‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 36 sur 166 · LAMARTINE · texte numérisé non relu

LAMARTINE

Chacun de nous louchait son meuble favori,

Et. comme s'il avait compris, jetait un cri.

Mais ma mère entr'ouvrant la chambre paternelle

Et nous poussant du geste : «A genoux! nous dit-elle.

«Enfants, voilà le lit où votre père est mort! »

Puis tombant elle-même à genoux sur le bord

Et des mains embrassant le pilier de la couche,

Comme nous, en pleurant, elle y colla sa bouche.

Ses larmes sur le bois ruisselaient à grands flots

Et la chambre un moment fut pleine de sanglots...

Mais des pieds de chevaux dans la cour résonnèrent ;

Le marteau retentit et les cloches sonnèrent ;

A ce bruit tout à coup reprenant nos esprits,

Et comme des voleurs craignant d'être surpris,

Emportant dans mes bras ma mère évanouie

Dont cette émotion venait d'user la vie,

Dérobés au regard par le mur de jasmin.

Je ^ regagnai tremblant la porte du chemin,

Soutenant sur mon cœur ma mère à demi morte ;

Et dans le moment même où la secrète porte

Se fermait doucement sous la main de ma sœur,

J'entendis les enfants du nouveau possesseur,

Sortant de la maison en joyeuse volée,

Courir de haie en haie et d'allée en allée,

Et leurs cris de bonheur monter et retentir

Sur les pas de la mort qui venait d'en sortir.

0 vraie et lamentable image de la vie !

La joie entre par où la douleur est sortie !

Le bonheur prend le lit d'où fuit le désesi)oir .

A ce qui naît le jour Dieu fait place le soir ;

La coupe de la vie a toujours même dose,

Mais une main la prend quand l'autre la dépose.

Hélas ! et si notre œil pouvait parfois sonder

Ces coupes de bonheur qui semblent déborder.

Ne trouverions-nous pas que chaque joie humaine

Des cendres et des pleurs d'un autre est toujours pleine ?

1 Grammaticalement oe mélange du pluriel et du singulier à partir de A rr hruit n'est pas très correct; en prose, il faudrait moilifier la pliras(\

60 CHRESTmMATHIE FRA>rAl>E

Ma mère ^

M"re! sons ton regard de tendresse interdit,

Non, tu ne savais pas ! je ne t'ai jamais dit.

Je ne me suis jamais «lit [>eut-^tre à moi-même,

(C'est quand ou a perdu qu'on sait comment on aime),

Non je ne savais pas, je ne dirai jamais

De quelle âme de (ils, ô mère, je t'aimais l

L'aimer ! mais pour l'aimer étais-je un autre qu'elle ?

N'étais-je pas nourri du suc de sa mamelle,

Eclos de son amour, réchauffé dans son liane,

La mœlle de ses os, le plus pur de son sang ?

L'air qu'elle respirait dans sa chaste poitrine,

Ne fut-il pas neuf mois celui de ma narine ?

De son cœur près du mien le moindre battement

Ne m'inspirait-il pas le même sentiment ?

Mon corps n'était-il pas tout son corps, et mon àme

Un foyer emprunté qu'allume une autre flamme ?

De cette âme du ciel chaque vibration,

En me communiquant la même impulsion,

N'imprimait-elle pas à ma jeune pensée

La même impression en moi recommencée,

Comme un son dans les sous imprime un même accord.

Ou comme un flot du flot reçoit le pli du bord 1

Cette pensée, ainsi de la sienne venue,

Est-ce une âme qui naît ? une qui continue ?

— Et plus tard, quand bercé, grandi sur tes genoux,

Mon oreille s'ouvrait à les accents si doux,

Que du monde et du ciel l'obscure intelligence

A travers ton sourice éclairait mon enfance.

Que tes saintes leçons façonnaient ma raison,

Que le bord de ta robe était mon horizon,

Et que toute mon âme, attentive à la tienne.

N'était que la lueur d'une autre dans la mienne,

0 mère, qui pouvait démêler d'un regard

Cette existence â deux, faire à chacun sa part.

Distinguer toi de moi dans cette âme commune.

Restituer en deux ce qui sentait en une^

* Extrait de Jocelyn,

LAMA un. \K 61

Dans nos doublas clarir^s voir laqiiolle avait lui, El, sans mentir au ciel, dire : c'est elle ou lui ? Aussi qu'étais-je ici que ta vivante image ? Tua œil semblait avoir façonné mon visage? Jeune, dans la maison on ne distinguait pas Le timbre de nos voix ni le bruit de nos pas ; Par le frémissement de chaque même idée Dans le même moment notre âme était ridée ; Le même sentiment battait dans nos deux cœurs ; Si tu devais pleurer mes yeux roulaient des pleurs, S'il passait sur mon front quelque fraîche pensée, D'un sourire avant moi ta lève était plissée. Un en deux, toi le tronc, moi le tendre rameau ; Toi la voix, moi le son, toi la source et moi l'eau ! Union si profonde et si forte des âmes, Que Dieu seul peut de l'œil en démêler les trames ; Que lui seul peut savoir, en sondant nos deux cœurs, Si c'est toi qui survis ou si c'est moi qui meurs.

Vers écrits sur Talbum d'une jeune dame ^.

Sur cette page blanclie où mes vers vont éclore, Qu'un souvenir parfois ramène votre cœur ! De votre vie aussi la page est blanche encore ; Je voudrais la remplir d'un seul mot : le Bonheur. Le livre de la vie est un livre suprême. Que l'on ne peut ouvrir et fermer à son choix, Où le feuillet fatal se tourne de lui-même : Le passage attachant ne s'y lit qu'une fois; On voudrait s'arrêter à la page où l'on aime, Et la page où l'on meurt est déjà sous les doigts.

Œayres à lire de Lamartine : Méditations poétiques (1820) : Nouvelle» méditations poétiques (1823); Harmonies poétiques et religieuses (1830); Joeelyn (1836); Recueillements poétiques (1839). Pour ses œuvres en prose, voir le 1" volume de cette Chrestomathie. — Principaux ouvrages de critique écrits sur Lamartine: Sainte-Beuve, Portraits contemporains et Causeries du lundi (l83â'18M); Eugène Pelletan, Lamartine, sa vie et ses œuvres (18G9); F. Brunetière, La poésie de Lamartine, dans la Revue des Deux Mondes août 1880 et L'Brolution de la poésie lyrique (1894) ;Em.Deschanel, Lamartine{i89S) : Jules Lt-maltre, Les Contemporains {iS9à) ; E.ZyromsVi, Lamartine, poète lyrique (iS9S).

i Cette petite pièce, que le poète écrivit séance tenante à une soirée moudaine, est un chef-d'œuvre d'improvisation poétique; comme exemple de comparaison symbolique elle est remarquable.

62 CHRESTuMATHlE HIANt'.VlSE

iVrf à Besançon en IS()$, mort à Paris en iSfiS.

La vie de Victor Hugo embrasse diverses périodes qu'il faut connaitre si l'on veut compn^ndre révolution de son pf/'nie. Fils d'un général de l'Empire, après uno jeunesse errante, passée en France, en Corse, en Italie, en Espagne, il débute à Paris, en 1818, par des pièces absolument classiques, assez voisines de celles de Pierro Lebrun. Chateaubriand l'a appelé déjà « l'enfant sublime » ; toutefois c'est seulement en 1827, après Cromwell, qu'on voit s'épanouir son génie lyrique et qu'il devient le chef de la nouvelle école. Jusqu'en 1843, il domine celle-ci et épanche les richesses de son imagination créatrice dans un nombre considérable de drames, de poésies et de romans. Pendant les années qui suivent, il s'arrête ; on pourrait croire qu'il est fini, comme le romantisme dont la dernière heure va sonner ; mais, après 1850, au moment môme où le réalisme positiviste s'empare de l'âme de la France, il reprend victorieusement la plume, en se jetant dans la mêlée politique, dont le choc renouvelle magnifiquement son génie ; c'est après cela qu'il écrit ses œuvres les plus belles, en dehors et au-dessus du courant littéraire dominant. Jusqu'alors, Victor Hugo n'avait été que poète; après 1850, il devient homme politique. Dégagé de son passé de famille royaliste et napoléonien, il lutte, en 1851, contre le césarisme, défend la république, que veut supprimer Louis-Napoléon, et, vaincu, prend le chemin de l'exil ; il ne revient de Guernesey qu'en 1870, après la bataille de Sedan et la chute de Napoléon III. Ses dernières années s'achèvent dans le travail fécond et la gloire radieuse. Il est devenu l'idole du peuple aussi bien que des lettrés. Quand il meurt, après avoir exercé une énorme influence sur l'esprit public par ses œuvres à tendances sociales, c'est par une apothéose magnifique que les Français célèbrent sa fin. Ils mettent au Panthéon sa dépouille, qu'on a exposée pendant huit jours sous l'Arc de Triomphe de TËtoile, devenu le radieux symbole de la victoire du génie.

Prise dans son ensemble, la vie du célèbre poète est noble et belle. Les quelques défauts qui rapetissent son caractère, les quelques défaillances morales qui font une ombre à sa vie privée, disparaissent dans le rayonnement de ses grandes qualités. Victor Hugo fut loyal, courageux et bon. Parvenu au faite de la gloire, à l'âge où les écrivains heureux désertent le combat et ses périls, il préféra l'exil à l'abandon du droit ; dès lors il lutta courageusement pour le peuple, que nul Français n'a aimé autant que lui. A ce peuple, du reste, il n'a jamais montré comme but qu'un haut idéal de vie morale ; bien peu de grands écrivains sont dans ce cas.

L'œuvre de Victor Hugo, comme poète, est colossale : c'est un monde dans lequel on peut faire des découvertes pendant des mois. Le génie d'un Musset ou d'un Vigny tient en quelques pièces, celui de Hugo

VICTOH \IHU) 63

déborderait de la chrestomathio la plus large ; on ne peut, en le citant, qu'en donner une faible idée. Go qui frappe par-dessus tout, dans son œuvre, c'est l'infinie variété de ses idées poétiques. Déjà en 1840, Vinet le citait comme le poète universel, embrassant tout, monde, histoire, spéculation, méditation intime, politique, idées sociales, etc. ; et il n'était alors qu'à la moitié de sa carrière, il n'avait pas encore écrit ses plus belles œuvres. Lyrique enthousiaste et prestigieux, élégiaque touchant et délicat, épique grandiose, satirique puissant, philosophe profond, il a mis dans ses vers tous les sentiments et toutes les idées que peut embrasser une imagination de poète, et tout le symbolisme qu'il peut enfanter. Dans ses dernières œuvres, que la critique littéraire a peu comprises, mais que les professionnels de la philosophie placent très haut, il s'est élevé jusqu'aux régions merveilleuses où la vision du songeur pénètre le voile de l'inconnaissable et entrevoit le monde invisible. Renan, si peu suspect d'enthousiasme pour les poètes, qu'il .comparait aux joueurs de flûte, a pu dire de lui avec raison : « Son 1» œuvre immense est K mirage d'un univers qu'aucun œil ne sait plus 9 voir ». Ajoutez à cela que la puissance de son invention verbale a égalé sa prodigieuse imagination : il a créé la langue romantique et le vers moderne. C'est incontestablement le plus grand poète de la France et ran des plus grands du monde entier.

A Taro de triomphe ^

La France a des palais, des tombeaux, des portiques, De vieux châteaux tout pleins de bannières antiques, Héroïques joyaux conquis dans les dangers ; Sa pieuse valeur, prodigue en fiers exemples,

Pour parer ses superbes temples,

Dépouille les camps étrangers.

On Yoit dans ses cités, de monuments peuplées, Rome et ses dieux, Mcmphis et ses noirs mausolées, Le lion de Venise en leurs murs a dormi ; Bt quand, pour embellir nos vastes Babylones,

Le bronze manque à ses colonnes,

Elle en demande à l'ennemi 1

Lorsque luit aux combats son armure enflammée. Son oriflamme auguste et de lys parsemée

1 Extrait des Odes et Ballades (1818-1828). Cette pièce, datée de 1839, n'est paa la plus belle du recueil ; nous la donnons ici parce qu'elle est caractéristique du talent de Victor Hugo dans sa première période littéraire ; c'est généralement dans ce style, correct et noble mais assez terne, qu'il écrivait alors. Il y a dans les Voix intérieures une pièce portant le même titre, infiniment supérieure à tous les points de vue.

64 CIIRE<iTOMATHIE FRAV.AISB

Cliasse les escadrons ainsi que dos Iroupeaui :

Puis elle oiïro aux vaincus des dons après les guerres,

Et, comme dos hochets \idgaires,

Y môle leurs propres drapeaux .

Arc triomphal ! la foudre, en terrassant Ion maître, Sfinblait avoir frappé ton front encore à naître. Piir nos exploits nouveaux * te voilà relevé î Car on n'a pas voulu, dans notre illustre armée.

Qu'il fût de notre renommée

Un monument inachevé !

Dis aux siècles le nom de leur chef n)agnanime. Qu'on lise sur ton front que nul laurier sublime A des }.daives franç^iis ne peut se dérober. Lève-toi jusqu'aux cieux, portique de victoire l

Que le géant de notre gloire

Puisse passer sans se courber l

La bataille perdue 2.

« Allah ! qui me rendra ma formidable armée, Emirs, cavalerie au carnage animée, Et ma tonte, et mon camp éblouissant à voir, Qui la nuit allumait tant do feux, qu'à leur nombre On eût dit que le ciel sur la colline 8on)bre Laissait ses étoiles pleuvoir?

« Qui me rendra mes beys aux flottantes pelisses?

Mes fiers timariots, turbulentes milices?

Mes khans bariolés? mes rapides spahis ?

