‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 21 sur 166 · PIERRE LEBRUN · texte numérisé non relu

PIERRE LEBRUN

Né à Provins en 1785, mort à Paris en 1873.

Dans le groupe des scTni-romantiques, les uns, comme Millevoye, I»yson, Chênodollé, sont des êL'giaqucs mélancoliques, précurseurs de Lamartine: les autres sont des lyriques épiques et sonores, précurseurs •le Victor Hugo. Pierre Lebrun compte parmi ces derniers. Quoique bien inférieur au chef de Técole romantique, dans ses odes il a déployé des qualités d'énergie et de souffle dont on ne peut nier la beauté. Il rappelle parfois l'auteur des Odes et Ballades, La Grèce, qui tient une si énorme place dans la poésie de la première moitié du siècle, lui a fourni le sujet de son plus brillant poème. Il la visita, en revint ébloui et la chanta avec amour. Ce furent ses Orieniales à lui, composées avant celles du maître, moins éclatantes et moins pittoresques, belles cependant et animées de cette haute inspiration humanitaire qui fut la gloire des écrivains français et anglais, à l'époque glorieuse où l'Europe chrétienne s'indignait encore des abominables crimes commis par les Turcs. Gomme lyrique, Pierre Lebrun est bien supérieur à son homonyme, Lebrun-Pindare, qui ne fut, à tout prendre, qu'un habile versificateur. Dans son tliéîitrc en vers il se montra novateur: son Cid d'Andalousie, joué en 1825, est déjà tout romantique. Malheureusement le poète s'arrêta après cette pièce et deux ans plus tard il renonça à la poésie ; sa longue vie fut perdue pour Part.

L'Océan K

L'Océan, l'Océan ! là riiorizon immense. Sans borne et sans repos, finit et recommence; Là, comme l'avenir, dans son immensité S'ouvre et grandit sans fin Tcspace illimité ; Là rinfioi. Le bruit du monde s'v vient taire; Nous n'y retrouvons plus nul écho de la terre ; Nul n'y laissa jamais l'empreinte de ses pieds, Et la vague toujours recouvre nos sentiers. Ainsi sur ce chemin où nul deux fois ne passe Tout souvenir de l'homme incessamment s'efface. Le passé sur nos pas ne saurait y venir; Cet immense domaine est tout à l'avenir. L'iiomme ailleurs, malgré lui, replié sur Ini-méme, Se reporte aux objets qu'il regrette et qu'il aime ;

* Extrait des Poèmes et Poésies. Cm vers sont de 1817 ; ils ont certes une belle allure et de la profondeur.

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Hors de lui-même, ici porté de toutes parts, Dans rimmense horizon il plonge ses regards, Monte au-dessus des cieux ; l'àme plus épurée Devient semblable à l'air dont elle est entourée. Ne vous retournez pas vers Tancienne prison ; Regardez en avant ; poursuivez l'horizon ; Levez les yeux en haut, et, par delà ces voiles Où dans l'immense azur Dieu jeta les étoiles, Et plus haut, par delà ces mondes inconnus Où les regards humains n'étaient pas parvenus Et qui, depuis que Dieu les lança dans leur sphère, N'ont pas fait jus(|u'à nous descendre leur lumière; Et par delà ces cieux, ces mondes infinis. Votre àme trouvera son père et son pays.

La Grèce soulevée ^

Comment ce peuple que naguère J'ai cru voir, sans désir, sans force, sans vertu, Sous les fers musulmans en silence abattu, Elève-t-il un cri de menace e{ de guerre ? Au sein d'un tel repos si semblable au trépas. D'où lui naît ce pouvoir qu'il ne soupçonnait pas ?

Grèce, alors que tu te réveilles, Ghercherai-je si loin quel pouvoir si puissant Soulève tout à coup ton peuple frémissant?

Et demanderai-je aux abeilles Pourquoi, dès mars en fleur, échappant au sommeil, Le Géphise les voit sur ses eaux murmurantes, De THymette accourir si follement errantes,

Et si vives sous le soleil ?

