que le monde vous renie t Après l'avoir ainsi bénie.
Direz- vous (ju'il a condamné?
Et savicz-vous si cette terre, Où sont gravés ses premiers pas. Peut-être ne lui cachait pas Quelque épouvantable mystère?
Bénissez plutôt le destin De ne pas vous avoir comprise ; Bénissez-le de Tavoir prise Fraîche et pure comme un matin.
Et songez de combien dépasse Notre humaine félicité La bienheureuse éternité Au soin de Téter nel espace!
A un jeune homme riche ^
Jeune homme, si ton cœur n'a pas un peu d'amour. L'aurore de tes jours est une fin de jour,
Triste comme la nuit qui tombe ; C'est une lampe d'or qu'on met sous le boisseau ;
1 Extrait du Recueil des publications de la Société hawaiêê d'éinàm été
Ta vie est na trépas qai marche, et ton berceau N'est qu'une forme de ta tombe.
Jeune homme, si ion cœur n'a pas un peu d'amour, Ta carrière est comme mi voyage sans retour
Ou dont on revient la main vide.
De qui n'a pas aimé, rien ne demeurera; Sa mémoire est semblable au vent du Sahara
Perdu dans le désert aride.
Jeune homme, si ton cœur n'a pas un pen d*amour, Ta vie est ici-bas pareille au carrefour
Où l'homme se trompe de route^ Ou comme un vase d'or plein d'un subtil poison Qui consume le corps en tuant la raison,
Jour après jour, goutte après goutte*
Pauvres, donnez au riche un peu de votre amour ! Faites au fortuné l'aumône à votre tour.
Selon votre humaine ressobrce.
Donnes ce qui ne craint ni rouille ni trépas, Dounez du seul trésor qui ne s'épuise pas.
Car Dieu lui-même en est la source !
Œuvre à liie de Jules Garraza (Lemerre, éditour, Paiis) : La Ugrt (1887). -- Critique à oonsnlter : Lemexxt, AnOwlofU dêê poàîêt firançaiê eu XIX* 9tMê,
Née à Beekenried (Unterwald) en 1866,
Bien qu'originaire de la Suisse allemande, Isabelle Kaiser se rattache lu groupe romand par son éducation littôraire. Elle a été élevée à 3renèv6 et c'est dans notre langue qu'elle écrit. Nature essentieUement poétique, elle a des qualit<^s de sensibilité^, de distinction et de charme [ui donnent à ses vers une grande valeur.
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Luna ^
C*est eu levant les yeux que j'ai trouvé l'Amie Qu'ici-bas mon rcjjard rechercha vainement: Elle est venue à moi quand j'étais endormie Et mon rêve a grandi sous son rayonnement.
Vous la voyez passer, bruissantes feuillées, Elle répand sur vous son sourire indulgent, Et durant les combats des nocturnes veillées Pour elle tous mes pleurs sont des perles d'argent.
Elle porte un habit tissé de clartés blanches Et traîne dans ses plis d'indicibles douceurs. Elle connaît les nids blottis au sein des branches Et les noms fabuleux des étoiles, ses sœurs.
Elle incline sur moi la tendresse touchante
D'une mère qui berce un enfant favori,
Et quand, dans la douleur^ comme un cygne je chante.
Elle écoute en silence et n'a jamais souri.
Lors({u'elie vient à moi sur les vagues houleuses. La grande paix des eaux lui conte son secret ; Son cortège est l'essaim des pâles nébuleuses Kt l'ombre m'envahit lorsqu'elle disparait.
Elle est la sœur du rêve et l'idéale amie Qui ne me parle pas d'un monde que je fuis Et laisse retomber mes heures d'insomnie Comme des gouttes d'or dans la coupe des nuits.
Loin d'elle^ chaque soir, je guette sa venue ; Quand elle ne vient pas j'ai des pleurs dans la voix, Et les chaudes lueurs d'une flamme inconnue S'allument dans mes yeux lorsque je la revois.
Je ne croiserai point ses pas sur cette terre, Car le Maître éternel a tracé son chemin, Elle doit, en tout temps, graviter, solitaire. Et jamais, non jamais, je n'étreindrai sa main.