ï^t mes bédouins hâlés, venus des Pyramides,

Qui riaient d'effrayer les laboureurs timides,

Et poussaient leurs chevaux par les champs de maïs?

1 Allusion à la guerre d'Espagne faite pour rétablir les Bourbons sur le trône de Madrid. Victor Hugo avait alors les deux cultes royaliste et napoléonien de son p^^e, général de l'empire, et de sa mère vendéenne.

• Extrait des Orientales (1828), le premier recueil romantique de l'auteur. La Grèce et la Turquie tiennent une large place dans cet ouvrage oii Victor Hugo exprima, comme Pierre Lebrun, la haine du musulman persécuteur, alors générale en France. Littérairement, il marque la transformation complète du génie du poète ; au style classique des premiers vers succède la langue concrète, riche, imagée du romantique qui va devenir le plus grand inventeur verbal français. Lire dans les Orientales, la longue et remarquable pièce, intitulée : Le Feu du ciel.

« Tous ces chevaux, à l'œil de flamme, aux jambes grêles, Qui volaient dans les blés comme des sauterelles. Quoi, je ne verrai plus, franchissant les sillons, Leurs troupes, par la mort en vain diminuées, Sur les carrés pesants s'abattant par nuées, Couvrir d'éclairs les bataillons !

c Ils sont morts ; dans le sang traînent leurs belles housses;

Le sang souille et noircit leur croupe aux taches rousses ;

L'éperon s'userait sur leur flanc arrondi

Avant de réveiller leurs pas jadis rapides,

Et près d'eux sont couchés leurs maîtres intrépides

Qui dormaient à leur ombre aux haltes du midi t

« Allah 1 qui me rendra ma redoutable armée? La voilà par les champs tout entière semée, Comme l'or d'un prodigue épars sur le pavé. Quoi l chevaux^ cavaliers, arabes et tartares. Leurs turbans, leur galop, leurs drapeaux, leurs fanfares. C'est comme si j'avais rêvé 1

c 0 mes vaillants soldats et leurs coursiers fidèles !

Leur voix n'a plus de bruit et leurs pieds n*ontplus d'ailes.

Ils ont oublié tout, et le sabre et le mors.

De leurs corps entassés celte vallée est pleine.

Voilà pour bien lontemps une sinistre plaine.

Ce soir, Todeur du sang ; demain, l'odeur des morts.

i> Quoi 1 c'était une armée et ce Q*est plus qu'une ombre ! Ils se sont bien battus, de l'aube à la nuit sombre, Dans le cercle fatal ardents à se presser. Les noirs linceuls des nuits sur l'horizon se posent. Les braves ont fini. Maintenant ils reposent. Et les corbeaux vont commencer.

» Déjà, passant leur bec entre leurs plumes noires, Du fond des bois, du haut des chauves promontoires, Ils accourent ; des morts ils rongent les lambeaux ; Et cette armée, hier formidable et suprême. Cette puissante armée, hélas 1 ne peut plus même Effaroucher un aigle et chasser des corbeaux 1

» Oh ! si j'avais encor celte armée immortelle, Je voudrais conquérir des mondes avec elle; Je la ferais régner sur les rois ennemis ; Elle serait ma sœur, ma dame et mon épouse. Mais que fera la mort, inféconde et jalouse, De tant de braves endormis ?

» Que n'ai-je été frappé ? que n'a sur la poussière Roulé mon vert turban avec ma tête allière ? Hier j'étais puissant ; hier trois officiers, Immobiles et fiers sur leur selle tigrée, Portaient, devant le seuil de ma tente dorée. Trois panaches ravis aux croupes des coursiers.

)> Hier j'avais cent tambours tonnant à mon passage; J'avais quarante agas contemplant mon visage, Et d'un sourcil froncé tremblant dans leurs palais. Au lien des lourds pierriers qui dorment sur les proues. J'avais de beaux canons roulant sur quatre roues» Avec leurs canonniers anglais.

» Hier j'avais des châteaux S j'avais de belles villes, Des Grecques par milliers à vendre aux Juifs serviles ; J'avais de grands harems et de grands arsenaux. Aujourd'hui, dépouillé, vaincu, proscrit, funeste, Je fuis... De mon empire, hélas! rien ne me reste. Allah 1 je n'ai plus même une tour à créneaux 1

I )> U faut fuir, moi, pacha, moi, vizir à trois queues! Franchir l'horizon vaste et les collines bleues, Furtif, baissant les yeux, presque tendant la main. Comme un voleur qui fuit troublé dans les ténèbres. Et croit voir des gibets dressant des bras funèbres Dans tous les arbres du chemin I »

Ainsi parlait Reschid, le soir de la défaite. Nous eûmes mille Grecs tués à celle fête. Mais le vizir fuyait, seul, ce champ meurtrier.

* On peut saisir ici l'un des procédés favoris des romantiques, le développement, lénumération voulue, qui, chez Victor Hugo, est comme un besoin de l'imagination en travail.

Rêveur, il essuyait son rouge cimeterre ;

Deux chevaux, près de lui, du pied battaient la terre,

Et, vides, sur leurs flancs sonnaient les étriers.

Soit lointaine, soit voisine, Espagnole ou sarrasins. Il n'est pas une cité Qui dispute sans folie A Grenade la jolie La pomme de la beauté^ Et qui, gracieuse, étale Plus de pompe orientale Sous un ciel plus enchanté.

Cadix a les palmiers, Murcie a les oranges ; Jaén, son psdais goth aux tourelles étranges ; Agreda. son couvent bâti par saint Edmond ; S^ovie a Tautel dont on baise les marches, Et Taqueducaux trois rangs d*arches Qui lui porte un torrent pris au sommet d'un mont.

Llers a des tours ; Barcelone Au faite d'une colonne Lève un phare sur la mer ; Aux rois d'Aragon fidèle.

Dans leurs vieux tombeaux Tudôle Garde leur sceptre de fer ; Tolose a des forges sombres Qui semblent, au sein des ombres, Des soupiraux de Tenfer.

Le poisson qui rouvrit Tœil mort du vieux Tobie Se joue au fond du golfe ou dort Fontarabie ; Alicante aux clochers mêle les minarets; Compostelle a son saint; Cordoue aux maisons vieilles A sa mosquée où l'œil se perd dans les merveilles ; Madrid a le Manzanarès.

* Dans les Orientales, il n'y a pas que l'Orient proprement dit, il y a aussi l'Espagne, cet Occident africain et mauresque, oti Victor Hugo avait séjourna en 1811 et dont son imagination d'enfant était restée éblouie. Cette pièce esi remarquable comme énumération descriptive.

68 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Bilbao, des flols couverte,

Jette une pelouse verte

Sur ses raurs noirs et caducs ;

Médina la chevalière,

Cachant sa pauvreté fière

Sous le manteau de ses ducs,

N'a rien que ses sycomores.

Car ses beaux ponts sont aux Maures,

Aux Romains ses aqueducs.

Valence a les clochers de ses trois cents églises ; L'austère Alcantara livre au souffle des brises Les drapeaux turcs pendus en foule à ses piliers; Salamanque en riant s'assied sur trois collines.

S'endort au son des mandolines St s'éveille en sursaut aux cris des écoliers.

Tortose est chère à saint Pierre ; Le marbre est comme la pierre Dans la riche Puycerda ; De sa bastille octogone Tuy se vante, et Tarragone De ses murs qu'un roi fonda; Le Douro coule à Zamore ; Tolède a l'alcazar maure, Séville a la Giralda*.

Barges de son chapitre étale la richesse ; Penaflor est marquise, et Girone est duchesse ; Bivar est une nonne aux sévères atours ; Toujours prête aux combats, la sombre Pampelunc, Avant de s'endormir aux rayons de la lune, Ferme sa ceinture de tours.

Toutes ces villes d'Espagne S'épandent dans la campagne Ou hérissent la sierra ; Tontes ont des citadelles Dont, sous des mains infidèles,

1 La Giralda ou « Girouette », ainsi nommée d'une statue de bronze qui tourne au sommet du campanile, est une tour mauresque d'une architecture élégante et noble, dont les Sévillans sont très fiers (Elisée Reclus).

Aucun beffroi ne vibra ; Toutes sur leurs cal!i(^drales Ont des cloches en spirales; Mais Grenade a TAlhambra^

L'Alhambra! TAIhambra l palais que les Génies Ont doré comme un rêve et rempli d'harmonies, Forteresse aux créneaux festonnés et croulants, Où l'on entend, la nuit, de magiques syllabes, Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes, Sème les murs de trèfles blancs !

Grenade a plus de merveilles Que n'a de graines vermeilles IjC beau fruit de ses vallons ; Grenade, la bien nommée, Lorsque la guerre enflammée Déroule ses pavillons, Cent fois plus terrible éclate Que la grenade écarlate Sur le front des bataillons.

Il n'est rien de plus beau ni de plus grand au monde, Soit qu'à Vivataubin rtt?acon/Md' réponde, Avec son clair tambour de clochettes orné ; Soit que, se couronnant de feux comme un calife, L'éblouissant Généralife^ Elève dans la nuit son faite illuminé.

Les clairons des Tours- Vermeilles^ Sonnent comme des abeilles Dont le vent chasse l'essaim ; Alcacava pour les fêtes A des cloches toujours prêtes A bourdonner dans son sein.

Qui dans leurs tours africaines Vont éveiller les dulcaynes * Du sonore Albavcin '.

* Admirable palais mauresque, l'une des merveilles de l'art ; du haut de l'une des tours, on y a une vue incomparable sur la ville et la campagne des environs.

* Faubourgs de la ville.

* Autres monuments de Grenade.

* Instruments aux sons desquels on danse.

Grenade efface en tout ses rivales; Grenade Chante plus mollement la molle sérénade ; Elle peint ses maisons de plus riches couleurs ; Et Ton dit que les vents suspendent leurs haleines Quand par un soir d'été Grenade dans ses plaines Répand ses femmes et ses fleurs.

L'Arabie est son aïeule.

Les Maures, pour elle seule, Aventuriers hasardeux, Joueraient l'Asie et l'Afrique, Mais Grenade est catholique, Grenade se raille d'eux ; Grenade, la belle ville Serait une autre Séville, S'il en pouvait être deux.

A Taimée^

Vois, cette branche est rude, elle est noire, et la nue Verse la pluie à flots sur son écorce nue ; Mais attends que l'hiver s'en aille, et tu vas voir Une feuille percer ces nœuds si durs pour elle, Et tu demanderas comment un bourgeon frêle Peut, si tendre et si vert, jaillir de ce bois noir.

Demande alors pourquoi, ma jeune bien-aimée. Quand sur mon âme, hélas ! endurcie et fermée. Ton souffle passe, après tant de maux expiés. Pourquoi remonte et court ma sève évanouie, Pourquoi mon âme en fleur et toute épanouie Jette soudain des vers que j'effeuille à tes pieds!

C'est que tout a sa loi, le monde et la fortune ; C'est qu'une claire nuit succède aux nuits sans lune : C'est que tout ici-bas a ses reflux constants ; C'est qu'il faut l'arbre au vent et la feuille au zéphire ; C'est qu'après le malheur m'est venu ton sourire ; C'est que c'était l'hiver et que c'est le printemps !

* Extrait dos Feuilles d'automne (1831). Co recueil commence la 8(?rip des poésies intimes de l'auteur ; ce n*est plus seulement son imagination qui se déploie, c'est son âme qui chante dans ces pièces, oii il est tour à tour grave et touchant.

VICTOR HLTGO 71

L'enfanta

Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille

Fait briller tous les yeux, Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain à voir l'enfant paraître.

Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre

Les chaises se toucher, Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire. On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère

Tremble à le voir marcher.

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme, De patrie et de Dieu, des poètes, de Tâme

Qui s'élève en priant ; L*enfant parait, adieu le ciel et la patrie Et les poètes saints ! la grave causerie

S'arrête en souriant.

La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heure Où l'on entend gémir, comme une voix qui pleure,

L'onde entre les roseaux, Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare, Sa clarté dans les champs éveille une fanfare

De cloches et d'oiseaux.

Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine Qui des plus douces fleurs embaume son haleine

Quand vous la respirez ; Mon âme est la forêt dont les sombres ramures S'emplissent pour vous seul de suaves murmures

Et de rayons dorés.

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies, Car vos petites mains, joyeuses et bénies,

1 Extrait des Feuilles d'automne. Victor Hugo, qui a été un père admirable, a merveilleusenient chanté Tenfant.

N'ont point mal fait encor ; Jamais vos jeunes pas n'ont touché noire fange, Tête sacrée i enfant aux cheveux blonds! bel ange

A l'auréole d'or!

Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche.

Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche,

Vos ailes sont d'azur.

Sans le comprendre encor vous regardez le monde. Double virginité ! corps où rien n'est immonde,

Ame où rien n'est impur !

Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire, Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,

Ses pleurs vite apaisés, Laissant errer sa vue étonnée et ravie, OUrant de toutes parts sa jeune âme à la vie

£t sa bouche aux baisers !

Soigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j'aime Frères, parents, amis, et mes ennemis même

Dans le mal triomphants, De jamais voir. Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants !

La prière pour tous'.

Ma fille, va prier. — Vois, la nuit est venue,

Une planète d'or là-bas perce la nue ;

La brume des coteaux fait trembler le contour ;

A peine un char lointain glisse dans l'ombre... Ecoule!

Tout rentre et se repose ; et l'arbre de la route

Secoue au vent du soir la poussière du jour.

Le crépuscule, ouvrant la nuit qui les recèle, Fait jaillir chaque étoile en ardente étincelle; L'occident amincit sa frange de carmin ; La nuit de l'.eau dans l'ombre argenté la surface .