G'est le printemps qui se révèle Dans cette existence nouvelle

i Extrait du Voyage de Grèce (1827). Pierre Lebrun visita la Grèce en 1820. au moment on ce malheureux pays allait se soulever contre l'horrible tyrannie ottomane. Il assista au premier réveil de ce peuple héroïque et c'est alors qu'il écrivit une partie de ses vers. Son poème parut au lendemain de la bataille do Navarin, oh l'Europe, après six ans d'inqualifiable inaction, anéantit la flotte turque. Dix mois plus tard une armée française chassait les Egyptiens de la Morée : la Grèce allait être libre. Un grand nombre de poètes français ont célé> bré ces événements qui.eurent un énorme retentissement en Europe.

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Dont elles ignorent l'auleur; Et c'est la liberté qui, puissante et féconde, Aux Grecs, frappés soudain du feu générateur, Fait sentir sa saison qui brille sur le monde. Des siècles rajeunis printemps réparateur. Le despotisme enfin combat contre lui-même.

Le peuple, las d'un joug extrême,

Soulève un jour son front tombé.

L'arc, pressé d'une main peu sage,

Se redresse et frappe au visage

Le maître qui Ta trop courbé.

F-.8 désespoir qui croît s'élève à la menace ; La haine a son courage, et la peur son audace.

Pensait-on, en voyant l'Archipel calme et doux

En silence porter (5e vaisseau d'île en île^

Que rArchi[)el toujours fût un lac immobile.

Ou n'eût (ju'uu vent sans force, une onde sans courroux?

Le colosse flottant s'admire en sa conquête ;

Et, dans le l)el azur plongeant ses flancs d'airain ;

Sur les flots qu'il écrase il marche en souverain,

rier du pavillon rouge éclatant sur sa tête ;

Mais, si le vent un soir sort du golfe d'Argos,

Il peut, devant Hydra, s'entendre avec les flots;

El malheur au vaisseau, le jour de la tempête !

Elle approche! elle vient l l'éclair en est jeté. Vers Drajakan, un cri, par Scyllen répété*. Frappe les Grecs de joie et les Turcs d'épouvante. C'est toi qui lui réponds, du haut de l'Erymanthe, Sainte Religion ^. sœur de la Liberté!

J'ai vu, j'ai vu ces deux sœurs immortelles. Qui d'un peuple innocent ont écouté les pleurs. Paraître, et faire au ciel, avec leurs blanches ailes, Briller, Tune sa croix, l'autre ses trois couleurs *.

* Allusion au vaisseaa ottoman qui recueillait chaque année les impositions des» JifTéreutes parties de l'Archipel.

* Nomades localités où tombèrent le même jour les deux héros qui avaient tenté de soulever la Moldavie et la Valacbie contre les Turcs.

' C'est 1 archevôque de Patras, Germanos, qui souleva la Morée, au début de la (pierre de l'indépendance.

* Le drapeau des Grecs insurgés était bleu, vert et ronge.

Elles mêlent dans l'air leurs célestes emblèmes,

Et voilà qu'un drapeau formé dans les cieux mêmes,

Est tombé sur la terre, aussitôt toute en fleurs ;

Je les vois maintenant, ces saintes alliées,

Qui se donnent la main, et, d'un front souriant,

Ont fait signe à la Grèce et montré l'Orient;

Et, Tune sur l'autre appuyées,

Pour toujours réconciliées,

Reprennent leur vol mutuel :

Comme au temps de leur premier âge,

Quand le Dieu qui hait l'esclavage

Les a fait descendre du ciel.

Les tyrans à ce Dieu doublement infidèles, Qui tenaient sous leurs lois un beau peuple avili,

De l'immense éclat ont pâli, Et déjà, fugitifs, cherchent leurs citadelles; Déjà de leurs pyrgos * s'échappent les agas Vers Coron et Nauplie et Corinlhe et Palras, Qui bientôt à leur tour les chasseront loin d'elles.

Car il est dans le ciel, il est dans le courage, 11 est dans tout un peuple armé de désespoir Des forces que lui-même il ne saurait prévoir. 11 serait beau que seul il sortit d'esclavage. Et du peuple empesté nettoyât son rivage ! Ah ! parmi tant de flots, dût-il même échouer, 11 peut être encor beau qu'il périsse; la gloire Couronne le malheur qu'on lui fait avouer : Le prix n'est pas toujours gagné par la victoire. Souvent des chars vaincus ont partagé les chants Qu'ofl'raient aux chars heureux les lyres de l'Alphée. Platée et Marathon, n'est-ce pas dans vos champs

Que la gloire a mis son trophée ?