* Ces vers et les suivants sont extraits da recueil iutitalô Dm Ailes i (1S8
Quand loin de sa clarté j'ai la mélancolie,
Elle vient, à pas lents, au cours de mon sommeil,
Jeter, en souvenir du pacte qui nous lie,
Dans les sentiers d'azur son anneau d'or vermeil.
Dans Tombre de l'exil, où j'ai vécu, farouche. Son regard infini partout me poursuivait, Et lorsqu'elle venait prier près de ma couche, J'ai cru voir la Patrie assise à mon chevet.
Fidèle jusqu'au bout à sa tendresse fière, Elle seule viendra dans la nuit de l'oubli Traîner ses voiles blancs au fond du cimetière Et baiser sur la croix mon petit nom pâli.
La ronce.
Sonnet double,
La ronce, en ces temps-là, sur les bords du Jourdain, Ne portait pas de fleurs, mais stérile et honnie, Elle engendrait l'épine et glanait le dédain, Lorsque Jésus la vit, venant de Béthanie.
Et pour la transplanter dans son divin jardin Il voulut la mêler à sa gerbe bénie ; Mais l'arbre-paria lui déchira la main, Et son âme s'émut de pitiés infinies.
Et quand de sa blessure une goutte de sang Tomba, on vit soudain l'arbuste frémissant Se dresser et s'offrir en merveilleux spectacle,
Ses grands bras épineux tendus vers le ciel bleu ; Et pour en couronner le front de THomme-Dieu La ronce se couvrit des roses du miracle !
Ma vie, en ces temps-là. ne portait pas de roses: Pauvre arbuste de deuil sous un ciel toujours noir, Ce n'était qu'un fouillis d'inextricables choses Etouffant dans son sein les bourgeons de l'espoir.
662 CHRESTOMATHIE FRANÇAISB
Mais in Tins à passer dans mes sentiers moroses, Toi le Maître espéré, Tapôtre du devoir, Quand le chant se mourait sur mes lèvres mi-closes; Et mes yeux fatiguas s'ouvrirent pour te voir.
La ronc« s'écarta pour te livrer passage. Tu pleuras quand Fépine eflîeura ton visage ; Mon être endolori tressaillit sous tes pleurs.
Et sous cette rost'^e inconnue et divine.
Mon &me s'eatr'ouvrit ainsi qu'une églantine...
Et depuis ce jour-là ma vie est toute en tleurs !
Œuvres à lire d'Isabelle Kaiser (Georg et Ci*. F. Payot, éditeurs, Genève ft Latisanne) Ici-bas (ISite) ; Som les étoiles (ISOO); Des Ailes ilSDT),
LOUIS DUGHOSAL
Né à Genève en iSOU^ mort à Genève en iOOf»
Il est des ànifs ht'ruïquos devant lesquollcs la critique s^incline avec une respeclui.'use sympnthiH : Louis l)uchosal fut une d«.* coUes-là. Lorsqu'il avait à peine 10 ans. Tiitaxie locomotrice le condamna à ne jamais plus marciitT; la maladir* avait brisiA son corps, mais elle ne put lui enl'*ver sa maj^nifiquo. vaillam^n moral»». Sa voloiit»'» fut plus forte qui» tous les maux; altirs <|Uf d'aulrvs se seraient aiTÔt<^s décourag('>s, il lisait, pensait, écrivait, mettant sans cesse on action son admi* rable intelligence. (Vest le poète le plus ori;;inal de la Suisse romande. Bien qu'il se rattaelu* par (juelque cùti'' à Verlaine et à son ôcole, sa poésie est très nouvelle de fond et de forme. Le rêve ailé, les impressions subtiles et délicates de lïimc, les sanglots de la douleur inéluctable, les sourires aussi, les doux et frais sourires de la Fantaisie : il a exprimé tout cela en une lanj^'ue neuve, musicale, caressante et suggestive qui prolonge, par son harmonie propre, les sensations qu'elle vient de traduire au lecteur. Ses vers sont à la fois très simples et très littéraires, ou du moins ils sont si littérairement exquis qu'ils paraissent simples. Et pourtant Tàme de poète qui les a conçus est une des plus riches <;t des plus complètes qui existent au pays de Poésie. On ne peut analyser facilement l'œuvre de Louis Duchoaal ; il faut la lire, se laisser prendre l'àme a si's doux rêves, pleurer avec lui ses soutTrances, frissonner de ses sensations ; alors on le comprend, on l'aime et l'on s'explique pourquoi il est un des poètes supérieurs.