» Extraits des Feuilles d'automne ; ceci n'est gu'un fragment d'une pièc trop longue pour être reproduite ici.

Sillons, sentiers, buissons, tout se mêle et s'efface ; Le passant inquiet doute de son chemin.

Le jour est pour le mal, la fatigue et la haine. Prions, voici la nuit ! la nuit grave et sereine 1 Le vieux pâtre, le vent aux brèches de la tour, Les étangs, les troupeaux, avec leur voix cassée, Tout souffre et tout se plaint. La nature lassée A besoin de sommeil, de prière et d'amour.

C'est l'heure où les enfants parlent avec les anges. Ta.idis que nous courons à nos plaisirs étranges. Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel. Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre, Disant à la même heure une même prière, Demandent pour nous grâce au père universel.

Et puis ils dormiront. — Alors, épars dans l'ombre. Les rêves d'or, essaim tumultueux, sans nombre, Qui naît aux derniers bruits du jour à son déclin, Voyant de loin leur souffle et leurs bouches vermeilles, Gomme volent aux fleurs de joyeuses abeilles. Viendront s'abattre en foule à leurs rideaux de lin.

0 sommeil du berceau ! prière de l'enfance ! Voix qui toujours caresse et qui jamais n'offense ! Douce religion, qui s'égaie et qui rit ! Prélude du concert de la nuit solennelle 1 Ainsi que l'oiseau met sa tête sous son aile. L'enfant dans la prière endort son jeune esprit.

Ma fille, va prier ! — D'abord, surtout, pour celle Qui berça tant de nuits ta couche qui chancelle. Pour celle qui le prit jeune âme dans le ciel. Et qui te mit au monde, et depuis, tendre mère. Faisant pour toi deux parts dans cette vie amère. Toujours a bu l'absinthe et t'a laissé le miel.

Puis ensuite pour moi 1 j'en ai plus besoin qu'elle. Elle est, ainsi que toi. bonne, simple et fidèle.

74 CHRESTOMATHIK FRANÇAISE

Elle a le cœur limpide et le front satisfait. Beaucoup ont sa pitié, nul ne lui fait envie ; Sage et douce, elle prend patiemment la vie ; ' Elle souffre le mal sans savoir qui le fait.

Tout en cueillant des fleurs, jamais sa main novice

N*a touché seulement à Técorce du vice ;

Nul piège ne l'attire à son riant tableau ;

Elle est pleine d'oubli pour les choses passées ;

Elle ne connaît pas les mauvaises pensées

Qui passent dans Tesprit comme une ombre sur Teau.

Elle ignore — à jamais ignore-les comme elle ! — Ces misères du monde ob notre &me se môle, Faux plaisirs, vanités, remords, soucis rongeurs, Passions sur le cœur flottant comme une écume, Intimes souvenirs de honte et d'amertume Qui font monter au front de subites rougeurs.

Moi, je sais mieux la vie, et je pourrai te dire, Quand tu seras plus grande et qu'il faudra t'inslruiie, Que poursuivre l'empire et la fortune et l'art, C'est folie et néant ; que l'urne aléatoire Nous jette bien souvent la honte pour la gloire, Et que Ton perd son âme à ce jeu de hasard.

L'âme en vivant s'altère ; et, quoique en toute chose La fin soit transparente et laisse voir la cause, On vieillit sous le vice et l'erreur abattu ; A force de marcher, l'homme erre, l'esprit doute. Tous laissent quelque chose aux buissons de la route, Les troupeaux leur toison et l'homme sa vertu.

Va donc prier pour moi 1 — Dis pour toute prière : — Seigneur, Seigneur, mon Dieu, vous êtes notre père, Grâce, vous êtes bon ! Grâce, vous êtes grand l — Laisse aller ta parole où ton âme l'envoie ; Ne t'inquiète pas, toute chose a sa voie. Ne t'inquiète pas du chemin qu'elle prend.

n n'est rien ici-bas qui ne trouve sa pente.

Le fleuve jusqu'aux mers dans les plaines serpente ;

L'abeille sait la fleur qui recèle le miel. Toute aile vers son but incessamment retombe. I/aigle vole au soleil, le vautour à la tombe, L'hirondolle au printemps, et la prière au ciel.

Lorsque pour moi vers Dieu ta voix s'est envolée, Je suis comme l'esclave, assis dans la vallée. Qui dépose sa charge aux bornes du chemin ; Je me sens plus léger ; car ce fardeau de peine, De fautes et d'erreurs qu'en gécnissant je traîne, Ta prière en chantant l'emporte dans sa main.

Va prier pour ton père ! — afin que je sois digne De voir passer en rêve un ange au vol de cygne, Pour que mon âme brûle avec les encensoirs ! Efface mes péchés sous ton souille candide, Aiin que mon cœur soit innocent et splendide Comme un pavé d'autel qu'on lave tous les soirs!

Napoléon n^

Mil huit cent onze I — 0 temps où des peuples sans nombre Attendaient, prosternés sous un nuage sombre,

Que le ciel eût dit oui, Sentaient trembler sous eux les états centenaires, Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres,

Comme un mont Sinai !

Courbés comme un cheval qui sent venir son maître,

Ils se disaient entre eux : — Quelqu'un de grand va naître.

L'immense empire attend un héritier demain.

Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme

Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome,

Absorbe dans son sort le sort du genre humain?

Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entr'ouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde

* Extrait des Chanta du crépuscule (1835). Ce recueil, outre de nombreuses poésies iutimes, renferme des odes d'un earactère épique, très remarquables. Celle-ci est la plus éclatante et montre bien les immenses progrès que le poète avait faits depuis son premier recueil. Elle a été écrite en 1832.

76 CHBBSTOMATHIB FRANÇAISE

L*homme prédestiné, Et les peuples béants ne parent que se taire, Car ses deux bras levés présentaient à la terre

Un enfant nouveau-né.

An souffle de Tenfant, dôme des Invalides, Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendîdes Frémirent, comme au vent frémissent les épis ; Et son cri, ce doux cri qu*ane nourrice apaise, Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise Les canons monstrueux à ta porte accroupis 1

Et lui ! l'orgueil gonflait sa puissante narine ; Ses deux bras jusqu'alors croisés sur sa poitrine.

S'étaient enfin ouverts î Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle, Inondé des éclairs de sa fauve prunelle.

Rayonnait au travers !

Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes. Eperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi, Comme un aigle arrivé sur une haute cime, U cria tout joyeux avec un air sublime : — L'avenir 1 l'avenir I l'avenir est à moi 1

Non, l'avenir n'est à personne !

Sire, l'avenir est à Dieu !

A chaque fois que l'heure sonne, Tout ici-bas nous dit adieu.

L'avenir î l'avenir î mystère !

Toutes les choses de la terre.

Gloire, fortune militaire.

Couronne éclatante des rois, Victoire aux ailes embrasées.

Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos toits !

Non, si puissant qu'on soit, non, qu'on rie ou qu'on pleure, Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l'heure

Ouvrir ta froide main, 0 fantôme muet, 6 notre ombre, ô notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte^

Et qu'on nomme demain t

Oh i demain, c'est la grande chose 1 De quoi demain sera-t-il fait?

L'homme aujourd'hui sème la cause, Demain, Dieu fait mûrir l'effet.

Demain, c'est l'éclair dans la voile, C'est le nuage sur l'étoile, C'est un traître qui se dévoile.

C'est le bélier qui bat les tours, C'est l'astre qui change de zone, C'est Paris qui suit Babylone ; Demain, c'est le sapin du trône.

Aujourd'hui, c'en est le velours !

Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume. Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume,

La nuit, comme un flambeau.

Cest votre vieille garde au loin jonchant la plaine. Demain, c'est Waterloo! demain, c'est Sainte-Hélène!

Demain, c'est le tombeau !

Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier.

Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier ; Vous pouvez, ô mon capitaine, Barrer la Tamise hautaine.

Rendre la victoire incertaine Amoureuse de vos clairons, Briser toutes portes fermées.

Dépasser toutes renommées, Donner pour astre à des armées L'étoile de vos éperons ! —

Dieu garde la durée et vous laisse l'espace; Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, Etre aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel ; Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie,

L'Eiirope à Charlemague, à Mahomet l'Asie ; — Mais tu ne prendras pas demain à TEternel !

0 revers I ô leçon ! — Quand l'enfant de cet homme Eut reçu pour hochet la couronne de Rome ; Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit ; Lorsqu'on eut bien montré son front royal qui tremble Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Etre si grand et si petit;

Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles ; Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles Autour du nouveau-né riant sur son chevet ; Quand ce grand ouvrier, qui savait comme on fonde, Eut« à coups de cognée, à peu près fait le monde Selon le songe qu'il rêvait;

Quand tout fut préparé par les mains paternelles Pour doter l'humble enfant de splendeurs éternelles. Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais ; Quand pour loger un jour ce maître héréditaire, On eut enraciné bien avant dans la terre Les pieds de marbre des palais ;

Lorsqu'on * eut pour sa soif posé devant la France Un vase tout rempli du vin de l'espérance, — Avant qu'il eût goûté de ce poison doré. Avant que de sa lèvre il eût touché la coupe. Un cosaque survint qui prit l'enfant en croupe Et l'emporta tout effaré !

Oui, l'aigle, un soir, planait aux voûtes éternelles. Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes ; Sa chute fit dans l'air un foudroyant sillon ; Tous alors sur son nid fondirent plein de joie ; Chacun selon ses dents se partagea la proie : L'Angleterre prit l'aigle, et l'Autriche l'aiglon.

1 Môme procédé que dau« l:i yi'.'co des OrUntalêS citée plus haut ; il est d'un très grand effet ici.

Vous savez ce qu'on fit da géant historique. Pendant six ans on vit, loin derrière l'Afrique, Sous le verrou des rois prudents,

— Oh ! n'exilons personne, oh I Texil est impie ! — Cette grande figure en sa cage accroupie,

Ployèâ, et les genoux aux dents.

Encor si ce banni n'eût rien aimé ^ur terre !

Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.

Il aimait son fils, ce vainqueur !

Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde: Le portrait d'un enfant et la carte du monde,

Tout son génie et tout son cœur !

Le soir» quand son regard se perdait dans l'alcôve,

Ce qui se remuait dans cette tête chauve.

Ce que son œil cherchait dans le passé profond,

— Tandis que ses geôliers, sentinelles placées Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées,

En regardaient passer les ombres sur son front ; —

Ce n'était pas toujours, sire, cette épopée Que vous aviez naguère écrite avec Tépée,

Arcole, Austerlitz, Monlmirail ; Ni l'apparition des vieilles pyramides ; Ni le pacha du Caire et ses chevaux numides

Qui mordaient le vôtre au poitrail ;

Ce n'était pas le bruit de bombe et de mitraille Que vingt ans, sous ses pieds, avait fait la bataille

Déchaînée en noirs tourbillons, Quand son souffle poussait sur cette mer troublée Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée

Comme les m&ts des bataillons ;

Ce n'était pas Madrid, le Kremlin et le Phare, La diane au matin fredonnant sa fanfare, Le bivouac sommeillant dans les feux étoiles; Les dragons chevelus, les grenadiers épiques, Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques. Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés ;

Non, ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose D'un bel enfant qui dort la bouche demi-close,

Gracieux comme l'orient.

Tandis qu'avec amour sa nourrice enchantée D'une goutte de lait au bout du sein restée

Agace sa lèvre en riant.

Le père alors posait ses coudes sur sa chaise, Son cœur plein de sanglots se dégonflait à Taise,

Il pleurait, d'amour éperdu!... — Sois béni, pauvre enfant, tête aujourd'hui glacée, Seul être qui pouvais distraire sa pensée

Du trône du monde perdu !

Tous deux sont morts. — Seigneur, votre droite est terrible! Vous avez commencé par le maître invincible,

Par l'homme triomphant ; Puis vous avez enfin complété Tossuaire ; Dix ans vous ont suffi pour filer le suaire

Du père et de l'enfant 1

Gloire, jeunesse, orgueil, biens que la tombe emporte l L'homme voudrait laisser quelque chose à la porte,

Mais la mort lui dit non !

Chaque élément retourne où tout doit redescendre. L*air reprend la fumée, et la terre la cendre.

L'oubli reprend le nom l

0 révolutions ! j'ignore.

Moi, le moindre des matelots, Ce que Dieu dans l'ombre élabore Sous le tumulte de vos flots.

La foule vous hait et vous raille.

Mais qui sait comment Dieu travaille?

Qui sait si l'onde qui tressaille.

Si le cri des gouffres amers, Si la trombe aux ardentes serres, Si les éclairs et les tonnerres, Seigneur, ne sont pas nécessaires A la perle que font les mers?

Pourtant cette tempête est lourde Aux princes comme aux nations; Oh î quelle mer areugle et sourde Qu'un peuple en révolutions !

Que sert ta chanson, 6 poète ?

Ces chants que ton génie émiette, Tombent à la vague inquiète Qui n'a jamais rien entendu!

Ta voix s'enroue en cette brume, Le vent disperse au loin ta plume.

Pauvre oiseau chantant dans l'écume Sur le mât d'un vaisseau perdu !

Longue nuit t tourmente éternelle !

Le ciel n'a pas un coin d'azur.

Hommes et choses, pêle-mêle, Vont roulant dans l'abîme obscur.

Tout dérive et s'en va sous l'onde.

Rois au berceau, maîtres du monde, Le front chauve et la tête blonde, Grand et petit Napoléon!

Tout s'efface, tout se délie, Le flot sur le flot se replie.

Et la vague qui passe oublie Léviathan* comme Alcyon' î

Amour 3.

Puisque j*aî rais ma lèvre à ta coupe encor ploîne ; Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli ; Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli ;

Puisqu'il me fut donné de t'eutendre me dire l>es mots où se répand le cœur mystérieux ; Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux ,

■ Animal monstrueux, dans le livre de Job.