Quand Philippe, à la Grèce autrefois si fatal, L'eut fait eniin tomber, mourante de sa lutte, Chéronée l en ta plaine un lion colossal Fut élevé par elle en l'honneur de sa chute^ A ses héros vaincus monument triomphal.

* pyrgos, petits châteaux carrés dans les(piel8 vivaient les agas turcs, prèssureurs du peuple.

PIERRE LEBRUN ib

La pierre encore, autour de son antique place *, Fait palpiter le cœur de l'étranger qui passe. Eh bien ! d'un noble effort par un peuple entrepris, Un semblable trophée, est-ce un indigne prix ? Serait-ce peu qu'enfin, d'une belle journée, La Grèce pût venger cinq siècles de mépris,

Et, retombant mais couronnée,

Voir le lion de Chéronée, Colosse dispersé, rassembler ses débris l

Sur la mort de Napoléon ^.

L'astre dont la splendeur couvrait l'Europe entière Soudain vient de descendre, et pour jamais a lui. Le siècle qui marchait brillant de sa lumière. Dans la nuit achevant une obscure carrière, Semble finir, descendre et s'éteindre avec lui. Un grand homme n'est plus ; et pour jamais a lui L'astre dont la splendeur couvrait l'Europe entière.

Au bruit tout à coup échappé

Du roc lointain de Sainte-Hélène,

Depuis les cimes de Galpé

Jusques au dernier Borysihène,

Les rois se sont levés, surpris ;

Les peuples ont poussé dos cris :

tt II n'est plus ! il n'est plus l » Et dans l'Europe imnjciiM* A ces cris, tout à coup, succède un grand silence. Eloigné mais non pas absent, Prisonnier mais encor puissant, Le héros, sur sa vie exilée et captive, Comme aux jours où son sort brillait éblouissant, Attachait les regards de l'Europe attentive. Le monde encor semblait, sujet de son pouvoir, S'animer de lui seul, vivre de sa présence. Combien de passions, de crainte, d'espiTance, Lui seul, de son rocher, faisait encor mouvoir!

* Le lion de Chéronëe fut exhumé en 1818 par Odyssée, un des héros de Tlnd^pendanoe. Il glt encore, brisé en partie, dans la plaine sacrée d'où Ton aperçoit la cime neigeuse du Parnasse.

■Extrait d'un long poème lyrique écrit en 1821. Ces vers sont inférieurs à ceux de Mauzoni, de Lamartine, de Victor Hugo et de Barbier sur Napoléon ; ils ont cependant assez de souffle. Comp. avec Napoléon II, reproduit plus loin

16 CHRESTOMATHIE FflAN(JAISE

Lui disparu, le monde est vide, solitaire, Immobile ; ou dirait que ses derniers moments

Ne laissent plus d'événements

Digues d'intéresser la terre.

Quelle torpeur semble saisir

L'Europe si longtemps active.

Et qui, sans but qui la captive,

N'a plus de vœu ni de désir !

Peut-être, vingt ans occupée

A craindre la terrible épée

Du soldat deux fois empereur,

Maintenant oisive et muette,

En secret même elle regrette

L'émotion de sa terreur.

Mais n'en croit-elle point quelque voix mensongère? Ce trépas, c'est un bruit peut-être insidieux? Qui le témoigne ? Et qui, sur la rive étrangère. L'a touché de ses mains et l'a vu de ses yeux f Est-il vrai ? se peut-il qu'au monde soit ravie Une existence encor si pleine d'avenir l

Et qu'une si puissante vie

Ainsi qu'une autre ait pu finir î Croirai-je qu'éteignant l'étoile vagabonde. Le sort ait pu soumettre à l'éternel repos Ce guerrier voyageur qui parcourut le monde

Avec un sceptre et des drapeaux !

Oui, le voilà, couché sur un lit funéraire, Sans sceptre, sans drapeaux qui lui parent la mort ; Sans compagnons guerriers, sans pompe militaire,

Tout seul en présence du sort !

Prêt à quitter les camps dont il aime l'image, L'habit qu'il y portait, il le revêt encor ;

Il a mis ses éperons d'or Pour le dernier combat et le dernier voyage. Ces yeux, ces traits éteints, ce front creux et plombé, D'une mort domestique ont donc subi l'injure l Ce général fameux comment est-il tombé

Sans batailles et sans blessure !

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