T.OÛIS DUCHOSAL 663
La mort de Don Quichotte ^
IjCS doigts lents de l'épreuve ont effeuillé les roses Et dispersé Tespoir promis aux jours futurs, 0 mon âme, le ciel est sourd, les temps sont dors, Fais que ton rêve monte, au-dessns, loin des choses.
Les clairons de la gloire ont fini de sonner; Le dernier feu s'éteint sur la lande embrumée... Clierche, pour y bâtir ton palais de fumée, Une étoile inconnue, un astre abandonné.
Les vents ont renversé la bannière et la tente ; Don Quichotte a fermé ses beaux yeux de héros, Et son âme, échappant aux ruses des bourreaux, S*ouvre maintenant comme une rose éclatante.
L'oiseau bleu, descendu sur le drap du cercueil, Mêlait sa chanson triste aux cantiques funèbres, Et dans Tair gris, par des prés noirs, vers les ténèbres, Les Muses ont mené l'irréparable deuil.
Calliope au bras fort et pur portait l'épée Et l'armure d'airain couvrait son corps nerveux, Et son front clair disait des projets et des vœux D'aventure héroïque et d'ardente épopée.
Erato dont la robe est d'or, le pied vermeil, Offrait sa gorge fraîche aux dents âpres du Rêve, Et l'enfant déchirait les seins gonflés de sève. Gomme un Bacchus nimbé des pampres du sommeil.
Polymnie aux yeux lins, en robe surannée, Pressait contre son cœur heureux le lys d'argent. Symbole harmonieux du culte intelligent Que le noble hidalgo vouait à Dulcinée. —
Et le morne cortège allait vers l'Occident ; Des glas psalmodiaient dans les cloches lointaines ; Des sanglots se mêlaient au bruit doux des fontaines, Un chœur de mort chantait sur un rythme strident.
* Tous les vers de Duchonal reproduits ici float extraits du recueil Le livre > Thulé{iSm.)
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Le chœur disait la mort dos heures éphémères Et la fm du voyage épique de Jason Vers nie où resplendit IVlernolle toison, Ella fuite éperdue et soinhre des chiim'Tes.
Le chœur disait le mal profond, l'esprit rendu, Le doute moissonnant le hlé blanc des pensfe. Les flambeaux consumés, les coupes renversées Et le vin merveilleux dans Therbe répandu.
Et le cortège allait vers la nuit. — 0 mon âme. Don Quichotte a vécu, le poème est lini, Disparais dans le deuil du désir infini; Au banquet de Toubli, voici qu'on te réclame.
Les cœurs sont clos, le ciel est sourd, les temps sont durs, 0 mon âme, fuvons les hommes et les choses; Les doigts lents de l'épreuve ont eiïeuillé les roses Et dispersé IVspoir promis aux jours futurs.
Lied.
C'est le temps d'hiver, pauvre cœur; Dans le ciel tendu de ténèbres Flolle un rais de lune moqueur ; C'est le temps d'hiver, pauvre cœur.
Les glas tintent, lents et funèbres.
C'est lo temps d'hiver, pauvre cœur ; Au lointain, stridentes et brèves.
Des voix graves chantent en chœur; C*est le temps d'hiver, pauvre c^eur Qui portes le deuil de tes rêves
C'est le temps d'hiver, pauvre coîur Où l'Amour, comme en une tombe.
Gît, tué par le Sort moqueur; C'est le temps d'hivor, pauvre cœur :
La neige des souvenirs tnml»e...
Les mains.
0 mains que nous avons baisées, Mains de nos |)ère et mère aux gestes triomphants, 0 mains qui sur nos fronts ensoleillés d'enfants.
Tant de fois vous êtes |>osées !