* Petit oiseau de mer.

' Extrait des Chants du crépuscule.

82 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE

Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie Un rayon de ton astre, hélas! voilé toujours; Puisque j'ai vu tomber dans Tonde de ma vie Une feuille de rose arrachée à tes jours ;

Je puis maintenant dire aux rapides années:

— Passez 1 passez toujours ! je n'ai plus à vieillir l

Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées ;

J*ai dans l'àme une fleur que nul ne peut cueillir !

Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli. Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre 1 Mon cœur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli t

Sois bénie ^

Toi ! sois bénie à jamais !

llve qu'aucun fruit ne tente! Qui de la vertu contente Habites les purs sommets!

Ame sans tache et sans rides, Daignant tes ailes candides, A l'ombre et bien loin des yeux Dans un flot mystérieux.

Moiré de reflets splendides !

Sais-tu ce qu'en te voyant L'indigent dit quand tu passes?

— Voici le front plein de gr&ces Qui sourit au suppliant !

Notre infortune la touche.

Elle incline à notre couche Un visage radieux ; Et les mots mélodieux Sortent charmants de sa bouche t

* Extrait des Chants du crépuseuU. — La poésie intime, ches Tictor Hugo, a toutes les délicatesses ; il est intéressant de remarquer que l'éclatant auteur de Sapoléonll peut aussi exprimer les noanoas les plus fines de l'Ame. Ces vers sont adressés à la femme du poète.

Sais- tu, les yeux vers le ciel, Ce que dit la pauvre veuve ?

— Un auge, au fiel qui m'abreuve Est venu mêler son miel.

Comme à Therbe la rosée,

Sur ma misère épuisée Ses bienfaits sont descendus.

Nos cœurs se sont entendus, Elle heureuse, et moi brisée !

J'ai senti que rien d*impur Dans sa galté ne se noie^ Et que son front a la joie Comme le ciel a Tazur.

Son œil de même a su lire Que le deuil qui me déchire N*a que de saintes douleurs.

Comme elle a compris mes pleurs.

Moi, j'ai compris son sourire.

Pour parler des orphelins,

Quand, près du foyer qui tremble,

Dans mes genoux je rassemble

Tes enfants de ton cœur pleins ;

Quand je leur dis Thiver sombre,

La faim et les maux sans nombre

Des petits abandonnés,

Et qu'à peine sont-ils nés

Qu'ils s'en vont pieds nus dans Tombre

Tandis que, sileticieux.

Le groupe écoute et soupire.

Sais-tu ce que semblent dire Leurs yeux pareils à tes yeux ?

— Vous qui n'avez rien sur terre.

Venez chez nous l pour vous plaire Nous nous empresserons tous ;

Et vous aurez comme nous Votre part de notre mère !

Sais-tu ce que dit mon cœur ?

— Elle est indulgente et douce.

84 CHRESTOMATHIE FRANr.AISE

Et sa lèvre ne repousse

Aucune aruère liqueur.

Mère pareille à sa fille,

Kilo luil dans ma famille

Sur mon front que l'ombre atteint.

Le front se ride et s'éteint.

La couronne toujours brille !

Au-dessus des passions,

Au-dessus de la colère,

Ton noble esprit ne sait faire

Que de nobles actions.

Quand jusqu'à nous tu te penches,

C'est ainsi que tu t'épanches

Sur nos cœurs que tu soumets.

D'un cygne il ne peut jamais

Tomber que des plumes blanches 1

A ma filles

0 mon enfant, tu vois, je me soumets, Fais comme moi ; vis du monde éloignée ; Heureuse ? non ; triomphante ? jamais.

Résignée l

Sois bonne et douce, et lève un front pieux. Comme le jour dans les cieux met sa flamme, Toi^ mon enfant, dans l'azur de tes yeux Mets ton âme !

Nul n'est heureux et nul n'est triomphant. L'heure est pour tous une chose incomplète ; L'heure est une ombre, et noire vie, enfant, En est faite.

Oui, de leur sort tous les hommes sont las. Pour être heureux, à tous — destin morose! — Tout a manqué. Tout, c'est-à-dire, hélas I Peu de chose.

^ Cette pièce, extraite des Contemplations (1856), a été composée en 1842. bien avant l*exil du poète.

VICTOR HUGO Sb

Ce peu de chose est ce que, pour sa pari, Daus l'uuivers chacun cherche et désire : Un mot, un nom, un peu d'or, un regard, Un sourire l

La galté manque au grand roi sans amours ; îja goutte d*eau manque au désert immense. L'homme est un puits où le vide toujours Recommence.

Vois ces penseurs que nous divinisons, Vois ces héros dont les fronts nous dominent. Noms dont toujours nos sombres horizons S'illuminent.

Après avoir, comme fait un flambeau.

Ebloui tout de leurs rayons sans nombre, Ils sont allés chercher dans le tombeau Un peu d'ombre.

Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs Prend en pitié nos jours vains et sonores. Chaque matin, il baigne de ses pleurs Nos aurores.

Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas. Sur ce qu'il est et sur ce que nous sommes ; Une loi sort des choses d'ici-bas, Et des hommes.

Cette loi sainte, il faut s'y conformer. Et la voici, toute âme y peut atteindre: Ne rien haïr, mon enfant^ tout aimer, Ou tout plaindre 1

L'enfant morte*.

Quand nous habitions tous ensemble Sur nos collines d'autrefois, Oii l'eau court, où le buisson tremble; Dans la maison qui touche au bois,

1 Cette pièce et Ica deux suivantes, extraites des Contemplations, ont été inspirées au poète par la mort de sa ûlle ainée, qui se noya, avec son mari, dans la Seine, au cours d'une partie de plaisir. Le poète écrivit ces admirables vers en 1S44, à Villequier, sur les lieux mêmes où était morte l'enfant adorée.

86 CHRESTOMATHIB FRANÇAISE

Elle avait dix ans, et moi trente ; J'étais pour elle l'univers.

Oh ! comme Therbe est odorante Sous les arbres profonds et verts t

Elle faisait mon sort prospère, Mon travail léger, mon ciel bleu.

Lorsqu'elle me disait : Mon père !

Tout mon cœur s'écriait : Mon Dieu !

A travers mes songes sans nombre, J'écoutais son parler joyeux, Et mon front s'éclairait dans l'ombre A la lumière de ses yeux.

Elle avait l'air d'une princesse Quand je la tenais par la main.

Elle cherchait des fleurs sans cesse Et des pauvres dans le chemin.

Elle donnait comme on dérobe.

En se cachant aux yeux de tous.

Oh 1 la belle petite robe Qu'elle avait, vous rappelez-vous ?

Le soir, auprès de ma bougie, Elle jasait à petit bruit, Tandis qu'à la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit.

Les anges se miraient en elle.

Que son bonjour était charmant !

Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment.

Oh î je l'avais, si jeune encore.

Vue apparaître en mon destin t C'était l^enfant de mon aurore.

Et mon étoile du matin !

Quand la lune claire et sereine Brillait aux deux, dans ces l)eaux mois, Comme nous allions dans la plaine !

Comme nous courions dans les bois !

Puis, vers la lumière isolée Etoiiant le logis obscur, Nous revenions par la vallée En tournant le coin du vieux mur ;

Nous revenions, coeurs pleins de flamme, En parlant des splendeurs du ciel.

Je composais cette jeune âme Comme Tabeille fait son miel.

Doux ange aux candides pensées, Elle était gaie en arrivant... — Toutes ces choses sont passées Comme l'ombre et comme le vent 1

Veni, vidi, vixi*.

Tai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs Je marche sans trouver de bras qui me secourent. Puisque je vis à peine aux enfants qui m'entourent. Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;

Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fête, J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour; Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour, HAlas ! et sent de tout la tristesse secrète ;

Puisque l'espoir serein dans mon âme est vaincu; Puisqu'ea cette saison des parfums et des roses, 0 ma fille ! j'aspire à l'ombre où tu reposes, Puisque mon cœur est mort, j'ai bien assez vécn.

Je n'ai pas refusé ma tâche sur la terre. Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici. J'ai vécu souriant, toujours plus adouci, Debout, mais incliné du côté du mystère.

J'ai fait ce que j'ai pu ; j'ai servi, j'ai veillé, Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine. Je me suis étonné d'être un objet de haine, Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.

• a Je suis venu, j'ai vu, j'ai vécu ». — Extrait des Contemplations, mais composé en 1848. Le poète traversa alors une crise de découragement, dont on voit le reflet dans cette pièce.

Dans ce bagne terrestre où ne s'ouvre aucune aile, Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les niaius, Morne, épuisé, raillé par les forçats humains, J'ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.

Maintenant, mon regard ne s'ouvre qu'à demi ; Je ne me tourne plus même quand on me nomme ; Je suis plein de stupeur et d'ennui, comme un hoaime Qui se lève avant l'aube et qui n'a pas dormi.

Je ne daigne plus môme, en ma sombre paresse, Répondre à l'envieux dont la bouche me nuit 0 Seigneur ! ouvrez-moi les portes de la nuit, Atiu que je m'en aille et que je disparaisse 1

Ressouvenir ^

Oh ! je fus comme fou dans le premier moment, Hélas t et je pleurai trois jours amèrement. Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance, Pères, mères, dont l'âme a souffert ma souffrance, Tout ce que j'éprouvais, l'avez-vous éprouvé? Je voulais me Iriser le front sur le pavé ; Pais je me révoltais^ et, par moments, terrible, Je fixais mes regards sur cette chose horrible. Et je n'y croyais pas, et je m'écriais : Non ! Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom Qui font que dans le cœur le désespoir se lève ? 11 me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve, Qu'elle ne pouvait pas m'avoir ainsi quitté. Que je l'entendais rire en la chambre à côté, Que c'était impossible, enfin, qu'elle fût morte. Et que j'allais la voir entrer par cette porte l

Oh ! que de fois j'ai dit : Silence 1 elle a parlé l Tenez l voici le bruit de sa main sur la clé 1 Attendez ! elle vient! Laissez-moi, que j'écoute! Car elle est quelque part dans la maison, sans doute !

1 Extrait dee Contemplations , éorit en 1852. — Le poète est en exil ; il souffire de la patrie perdue, et sa pensée revient vers sa fllle morte.

VICTOR lIU(iO 89

Gtianson d'exilé

Proscrit, regarde les roses ; Mai joyeux, de l'aube en pleurs Les reçoit toutes écloses ; Proscrit, regarde les fleurs.

Je pense Aux roses que je semai.

Le mois de mai sans la France, Ce n*est pas le mois de mai.

Proscrit, regarde les tombes ; Mai^ qui rit aux cieux si beaux.

Sous les baisers des colombes.

Fait palpiter les tombeaux.

Je pense Aux yeux chers que je fermai.

Le moi de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai.

Proscrit, regarde les branches, Les branches où sont les nids ; Mai les remplit d'ailes blanches Et de soupirs infinis.

Je pense Aux nids charmants où j'aimai.

Le mois de mai sans la France, Ce n'est pas le mois de mai.

Le manteau impérial^.

Oh ! vous dont la travail est joie, Vous qui n'avez pas d'autre proie

1 Extrait des Quatre vents d« Vesprit. (Cette pièce a été écrite en 1851, penut l'exil (lu poète).

* Extrait des Châtiments (1853) ; le plus beau recueil de satires tragiques qui iste en frauçais. Pour compreudre la haine que le poète exprime ici en vers igiùfiques, il faut se rappeler que le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon, après oir prétô serment à la République, renversa le gouvernement par la force, fit er, emprisouuer ou exiler cent mille personnes et réussit ensuite à devenir emreur par des moyens malbonnètes. Son manteau impérial, semé d'abeilles d'or, ait traîné dans le sang.

90 GURESTOMATHIK FRANÇAISE

Que les parfums, souffles du ciel, Vous qui fuyez quand vient décembre, Vous qui dérobez aux fleurs l'ambre Pour donner aux hommes le miel,

Chastes buveuses de rosée, Qui, pareilles à Tépousée, Visitez le lys du coteau, 0 sœurs des corolles vermeilles, Filles de la lumière, abeilles, En volez- vous de ce manteau !

Ruez-vous sur Thorame, guerrières !

0 généreuses ouvrières, Vous le devoir, vous la vertu, Ailes d'or et flèches de flammes, Tourbillonnez sur cet infâme !

Dites-lui : a — Pour qui nous prends-ta?

» Maudit ! nous sommes les abeilles 1 D Des chalets ombragés de treilles » Notre ruche orne le fronton ; )> Nous volons, dans l'azur écloses, » Sur la bouche ouverte des roses » Et sur les lèvres de Platon.

» Ce qui sort de la fange y rentre.

» Va trouver Tibère en son antre, » ICt Charles Neuf sur son balcon.

» Va î sur ta pourpre il faut qu'on mette » Xon les abeilles de l'Hymète, » .Mais l'essaim noir de Montfaucon 1 » '

Et percez-le toutes ensemble, Faites honte au peuple qui tremble, Aveuglez l'immonde trompeur.

Acharnez -vous sur lui, farouches, Et qu'il soit chassé par les mouches Puisque les hommes en ont peur !

^ C'est-à-dire les mouches qui venaieut sur les cadavres des criminels exécu lés à Montfaucon.

L'expiation ^

fl neigeait. On était vaincu par sa conquête.

Pour la première fois laigle baissait la tête.

Sombres jours ! Tempereur revenait lentement,

Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.

Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.

Après la plaine blanche, une autre plaine blanche.

On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.

Hier la grande armée, et maintenant troupeau.

Ou ne distinguait plus les ailes ni le centre.

il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre

Des chevaux morts; au seuil des bivouacs désolés

On voyait des clairons à leur poste gelés,

Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,

(Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.

Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,

Pleuvaient; les grenadiers, surpris d'être tremblants,

Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.

Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise

Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,

On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.

Ce n'étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre ;

C'était un rêve errant dans la brume, un mystère,

Une procession d'ombres sur le ciel noir.

La solitude, vaste, épouvantable à voir,

Partout apparaissait, muette vengeresse.

Le ciel faisait sans bruit, avec la neige épaisse^

l^our celte immense armée un immense linceul ;

Et. chacun se sentant mourir, on était seul.

— Sortira-l-on jamais de ce funeste empire ?

Deux ennemis l le Czar, le Nord. Le Nord est pire.

On jetait les canons pour brûler les affûts.

Qui se couchait, mourait. Groupe n)orne et confus,

Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.

On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,

* Extrait des Châtiments. C'est l'épopée tragique, la plus grandiose et la plus <>ai8i8saDte de l'auteur: on n'a rien écrit de plus vrai et de plus poétique à la fois sur la fin épique de Napoléon.

92 CHRRSTOMATHIE FRANÇAISE

Voir qne des régiments s'étaient endormis là.

0 chutes d*Annibal ! Lendemains d'Attila !

Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,

On s'écrasait aux ponts pour passer les rivières.

On s'endormait dix mille, on se réveillait cent.

Ney, que suivait naguère une armée, à présent

S'évadait, disputant sa montre à trois cosaques.

Toutes les nuits, qui vive î alerte 1 assauts î attaques î

Ces fantômes prenaient leurs fusils, et sur eux

Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux.

Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,

D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves.

Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.

L'empereur était là, debout, qui regardait.

Il était comme un arbre en proie à la cognée.

Sur ce géant, grandeur jusqu'alors épargnée,

Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;

Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,

Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches.

Il regardait tomber autour de lui ses branches.

Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.

Tandis qu'environnant sa tente avec amour.

Voyant son ombre aller et venir sur la toile.

Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,

Accusaient le destin de lèse-majesté.

Lui se sentit soudain dans l'àme épouvanté.

Stupéfait du désastre et ne sachant que croire.

L'empereur se tourna vers Dieu ; l'homme de gloire

Trembla ; Napoléon comprit qu'il expiait

Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,

Devant ses légions sur la neige semées :

— Est-ce le châtiment, dit-il. Dieu des armées ? —

Alors il s'entendit appeler par son nom

Et quelqu'un qui parlait dans l'ombre lui dit: Non.

Waterloo l Waterloo ! Waterloo l morne plaine ! Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine. Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons, La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

D*un côté c*est l'Europe et de Taulre la France. Choc sanglant! des héros, Dieu trompait Tespôrance; Tu désertais, victoire, et le sort était las. 0 Waterloo ! je pleure et je m'arrête, hélas ! Car ces derniers soldats de la dernière guerre Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre. Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin, Et leur âme chantait dans les clairons d'airain ! Le soir toinhait, la lutte était ardente et noire. Il avait l'ollensive et presque la victoire ; Il tenait Wellington acculé sur un bois. Sa lunette à la main, il observait parfois Le centre du combat, point obscur où tressaille La mêlée, effroyable et vivante broussaille, Et parfois l'horizon, sombre comme la mer. Soudain, joyeux, il dit : Grouchy î — C'était Bliicher 1 L'espoir changea de camp, le combat changea d'àme, La mêlée en hurlant grandit comme une flamme. La batterie anglaise écrasa nos carrés.

La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge. Qu'un goulTrc flamboyant, rouge comme une forge ; Gouffre où les régiments, comme des pans de murs. Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs Les hauts tambours- majors aux panaches énormes, Où l'on entrevoyait des blessures difformes. Carnage affreux! moment fatal ! l'homme inquiet Sentit que la bataille entre ses mains pliait. Derrière un mamelon la garde était massée, La garde, espoir suprême et suprême pensée î — Allons î faites donner la garde, cria-t-il. — Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil, Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires, Cuirassiers, canoiiniers <{ui traînaient des tonnerres, Portant le noir colback ou le casque poli. Tous, ceux de Priediand et ceux de Rivoli, Comprenant qu'ils allaient mourir dans celte fête. Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête. Leur bouche, d'un seul cri. dit: Vive l'etiip^Tour ! Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur.

94 CHRESTOMATHIB FRANÇAISE

Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,

La garde impériale entra dans la fournaise.

Hélas 1 Napoléon^ sur sa garde penché,

Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché

Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,

Voyait, Tun après l'autre, en cet horrible gouffre,

Fondre ces régiments de granit et d'acier.

Comme fond une cire au soufQe d'un brasier.

Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoïques.

Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques i

Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps

Et regardait mourir la garde. — C'est alors

Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,

La Déroute, géante à la face effarée,

Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons^

Changeant subitement les drapeaux en haillons,

A de certains moments, spectre fait de fumées,

Se lève grandissante au milieu des armées,

La Déroute apparut au soldat qui s'émeut,

Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !

Sauve qui peut ! affront 1 horreur 1 toutes les bouches

Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches,

Comme si quelque souffle avait passé sur eux,

Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,

Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,

Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles.

Sous les sabres prussiens, ces vétérans, 6 deuil ! »

Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient 1 En un clin d'oM ! .

Comme s'envole au vent une paille enflammée.

S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée.

Et cette plaine, hélas 1 où l'on rêve aujourd'hui,

Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui !

Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,

Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire.

Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants.

Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants 1

Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve :

Hommes, chevaux, tambours, drapeaux; — et, dans l'épreuve.

Sentant confusément revenir son remords,

I^evant les mains au ciel, il dit: -> Mes soldats morts,

VICTOR HUGO 9o

Moi vaincn ! mon empire est brisé comme verre. Est-ce le châtiment, cette fois. Dieu sévère? — Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon, Il entendit la voix qui lui répondait : Non.

n croula. Dieu changea la chaîne de TEurope.

Il est, au fond des mers que la brume enveloppe.

Un roc hideux, débris des antiques volcans.

Le Destin prit des clous, un marteau, des carcans,

Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre,

Et, joyeux, s'en alla sur le pic centenaire

I^ clouer, excitant par son rire moqueur

Le vautour Angleterre à lui ronger le cœur.

Evanouissement d'une splendeur immense !

Du soleil qui se lève à la nuit qui commence.

Toujours risolement, Tabandon, h prison ;

Kn soldat rouge au seuil, la mer à Thorizon.

Des rochers nus, des bois affreux, l'ennui, l'espace.

Des voiles s'enfuyant comme l'espoir qui passe.

Toujours le bruit des flots, toujours le bruit des vents I

Adieu, tente de pourpre aux panaches mouvants,

Adieu, le cheval blanc que César éperonne l

Plus de tambours battant aux champs, plus de couronne,

Plus de rois prosternés dans Tombre avec terreur.

Plus de manteau traînant sur eux, plus d'empereur l

Napoléon était retombé Bonaparte.

Comme un Romain blessé par la flèche du Parthe,

Saignant, morne, il songeait à Moscou qui brûla.

Un caporal anglais lui disait : Halte-là 1

Son fils aux mains des rois, sa femme au bras d'un autre.

Plus vil que le pourceau qui dans Tégout se vautre,

Son sénat, qui l'avait adoré, l'insultait.

Aux bords des mers, à l'heure où la bise se tait,

Sur les escarpements croulant en noirs décombres.

Il marchait, seul, rêveur, captif des vagues sombres.

Sur les monts, sur les flots, sur les cieux, triste et fier.

L'œil encore ébloui des batailles d'hier,

II laissait sa pensée errer à l'aventure.

Grandeur, gloire, ô néant I calme de la nature !

Les aigles qni passaient ne le connaissaient pas.

Des rois, ses guichetiers, avaient pris un compas

Et l'avaient enfermé dans un cercle inflexible.

Il expirait. La mort, de plus en plus visible,

Se levait dans sa nuit et croissait à ses veux

Comme le froid matin d*un jour mystérieux ;

Son âme palpitait, déjà presque échappée.

Vn jour enfin il mit sur son lit son épée,

Et se coucha près d'elle, et dit : — C'est aujourd'hui !

On jeta le manteau de Marengo sur lui.

Ses batailles du Nil, du Danube, du Tibre,

Se penchaient sur son front ; il dit : — Me voici libre l

Je suis vainqueur ! je vois mes aigles accourir l —

Et, comme il retournait sa tête pour mourir,

Il aperçut, un pied dans la maison déserte,

Hudson-Lowe * guettant par la porte entr'ou verte.

Alors, géant broyé souS le talon des rois.

Il cria : — La mesure est comble, cette fois î *

Seigneur J. c'est maintenant fini! Dieu que j'implnrp,

Vous m'avez châtié ! — La voix dit : — Pas encore !

0 noirs événements, vous fuyez dans la nuit \ L'empereur mort tomba sur l'empire détruit. Napoléon alla s'endormir sous le saule.

Et les peuples alors, de l'un à l'autre pôle, Oubliant le tyran, s'éprirent du héros.

Les poètes, marquant au front les rois bourreaux, Consolèrent, pensifs, cette gloire abattue. A la colonne ' veuve on rendit sa statue. Quand on levait les yeux, on le voyait debout Au-dessus de Paris, serein, dominant tout, Seul, le jour dans l'azur et la nuit dans les astres. Panthéons, on grava son nom sur vos pilastres ! On ne regarda plus qu'un seul c<)té des temps ;

1 Gtouyemeur de Sainte-Hélène. Il se eonduieit souvent avec son prisonnier de la manière la plus maladroite, mais il ne faisait qu'exécuter les instructions qu'il avait reçues du ministère anglais, seul responsable du traitement rigonreux infligé à Napoléon. A son retour, il fut comme mis en quarantaine par les Anglais, qui firent de lui le bouc émissaire de leurs remords au lieu de s'en prendre à leurs ministres coupables. Voir sur ce sujet : Lord Rosebery, Napo» léon, la dernière phase (1901). ' La colonne de la place Vendôme à Paris.

On ne se souvint plus que des jours éclatants ; Cet homme étrange avait comme enivré l'histoire ; La justice à Tœil froid disparut sous sa gloire ; On ne vit plus qu'Eylau, lllm, Arcole, Austerlitz ; Comme dans les tombeaux des romains abolis, On se mit à fouiller dans ces grandes années; Et vous applaudissiez, nations inclinées, Chaque fois qu'on tirait de ce sol souverain Ou le consul de marbre ou Tempereur d'airain 1

Le nom grandit quand Thomme tombe; Jamais rien de tel n'avait lui.

Calme, il écoutait dans sa tombe La terre qui parlait de lui.

La terre disait : « La victoire ^> A suivi cet homme en tous lieux.

» Jamais tu n'as vu, sombre histoire, « Un passant plus proiligieux !

> Gloire au maître qui dort sous l'herbe ! )' (iloire à ce grand audacieux !

» Nous l'avons vu gravir, superbe, » Les premiers échelons des cieux l

» Il envoyait, âme acharnée,

» Prenant Moscou, prenant Madrid,

)' Lutter contre la destinée

)) Tous les rêves de son esprit.

» A chaque instant, rentrant en lice,

» Cet homme, aux gigantesques pas,

» Proposait quelque grand caprice

» A Dieu, qui n'y consentait pas.

» Il n'était presque pi as un homme.

)> Il disait grave et rayonnant, » En regardant fixement Rome :

» C'est moi qui règne maintenant 1

w II voulait, héros et symbole; » Pontife et roi, phare et volcan,

» Faire du Louvre un Gapitole » Et de Saint-Cloud un Vatican.

» César, il eût dit à Pompée :

» Sois fier J*ôlre mon lieutenant l

» On voyait luire son épée

» Au fond d'un nuage tonnant.

» Il voulait, dans les frénésies

» De ses vastes ambitions,

» Faire devant ses fantaisies

» Agenouiller les nations,

» Ainsi qu*en une urne profonde,

» Mêler races, langues, esprits,

» Répandre Paris sur le monde,

» Enfermer le monde en Paris !

» Comme Cyrus dans Babylone, » Il voulait, sous sa large main, » Ne faire du monde qu'un trône » Et qu'un peuple du genre humain,

» Et bâtir, malgré les huées, » Un tel empire sous son nom, » Que Jéhovah dans les nuées » Fût jaloux de Napoléon l »

Enfin, mort triomphant, il vit sa délivrance, • ^

Et l'océan rendit son cercueil à la France. ^

L'homme, depuis douze ans, sous le dôme doré,

Reposait, par l'exil et par la mort sacré.

En paix 1 — Quand on passait près du monument sombre,

On se le figurait, couronne au front, dans l'ombre,

Dans son manteau semé d'abeilles d'or, muet.

Couché sous cette voûte où rien ne remuait.

Lui, l'homme qui trouvait la terre trop étroite.

Le sceptre en sa main gauche et l'épée en sa droite,

A ses pieds son grand aigle ouvrant Tœil à demi.

Et Ton disait : C'est là qu'est César endormi 1

Laissant dans la clarté marcher l'immense ville,

Il dormait ; il dormait confiant et tranquille.

* Les cendres de Napoléon forent rapportées à Paris et Inhumées aux Invab'des U 16 décembre 1840.

VICTOR HUOO

vn

Une nuit, — c'est toujours la nuit dans le tombeau, U s*évei1la. Luisant comme un hideux flambeau, D'étranges visions emplissaient sa paupière; Des rires éclataient sous son plafond de pierre; Livide, il se dressa, la vision grandit; 0 terreur ! une voix qu'il reconnut lui dit :

— Réveilie-toi, Moscou, Waterloo, Sainte-Hélène, L'exil, les rois geôliers, l'Angleterre hautaine Sur ton lit accoudée à ton dernier moment. Sire, cela n'est rien. Voici le châtiment l *

La voix alors devint âpre, amère, stridente, Comme le noir sarcasme et l'ironie ardente ; C'était le rire amer mordant un demi-dieu.

— Sirel on t'a retiré de ton Panthéon bleui Sire I on t'a descendu de ta haute colonne ! Regarde : des brigands, dont l'essaim tourbillonne, D'afTreux bohémiens, des vainqueurs de charnier, Te tiennent dans leurs mains et t'ont fait prisonnier. A ton orteil d'airain leur patte infâme touche.

Ils t'ont pris. Tu mourus comme un astre se couche.

Napoléon le Grand, empereur, tu renais

Bonaparte, écuyer du cirque Beauharnais*.

Te voilà dans leurs rangs, on t'a, l'on te harnache.

Ils t'appellent tout haut grand homme, entre eux, ganache.

» Pour comprendre la satire virulent»? qui va suivre, U faut st rappeler que ouis-Napoléou, entouré d'une bande de politiciens avides, réussit, au prix d'un irjure, à s'emparer du troue impérial en exploitant le grand nom de son oncle

la lé(;endc napoléonienne. Sur le coup d'Etat, consulter : Eugène Ténot, Paru » décembre 1851; La province en déctmbre 1851. — Ce châtiment de Napoon !«• par Xapolt'on III a été cruellement prophétique, au point de vue miliire. Voir tilus loin : Sedan.

* Allusion à la première femme de Napoléon, Joséphine Tascher de laPagerie, •u\' (iu vicomte Alexandre de Beauharnais, qui menait une vie d'aventurière lan'l Napoléon l'épousa.

100 CIIHESTOMATHIfi FRANÇAISE

Us traînent sur Paris, qui les voit s'étaler,

Des sabres qu'au besoin ils sauraient avaler^.

Aux passants attroupés devant leur habitacle,

Ils disent, entends-les : « Empire à grand spectacle!

Le pape est engagé dans la troupe; c'est bien,

Nous avons mieux; le czar en est; mais ce n'est rien,

Le czar n'est qu'un sergent, le pape n'est qu'un bonze.

Nous avons avec nous le bonhomme de bronze i

Nous sommes les neveux du Grand Napoléon 1 »

Et Fould, Magnan, Rouher, Parieu caméléon •,

Font rage. Ils vont montrant un Sénat d'automates.

Ils ont pris de la paille au fond des casemates

Pour empailler ton aigle, ô vainqueur d'Iénal

11 est là, mort, gisant, lui qui si haut plana.

Et du champ de bataille, il tombe au channp de foire.

Sire, de ton vieux trône ils recousent la moire.

Ayant dévalisé la France au coin d'un bois.

Ils ont, à leurs haillons, du sang, comme tu vois,

Et, dans son bénitier, Sibour^ lave leur linge.

Toi, lion, tu les suis: leur maître, c'est le singe.

Ton nom leur sert de lit. Napoléon premier.

On voit sur Austerlitz un peu de leur fumier.

Ta gloire est un gros vin dont leur honte se grise;

Cartouche* essaye et met ta redingote grise;

On quête des liards dans le petit chapeau* ;

Pour tapis, sur la table, ils ont mis ton drapeau;

* Allusion aux saltimbanquos des foires qui s'enfoncent une lame de sahre dans le gosier et l'œsophage.

* Il s'agit ici des principaux auteurs du coup d'Ktat du 2 décembre 1851 Fould fut plusieurs fois ministre des finances avant et après le coup d'Etat. Mapnan, depuis ninr»'chal de France, commandait alors l'armée de I*aris qui chassa le Parlement. Rouher, surnommé plus tard le vice-empereur, fut ministre et pn^sidpnt du Snuat impérial. De Parieu se fit d'abord nommer député comme républicain, puis changea brusquement de couleur politique ; ensuite il se rallia cyniquemeut au coup d'Etat.

' L'archevêque de Paris. Le !•' janvier 1852, il fit chanter un Te Deum à N'otre-Dame, pour célébrer le triomphe de Louis-Napoléon, qui pourtant n'avait réussi qu'en violant son serment de président de la République et en employant la force.

* Célèbre bandit du XVIII»» siècle.

^ Le célèbre petit chapeau que portait toujours Napoléon !•'.

A cette table immonde, où le grec devient riche.

Avec le paysan, on boit, on joue, on triche.

Tu te mêles, compère, à ce tripot hardi.

Et ta main qui tenait Tétendard de Lodi,

Cette main qui portait la foudre, ô Bonaparte,

Aide à piper les dés et fait sauter la carte.

Ils te forcent à boire avec eux, et Carlier *

Pousse amicalement d'un coude familier

Votre Majesté, Sire, et Pietri *, dans son antre,

Vous tutoie, et Maupas^ vous tape sur le ventre.

Faussaires, meurtriers, escrocs, forbans, voleurs,

Ils savent qu'ils auront, comme toi, des malheurs;

Leur soif en attendant vide la coupe pleine

A ta santé; Poissy * trinque avec Sainte-Hélène.

Regarde! bals, sabbats, fêtes matin et soir.

La foule, au bruit qu'ils font, se culbute pour voir ;

Debout sur le tréteau qu'assiège une cohue

Qui rit, bâille, applaudit, tempête, siffle, hue,

Entouré de pasquins agitant leur grelot,

— Commencer par Homère et finir par Callot*!

Epopée! épopée! oh ! quel dernier chapitre! —

Entre Troplong*, paillasse, et Chaix-d'Est-Ange, pitre,

Devant cette baraque, abject et vil bazar.

Où Mandrin ^, mal lavé, se déguise en César,

Riant, l'affreux bandit, dans sa moustache épaisse.

Toi, spectre impérial, tu bats la grosse caisse 1 —

L'horrible vision s'éteignit. — L'Empereur, Désespéré, poussa dans l'ombre un cri d'horreur,

' Chef d« la police avant le coup d'Etat.

' Préfet de police, puis sénateor de l'empire.

^ Remplaça Carlier à la police en 18M ; c'est loi qui fit emprisonner les repréutants du peuple.

* La prison de Poissy (Seine-et-Oise), où l'on enferme les malfaiteurs.

* Jacques Callot (1593-1635), artiste célèbre par ses peintures de figures grotes* les, d'aventuriers ou de bohémiens.

•Troplong, célèbre jurisconsulte, d'abord libéral, se rallia ensuite au césa- }me ; c'est lui qui fit au Sénat le rapport en faveur du rétablissement de mpire. — Chaix-d'Est-Ange, célèbre avocat et homme politique.

' Célèbre bandit du XVIII»* siècle.

LOS GURESTOMATHIE FBANÇAISB

Baissant les yeax, dressant ses mains épouvantées ; Les victoires de marbre à la porte sculptées, Fantômes blancs, debout hors du sépulcre obscur, Se faisaient du doigt signe et, s*appuyant au mur, Ecoutaient le titan pleurer dans les ténèbres. Et Lui, cria : « Démon aux visions funèbres, Toi qui me suis partout, que jamais je ne vois, Qui donc es-tu? — Je suis ton crime, dit la voix, » La tombe alors s'emplit d'une lumière étrange. Semblable à la clarté de Dieu quand il se venge ; Pareils aux mots que vit resplendir Balthazar, Deux mots dans l'ombre écrits flamboyaient sur César; Bonaparte, tremblant comme un enfant sans mère, Leva sa face pâle et lut : — Dix-huit Brumaire^,

La Conscience*.

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,

Echevelé, livide au milieu des tempêtes,

Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,

Gomme le soir tombait, l'homme sombre arriva

Au bas d'une montagne, en une grande plaine ;

Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine

Lui dirent : — Couchons-nous sur la terre, et dormons.

Caïn^ ne dormant pas, songeait au pied des monts.

Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres

Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres.

Et qui le regardait dans l'ombre fixement.

— Je suis trop près, dit-il avec un tremblement.

n réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,

Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.

* Le 18 bramaire (9 novembre 1799), Bonaparte s'empara du pouvoir après avoir dissous par la force l'une des assemblées législatives de la Réjpoblique, le Conseil des Cinq-Cents ; les républicains lui ont toujours reproché ce coup d'Etat.

■ Extrait de La Légende des siècles, 3 vol. (1859, 1873, 1883), le plus remarquable recueil de poésies épiques de Victor Hugo. — Pour juger le symbolisme merveiUeax de cette pièce, il faut la comparer av«c le récit biblique d'où elle est tirée.

Il marcha treale jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve, Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.

— Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes L'œil à la même place au fond de Thorizon.

Alors il tressaillit en proie au noir frisson :

— Cachez-moi l cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche, Tous ses iils regardaient trembler Taïeul farouche. Gain dit à Jabel, père de ceux qui vont

Sous des tentes de poil dans le désert profond :

— Ëtends de ce côté la toile de la tente. Et Ton développa la muraille flottante ;

Et quand on l'eut fixée avec des poids de plomb :

— Vous ne voyez plus rien ? dit Tsilla, l'enfant blond, La fille de ses fils, douce comme l'aurore ;

El Caïn répondit : — Je vois cet œil encore l Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans des clairons et frappant des tambours, Cria : — Je saurai bien construire une barrière. Il fit un mur de bronze et mit Gain derrière. Et Caïn dit : — Cet œil me regarde toujours ! Hénoch dit : — Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle, Bâtissons une ville, et nous la fermerons. Alors Tubalcaïn, père des forgerons, Construisit une ville énorme et surhumaine. Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine, Chassaient les fils d'Enos et les enfants de Seth ; Et Ton crevait les yeux à quiconque passait ; Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. Le granit remplaça la tente aux murs de toiles, On lia chaque bloc avec des nœuds de fer. Et la ville semblait une ville d'enfer ; L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ; Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;

104 CHRESTOMATIHE FRANÇAISE

Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d'entrer. » Quand ils eurent fini de clore et de murer, On mit Taïeul au centre en une tour de pierre. Et lui restait lugubre et hagard. — 0 mon père ! L*œil a-t-il disparu ? dit en tremblant Tsilla. Et Gain répondit : — Non, il est toujours là. Alors il dit : — ^ Je veux habiter sous la terre Comme dans son sépulcre un homme solitaire : Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. On fit donc une fosse, et Gain dit : — G'est bien l Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise dans Tombre Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'œil était dans la tombe et regardait Gain.

La libre helvétie*.

Non, rien n'est mort ici. Tout grandit, et s'en vante.

L'Helvétie est sacrée, et la Suisse est vivante ;

Ges monts sont des héros et des religieux ;

Cette nappe de neige aux plis prodigieux

D'où jaillit, lorsqu'en mai la tiède brise ondoie,

Toute une floraison folle d'air et de joie,

Et d'où sortent des lacs et des flots murmurants.

N'est le linceul de rien, excepté des tyrans.

Gloire aux monts ! leur front brille et la nuit se dissipe ;

G'est plus que le matin qui luit, c'est un principe !

Ges mystérieux jours blanchissant les hauteurs,

Qu'on prend pour des rayons, sont des libérateurs ; .

Toujours aux fiers sommets ces aubes sont données :

Aux Alpes Stauffacher', Pelage^ aux Pyrénées l

La Suisse dans l'histoire aura le dernier mot

Puisqu'elle est deux fois grande, étant pauvre, et là-haut ;

< Ces vers sont extraits d'une longue pièce de la Légende des siècles : Le régiment du baron Madruce. Victor Hugo vient de reprocher aux Suisses de se vendre comme mercenaires pour servir des tyrans; mais il se rappelle que l'Helvétie est la terre de la liberté et il la chante magnifiquement, avec tout l'enthousiasme de ses grandes idées humanitaires.

s L'un des trois principaux héros de la Suisse primitive.

s Roi des Astnries, fondateur de la monarchie espagnole, au Vin* siècle ; il lutta vaillamment contre l'invasion arahe.

Puisqu'elle a sa montagne et qu'elle a sa cabane.

La houlette de Schwytz qu'une vierge enrubanne,

Fière, et, quand il le faut, se hérissant de clous,

Chasse les rois ainsi qu'elle chasse les loups.

Gloire au chaste pays que le Léman arrose !

A Tornbre de Melchthal, à Tombre du mont Rose,

La Suisse trait sa vache et vit paisiblement.

La blanche liberté s'adosse au firmament.

Le soleil, quand il vient dorer une chaumière ;

Fait que le toit de paille est un toit de lumière;

Telle est la Suisse, ayant l'honneur dans ses prés verts,

Et de son indigence éclairant l'univers.

Tant que les nations garderont leurs frontières,

La Suisse éclatera parmi les plus allières ;

Quand les peuples riront et s'embrasseront tous,

La Suisse sera douce au milieu des plus doux.

Suisse ! à l'heure où l'Europe enfin marchera seule,

Tu verras accourir vers toi, sévère aïeule,

La jeune Humanité sous son chapeau de fleurs;

Tes hommes bons seront chers aux hommes moilloiirs ;

Les fléaux disparus, faux dieu, faux roi, faux prêtre,

Laisseront le front blanc de la paix apparaître ;

Et les peuples viendront enfouie le bénir.

Quand la guerre mourra, quand, devant l'avenir

On verra, dans l'horreur des tourbillons funèbres.

Se hâter péle-méle au milieu des ténèbres,

Gomme d'aff'reux oiseaux heurtant leurs ailerons.

Une fuite efl'rénée et noire de clairons!

En attendant, la Suisse a dit au monde : — Espère!

Elle a de la vieille hydre eflrayé le repaire ;

Ce qu'elle a fait jadis pour les siècles est fait;

La façon dont la Suisse à Sempach triomphait

Reste la grande audace et la grande manière

D'attaquer une béte au fond de sa tanière.

Tous ses nuages, blancs ou noirs, sont des drapeaux.

L'exemple, c'est le fait dans sa gloire, au repos.

Qui charge lentement les cœurs et recommence ;

Melchthal, grave et penché sur le monde, ensemence.

Un jour, à Bâle, Albrecht, Tempereur triomphant, Vit une jeune mère auprès de son enfant ;

La mère était charmante; elle semblait encore,

Comme l'enfant, sortie à peine de Taurore ;

L'empereur écouta de près leurs doux ébats,

Et la mère disait à son enfant tout bas :

« Fils, quand tu seras grand, meurs pour la bonne cause. »

Oh ! rien ne flétrira cette feuille de rose l

Toujours le despotisme en sentira le pli ;

Toujours les mains prêtant le serment du Grutli

Apparaîtront en rêve au peuple en léthargie ;

Toujours les oppresseurs auront, dans leur orgie,

Sur la lividité de leur face Teffroi

Du tocsin qu'Unterwald cache dans son beffroi.

Tant que les nations au joug seront nouées,

Tant que l'aigle à deux becs sera dans les nuées.

Tant que dans le brouillard des montagnes l'éclair

Ebauchera le spectre insolent de Gessler,

On verra Tell songer dans quelque coin terrible.

Et les iniquités, la violence horrible,

La fraude, le pouvoir du vainqueur meurtrier.

Cibles noires, craindront cet arbalétrier.

Assis à leur souper, car c'est leur crépuscule,

Et le jour qui pour nous monte, pour eux recule,

Les satrapes seront éblouissants à voir,

Raillant la conscience, insultant le devoir,

Mangeant dans les plats d'or et les coupes d'opales.

Joyeux ; mais par instants ils deviendront tout pâles.

Feront taire l'orchestre, et, la sueur au front,

Penchés, se parlant bas, tremblants, regarderont

S'il n'est pas quelque part, là, derrière la table.

Calme, et serrant l'écrou de son arc redoutable.

Pourtant il se pourra qu'à de certains moments.

Dans les satiétés et les enivrements.

Ils se disent : « Les yeux n'ont plus rien de sévère ;

Guillaume Tell est mort. » Us rempliront leur verre.

Et le monde comme eux oubliera. Tout à coup,

A travers les fléaux et les cimes debout,

Et l'ombre, et l'esclavage, et les hontes sans nombre.

On entendra siffler la grande flèche sombre.

Oui, c'est là la foi sainte, et, quand nous étouff'ons,

Dieu nous fait respirer par ces penser s profonds.

vii:T<>n HU(.o i07

Au-dessus des tyrans l'hisloire est abondante

En spectres que du doigt Tacite montre à Dante;

Tous ces fantômes sont la liberté planant.

Et toujours prèle à dire aux iioinmes : Maintenant l

Et, depuis Padrona KaliP aux jambes nues

Jusqu'à Franklin ôtant le tonnerre des nues,

Depuis Léonidas jusqu'à Kosciuszko,

Le cri des uns du cri des autres est Técho,

Oui, sur vos actions, de tant de deuil mêlées,

Multipliez les plis des pourpres étoilées,

Ayez pour vous l'oracle, et Delphe avec Endor,

Maîtres ; riez le front coiffé du laurier d'or,

Au pied de la fortune infâme et colossale ;

Tout à coup Botzaris entrera dans la salle,

Byron se dressera, le poète héros,

Tzavellas, indigné du succès des bourreaux,

Soufflettera le groupe effaré des victoires :

Et Ton verra surgir au-dessus de vos gloires

L'effrayant avoyer Gundoldingen, cassant

Sur César le sapin des Alpes teint de sang !

Le semeur^.

C'est le moment crépusculaire.

J'admire, assis sous un portail, Ce reste de jour dont s'éclaire La dernière heure du travail.

Dans les terres, de nuit baignées Je contemple, ému, les haillons D'un vieillard qui jette à poignées La moisson future aux sillons.

Sa haute silhouette noire Domine les profonds labours»

1 Tons les noms propres qui suivent désignent les héros Im pins connas de l'indépendance des nations européennes ou américaines. Pour bien comprendre la pièce, il faut donc se rappeler que les tyrans, autrichiens, turcs, napolitains, etc., stigmatisés id, tenaient dans une sorte de servage politique les peuples conquis par eux.

* Extrait des Chansons des mes et des bois. Petite pièce descriptive remarquable. On dirait un tableau de Millet.

On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours.

Il marche dans la plaine immense, Va, vient, lance la graine au loin, Rouvre sa main, et recommence, Et je médite, obscur témoin,

Pendant que, déployant ses voiles.

L'ombre, où se mêle une rumeur.

Semble élargir jusqu'aux étoiles Le geste auguste du semeur.

Sedan K

France, voici le lieu hideux de ton histoire.

Sedan. Ce nom funèbre, où tout vient s'éclipser,

Cache-le, pour ne plus jamais le prononcer.

Plaine l affreux rendez-vous ! Ils y sont, nous y sommes.

Deux vivantes forêts, faites de têtes d'hommes,

De bras, de pieds, de voix, de glaive, de fureur,

Marchent l'une sur l'autre et se mêlent. Horreur 1

Cris 1 Est-ce le canon ? sont-ce des catapultes ?

Le sépulcre sur terre a parfois des tumultes.

Nous appelons cela hauts faits, exploits; tout fuit.

Tout s'écroule, et le ver dresse la tête au bruit.

Des condanmations sont par les rois jetées

Et sont par l'homme, hélas t sur l'homme exécutées ;

Avoir tué son frère est le laurier qu'on a.

Après Pharsale, après Hastings, après léna.

Tout est chez l'un triomphe et chez l'autre décombre.

0 guerre t le hasard passe sur un char d'ombre

Par d'effrayants chevaux invisibles traîné.

La lutte était farouche. Un carnage effréné Donnait aux combattants des prunelles de braise ; Le fusil Chassepot bravait le fusil Dreyse ; A l'horizon hurlaient des méduses, grinçant Dans un obscur nuage éclaboussé de sang,

^ Extrait de l'Année terrible (1872), ouvrage daus lequel le poète a tracé en traits de feu les sombres épisodes de la guerre franco-allemande et pleuré les malheurs de ton pays. — Cette pièce fera bien comprendre la vérité prophétique de VEx' piation reproduite plus haut.

Couleuvrines d'acier, bombardes, mitrailleuses ; Les corbeaux se montraient de loin ces travailleuses ; Tout festin est charnier, tout massacre est banquet. La rage emplissait l'ombre, et se communiquait, Comme si la nature entrait dans la bataille. De .l'homme qui frémit à l'arbre qui tressaille; Le champ fatal semblait lui-même forcené. L'un était repoussé, l'autre était ramené ; Là c'était l'Allemagne et là c'était la France. Tous avaient de mourir la tragi(jue espérance (3u le hideux bonheur de tuer, et pas un Que le sang n'enivrât de son acre parfum, Pas un qui lâchât pied, car l'heure était suprême. Cette graine qu'un bras épouvantable sème, La mitraille, pleuvait sur le champ ténébreux ; Et les blessés râlaient et l'on marchait sur eux, Et les canons grondants soufflaient sur la mêlée Une fumée immense aux vents échevelée.

On sentait le devoir, l'honneur, le dévouement. Et la patrie, au fond de l'âpre acharnement. Soudain, dans cette brume, au milieu du tonnerre, Dans l'ombre énorme où rit la mort visionnaire Dans le chaos des chocs épiques, dans l'enfer Du cuivre et de l'airain heurtés contre le fer, Et de ce qui renverse écrasant ce qui tombe, Dans le rugissement de la fauve hécatombe. Parmi les durs clairons chantant leur sombre chant, Tandis que nos soldats luttaient, fiers et tâchant D'égaler leurs aïeux que les peuples vénèrent, Tout à coup, les drapeaux hagards en frissonnèrent, Tandis que, du destin subissant le décret. Tout saignait, combattait, résistait ou mourait, On entendit ce cri monstrueux : — Je veux vivre I

Le canon stupéfait se tut, la mêlée ivre S'interrompit... — le mot de l'abîme était dit. Et Paigle noire ouvrant ses griffes atlondit. Alors la Gaule, alors France, alors la gloire, Alors Brennus, l'audace, et Clovis, la victoire, Alors le vieux titan celtique aux cheveux longs.

110 CHRESTOMATUIE FRANHAISE

Alors le groupe allier des batailles, Châlons, Tolbiac la farouche, Arezzo la cruelle, Bouvines, Marignan, Beaugé, Mons-eu-Puelle, Tours, Ravenne, Agnadel sur son haut palefroi, Fornoue, Ivry, Coulras, Gérisollos, Hocroy, Denain et Fonleuoy, toutes ces immortelles Mêlant Téclair du front au flaml)oiement des ailes, Jemmape, Hohenlinden, Lodi, Wagram, Eylau, Les hommes du dernier carré de Waterloo, Et tous ces chefs de guerre, Héristal, Gharlemagiio, Gharles-Marlel, Turenne, effroi de T Allemagne, Condé, Villars, fameux par un si fier succès, Cet Achille, Kléber, ce Scipion, Desaix, Napoléon, plus grand que César et Pompée, Par la main d'un bandit' rendirent leur épée.

Paroles d'humanité^.

Vivez, marchez, pensez, espérez, aimez-vous. Nul n'est seul ici-bas. Tout a besoin de tous. Riche, épargne le pauvre, et toi, pauvre pardonne Au riche, car le sort prête et jamais ne donne, Et l'équilibre obscur se refait tôt ou tard. Tout bien (jui naît du mal des autres est bâtard ; Et les prospérités ne sont jamais qu'obliques Et menteuses, sortant des misères publi([ues ; L'arbre est malsain ayant un cadavre à son pied. Rois, ayez peur du trône où votre orgueil s'assied. Votre âme y devient spectre, et, maîtres des royaumes, Hélas l sans le savoir vous êtes des fantômes ; S'appeler Romanoff, Habsbourg, Brunswick, Bourbon, Empereur, majesté, roi, césar, à quoi bon ?

1 Cette appellation est celle d'an ennemi ; cependant, quand on se rappelle que Napoléon III monta sur le trône grâce à un attentat criminel et qu'il ti ait assez lâchement après avoir entraîné la France dans une guerre insensée dont son impéritie fit le plus cruel des désastres, on s'explique Tindignation à la Juvénai de Victor Hugo, qui parle ici en patriote.

• Ces vers se trouvent dans Le Pape (1878), poème philosophique où Victor Hugo a exprimé avec une grande élévation quelG[ues-ancs des idées chrétiennes. La fin de cette pièce renferme d'admirables paroles qui résument la philosophie sociale du poète.

VlCTOil Hliio 111

Les pharaons ont fait bâtir les pyramides;

Et quand sous le soleil, sous les grands vents numides,

Fouettant leur peuple aux fers, durs comme les destins,

Ils eurent achevé ces monuments hautains,

Qu'ont-ils mis dans ces blocs prodigieux ? leur cendre.

0 rois, cela ne sert à rien d'être Alexandre.

Sésostris, ou Cyrus à qui le sort sourit.

Il vaut mieux être un pauvre appelé Jésus-Christ.

Le mal que nous faisons trop souvent nous encense ;

Hélas 1 qui que tu sois, puissant, crains ta puissance,

Qui, de l'autre côté du tombeau, fait pitié.

On est flatté par où Ton sera châtié.

Vous qui faites trembler, tremblez. — Que tout s'apaise l

Quant à toi^ travailleur sur qui le fardeau pèse,

Toi qui te sens lion et qu'on traite en fourmi,

Ne perds pas patience et sache attendre, ami ! —

En venir aux mains ? Non. Certes, ton droit suprême.

C'est de vivre, d'avoir du pain, d'exiger même

Plus de salaire et moins de peine, j'en conviens ;

L'immensité te doit ta part des vastes biens.

Vie, harmonie, amour, joie, hyméiiée, aurore.

L'avenir n'est pas noir; c'est le matin qui dore

Et remplit de clarté rose les petits doigts

Du nouveau-né riant dans sa crèche ; et tu dois

Vouloir cet avenir éblouissant et juste ;

Tu dois, ferme, appuyé sur le travail robuste.

Réclamer le paiement de tes efforts, tu dois

Protéger ton foyer, et faire face aux lois

Si leur sagesse fausse à tes droits est contraire.

Et nourrir ton enfant, — mais sans tuer ton frère l

Sans blesser la patrie et meurtrir la cité 1

L'idéal ne veut point mêler à sa clarté

Les Saint-Barthélemys et les Vendémiaires ;

Les principes sereins sont de hautes lumières;

Dans la Terre Promise on ne met pas la mort ;

L'espérance n'est pas faite pour le remord ;

Peuple, sur le cloaciue informe du carnage.

Quel que soit le tueur, sais- tu ce qui surnage ?

C'est sa honte. — L'opprobre éternel du vainqueur,

La pâle liberté morte et l'épée au cœur,

llZ CHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Pour soi Tabjeclion, pour d'autres le martyre,

C'est là toute la gloire, ô peuple, qu'on relire

Des fauves actions faites aveuglément.

Hélas l sous le regard fixe du firmament,

Pas de tueurs ; laissons les bourreaux dans leurs bouges

Je hais une victoire ayant les ongles rouges ;

Je n'aime pas qu'un droit ait des mains do boucher,

Et, quand il a vaincu, soit forcé de cacher

Les fentes des pavés des villes sous du sable.

Le paradis de Dieu deviendrait haïssable

S'il fallait qu'à travers un meurtre on l'espérât

Quoi 1 le droit malfaiteur l le progrès scélérat !

Homme, crains la balance où tout destin s'achève.

Le mal qu'on fait est lourd plus que le bien qu'on rêve.

L'aurore est hors de l'ombre et les nuits vont finir ;

Grains de mettre une tâche au front de l'avenir ;

La liberté n'a pas l'assassin pour ministre ;

L'astre dont la sortie ouvre un gouffre est sinistre ;

Le progrès n'a plus rien de providentiel

S'il ne peut, sans creuser l'enfer, monter au ciel ;

Nul soleil n'a l'ampleur horrible de l'abîme ;

Si grand que soit un droit, il est moins grand qu'un crime.

Jamais, non, même ayant la justice pour soi,

On ne peut la servir par le deuil et l'effroi ;

La vérité qui tue, affreuse vengeresse,

A des yeux de démon sous nn front de déesse ;

Une étoile n'a pas droit de verser du sang ;

L'aube est blanche ; et le bien n'est le bien — qu'innocent.

Les enfants ^

Vous êtes de la joie errante parmi nous. Enfants l riez, jouez, croissez. Vos fronts sont doux, Et la faiblesse y met sa tremblante couronne ; L'épanouissement d'avril vous environne ; Sans vous le jour est morne et le matin se tait ; Chantez. Quand le destin, comme s'il regrettait

• Extrait du Pape. Vers délicieux qui montrent avec quelle facilite le poète pouvait passer des grandes pensées aux impressions délicates et douces. Comparez celte pièce avec celle de la page 71 : L'enfant, La dernière nous paraît d'une sensibilité plus exquise.

VICTOR HIGO 113

De vous avoir dans Tombre amenés, vous remmène, Quand vous vous en allez avant l'épreuve humaine, Votre àme monte aux deux dans le parfum des fleurs. 0 chers petits enfants, quand, fuyant nos douleurs, Vous faites dans l'azur serein votre rentrée, Quand un nouveau-né meurt, on dirait que, navrée, La terre prend le deuil des jours qui vous sont dus; Et l'aurore est en pleurs quand vous êtes rendus Par les roses vos sœurs à vos frères les anges. Il est dans les linceuls une aile, et, dans les langes, 11 en est une aussi; c'est la même. Ouvrez-la, Doux amis, sans pourtant nous quitter pour cela. Restez, notre prison par vous devient un temple. Rayonnez, innocents, et donnez-vous l'exemple. Croyez, priez, aimez, chantez. Soyez sans fiel. Qu'est-ce que l'âme humaine, ô profond Dieu du ciel. A fait de la candeur dont elle était vêtue?

L'efirayant univers ^.

Quel est cet univers ? et quel en est Taïeul ?

Ce qu'on prend pour un ciel est peut-être un linceul.

Qui peut dire où Ton vogue et qui sait où l'on erre f

Oh 1 l'eau terrible ayant des rumeurs de tonnerre !

Les sourds chuchotements du vent sous l'horizon l

Entre le jour et nous, quelle épaisse, cloison !

Ténèbres. Pourquoi tout parle-t-il à voix basse ?

Tout visage qui rit a, dans l'horrible espace.

Derrière lui pour ombre une tête de mort.

Naître ! mourir l — On entre, entrez. — Sortez, on sort.

1 Extrait de Dieu, poème philosophique posthume qui a été composé dans la dernière période du poète. Victor Hugo a repris dans cet ouvrage le thème éternel et l'a traité avec une grande profondeur de pensée. Les critiques littéraires actuels, en général fort mal au courant de la philosophie, alTecteiit de dire que Victor Hugo est un grand g«'nie, mais qu'il n'a pas d'idées philosophiques. C'est une erreur complète dont M. Guyau, un des plus grands philosophes français, a fait justice dans un chapitre remarquable de son ouvrage L'art au point de vue sociologique qu'il faut absolument lire, si Ton veut comprendre tout le génie de Victor Hugo, dont le célèbre criticiste Ch. Renouvier admire aussi la profondeur. La philosophie du grand poète, qui a la grandeur morale du kantisme, est, au contraire, très originale et très profonde. Si Ton élague de ses œuvres quelqfues pages boursouflées on obscures, le reste ressort lumineux et grand Jamais aucun écrivain français, excepté Sully-Prudhomme, n'a mis en formules poétiques plus belles des pensées de haute morale et dea conceptions métaphysiques. g

114 CHRESTOMATHIB FRANÇAIS»

Et je songe à jamais^ à jamais mon œil sombre

Voit aller et venir l'onde énorme de Tombre*

A quoi bon ? Et vous tous, à quoi bon ? Vous vivez,

Vivez- vous ? Et d*ail leurs, pourquoi ? Pensez, rêvez,

xMourez 1 heurtez vos fronts à la sourde clôture l

Qu'est-ce que le destin ? qu'est-ce que la nature ?

N'est-ce qu'un même texte en deux langues traduit ?

N'est-ce qu'un rameau double ayant le même fruit ?

La plaine où le mont pèse ainsi qu'un noir décombre,

La mer par le couchant chauffée au rouge sombre.

Les nuages ayant les cimes pour récifs,

Les tourmentes volant en groupes convulsifs,

La foudre, les Etnas jetant les pierres ponces,

Les crimes s'en voyant des fléaux pour réponses,

L'antre surnaturel, l'étang plein de tjrphus,

Les prodiges hurlant sous les chênes touffus,

La matière, chaos, profondeur où s'étale

L'air furieux, le feu féroce, l'eau brutale,

La nuit, cette prison, ce noir cachot mouvant

Où l'on entend la sombre invasion du vent.

Tout est morne l

On a peur quand l'aube qui s'éveille Fait une plaie au bas des cieux, rouge et vermeille ; On a peur quand la bise épand son long frisson ; On a peur quand on voit, vague, à fleur d'horizon. Montrant, dans l'étendue au crépuscule ouverte, Son dos mystérieux d'or et de nacre verte, Hamper le scarabée effroyable du soir; On a peur quand minait sur les monts vient s'asseoir t Pourtant, dans cette masse informe et frémissante, Il semble par moments qu'on saisisse et qu'on sente Comme un besoin d'hymen et de paix, émouvant Toutes ces profondeurs de nuée et de vent; Tout cherche à se parler et tout cherche à s'entendre ; La terre, à l'océan jetant un regard tendre. Attire à son flanc vert ce sombre apprivoisé ; Mais l'eau quitte le bord après l'avoir baisé,

^ Le poète fait ici parler un hibou symbolique qui explique oe quil a vu dAiis

l'univers.

VICTOR HUGO ii5

Et retombe, et s'enfonce, et redevient tourmente. Il n'est rien qui n'hésite et qui ne se démente; Le bien prête son voile au mal qui vient s'oftrir ; Hélas î l'autre côté de savoir, c'est souffrir. Aube et soir, vie et deuil ont les méfnes racines ; Le sort fait la recherche et Tangoisse voisines; D'où jaillit le regard on voit sortir le pleur ; Et^ si l'œil dit : Lumière^ il dit aussi : Douleur Tout est morne !

Il n*est pas d'objet qui ne paraisse Faire dans l'infini des signes de détresse. Et, pendant que, lugubre et vague, autour de lui, Dans la blême fumée et dans le vaste ennui, Le tourbillon des faits et des choses s'engouffre, Ce spectre de la vie, appelé l'homme, souffre. Les deux tragiques voix, Nature, Humanité, Se font écho, chacune en son extrémité; La tristesse de l'un sur l'autre se replie ; La pÀle angoisse humaine a la mélancolie Du plaintif univers pour explication ; Et les gémissements de la création Sont pleins de la misère insondable de l'homme.

Dieu^

H est t Mais nul cri d'homme ou d'ange, nul effroi, Nul amour, nulle bouche, humble, tendre ou superbe. Ne peut balbutier distinctement ce verbe! Il est ! il est ! il est ! il est éperdûment* 1 Tout, les feux, les clartés, les cieux, l'immense aimant, Les jours, les nuits, tout est le chiffre, il est la somme. Plénitude pour lui, c'est l'infini pour l'homme. Faire un dogme, et l'y mettre ! ô rêve ! inventer Dieu ! Il est ! Contentez- vous du monde, cet aveu ! Quoi 1 des religions, c'est ce que tu veux faire,

I Extrait de Religions et Religion (1880). — Dans le morceau précédent, le t-«>ète a exprimé le donte métaphysique dn pensenr aux prises avec la notion du Mal. Voici maintenant Tacte de foi dn croyant déiste, superbe oondusion de la ,'>hiI(»8ophie du maitre, qu'on pourrait appeler le vieillard aublimê, eu reprenant . l'pithète adressée par Chateaubriand à l'enfant.

' Voilà un vers qui rend admirablement la conception de rimmenalté divine.

116 CHR£STOMATHIB FRANQAI8B

Toi, rhomme! Ouvrir les yeux suffit; je le préfère.

Contente- toi de croire en Lui ; contente- toi

De l'espérance avec sa grande aile, la foi ;

Contente-toi de boire, altéré, ce dictame ;

Contente-toi de dire : — Il est, puisque la femme

Berce Tenfant avec un chant mystérieux ;

Il est, puisque l'esprit frissonne curieux ;

Il est, puisque je vais le front haut ; puisqu'un maître.

Qui n'est pas lui, m'indigne, et n*a pas le droit d'être;

Il est, puisque César tremble devant Patlimos * ;

Il est, puisque c'est lui que je sens sous ces mots :

Idéal, Absolu, Devoir, Raison, Science ,

Il est, puisqu'à ma faute il faut sa patience,

Puisque l'&me me sert quand l'appétit me nuit,

Puisqu'il faut un grand jour sur ma profonde nuit 1

La pensée en montant vers lui devient géante.

Homme, contente-toi de cette soif béante;

Mais ne dirige pas vers Dieu ta faculté

D'inventer de la peur et de l'iniquité.

Tes catéchismes fous, tes korans, tes grammaires,

Et ton outil sinistre à forger des chimères.

Vis, et fais ta journée ; aime, et fais ton sommeil.

Vois au-dessus de toi le firmament vermeil ;

Regarde en toi ce ciel profond qu'on nomme l'âme ;

Dans ce goufi're, au zénith, resplendit une flamme.

Un centre de lumière inaccessible est là.

Hors de toi comme en toi cela brille et brilla ;

C'est là-bas, tout au fond, en haut du précipice.

Cette clarté toujours jeune, toujours propice.

Jamais ne s'interrompt et ne pâlit jamais ;

Elle sort des noirceurs, elle éclate aux sommets ;

La haine est de la nuit, l'ombre est de la colère 1

Elle fait cette chose inouïe, elle éclaire.

Tu ne l'éteindrais pas si tu la blasphémais ;

Elle inspirait Orphée, elle échauffait Hermès;

Elle est le formidable et tranquille prodige ;

L'oiseau l'a dans son nid, l'arbre l'a dans sa tige ;

Tout la possède, et rien ne pourrait la saisir ;

Elle s'offre immobile à l'éternel désir,

1 Ile des Sporades, où Baint Jean écrivit l'Apocalypse.

Et toujours se refuse et sans cesse se doane ;

C'est Tévidence énorme et simple qui pardonne ;

C'est rinondation des rayons, s'épauchant

En astres dans un ciel, en roses dans un champ ;

C'est, ici, là, partout^ en haut, en bas, sans trêve,

Hier, aujourd'hui, demain, sur le fait, sur le rêve,

Sur le fourmillement des lueurs et des voix,

Sur tous les horizons de l'abîme à la fois.

Sur le firmament bleu, sur l'ombre inassouvie.

Sur l'être, le déluge immense de la vie.

C'est l'éblouissement auquel le regard croit.

De ce flamboiement naît le vrai, le bien, le droit ;

n luit mystérieux dans un tourbillon d'astres ;

Les bromes, les noirceurs, les fléaux, les désastres

Fondent à sa chaleur démesurée, et tout.

En sève» en joie, en gloire, en amour, se dissout ;

S'il est des cœurs puissants, s'il est des &mes feniies.

Gela vient du torrent des souffles et des germes

Qui tombe à flots, jaillit, coule, et, de toutes paris,

Sort de ce feu vivant sur nos têtes épars.

Il est 1 il est l Regarde, âme. Il a son solstice,

La Conscience ; il a son axe^ la Justice ;

D a son équinoxe, et c'est l'Egalité;

n a sa vaste aurore, et c'est la Liberté.

Son rayon dore en nous ce que l'âme imagine.

Il est 1 il est l il est 1 sans fin, sans origine.

Sans éclipse, sans nuit, sans repos, sans sommoil.

Renonce, ver de terre, à créer le soleil.

Hemani ^.

Don Carlos, roi d'Espagne, a fait enlever doua Sol, fiancée d'Hernani, le banni, et vent la contraindre à l'épouser. Il se conduit comme on mauvais roi, mais un changement dans sa destinée va le transformer et lui refaire une autre âme. Il est nommé empereur d'Allemagne, dès lors, il comprend le mot devoir et se oon-

1 Hemani, drame en V actes (1830). Ce fut la première pièce de Victor Hugo, jouée sur le théâtre ; elle donna lieu à une Tcritable bataille entre les classiques et les romantiques. — Dans sa célèbre préface de Cromwell, le poète a exposé la théorie du théâtre réaliste ; dans ses pièces, il ne Pa mise en pratique qu'en partie; ses drames sont plutôt lyriques que dramatiques dans le sens absolu du mot. Ils n'en sont pas moins intéressants et, si on les étudie comme œuvres poétiques, ils ont une très haute yaleur. C'est un côté du génie de l'écrivain qu'il faut absolument connaitre.

llo. CHRKSTOMATIIIE KRANT.AISB

duit en empereur. La scène où cette crise morale est présentée, se passe à Aixla-Chapelle dans les souterrains qui renferment le tombeau de Gharlemagne. Hemani et les conjurés voulant assassiner le roi, sont venus 1& pour conspirer; don Carlos, qui a surpris leur secret, va les faire arrêter par ses soldats.

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