ZZZ CHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
Jalouse (la néant l'insensibilité.
— Ah l ne jamais sortir des Nombres et des Etres l
L'idéal du poète ^.
Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide, Le poète serein lève ses bras pieux, Et les vastes éclairs de son esprit lucide Lui dérobent Taspect des peuples furieux :
« Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance Gomme un divin remède à nos impuretés Et comme la meilleurs et la plus pure essence Qui prépare les forts aux saintes voluptés !
Je sais que vous gardez une place au Poète Dans les rangs bienheureux des saintes Légions, Et que vous l'invitez à rélernelle fêle Des Trônes, des Vertus, des Dominations.
Je sais que la douleur est la noblesse unique Où ne mordront jamais la terre et les enfers. Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique Imposer tous les temps et tous les univers.
Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre, Les métaux inconnus, les perles de la mer, Par votre main montés, ne pourraient pas suffire A ce beau diadème éblouissant et clair ;
Car il ne sera fait que de pure lumière.
Puisée au foyer saint des rayons primitifs.
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs ! »
L'œuvre de Baudelaire ne peut être lue qu'en extraits, dans une chrestomatbie. Pour les personnes qui auraient besoin de l'étudier plus à fond, voici la liste des principaux travaux critiques faits sur lui : Tbéophile Gautier. Notice des Œuvres complètes (1868) ; Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine (1886) ; Maurice Spronck, Les Artistes littéraires (1889) ; Guy au, L'art au point de vue sociologique ; "Eti. Schérer, Etudes sur la littérature contemporaine ; Anatole France, La vie littéraire ; Lanson, Histoire de la littérature française.
1 Ces vers si purs montrent la partie vraiment saine de l'âme du poète ; ils confirment ce que nous avons dit dans la notice qui lui est consacrée.
Xé à Moulins en 1823, mort à Paris en 189i,
Si de Banville, homme de cœur et de distinction, in*».valt donné à un de ses principaux, recueils le titre significatif d'Orfe* funambulesques, il serait irrévérencieux de le comparer à un danseur de corde ; mais cette comparaison est justifiée par l'aveu même du poète. Il a dansé toute sa vie, merveilleusement d'ailleurs, sur la corde lyrique : c'est le plus grand des funambules poétiques. Son œuvre renferme un curieux mélange de lyrisme fantaisiste, de comique charmant, de description plastique et d'observation moyenne. Le fond n*y compte presque pas, car il avait peu d'idées et des sentiments très calmes : ses vers sont presque toujours écrits avec des riens. En revanche la forme y tient une place considérable. Banville professait un véritable culte pour le style prosodique et l'eurythmie savante ; la rime, dont il a donné une curieuse théorie, dans son Traité de poésie française, était pour î ui l'élément essentiel du vers. La plupart de ses œuvres, très utiles à étudier à cet égard-là, sont des jeux de métrique et de rythme. Chez lui, révolution verbale des romantiques s'achève en étincelante fantaisie de versificateur virtuose. Influencé par ses fortes études classiques, il renoua, lui aussi, dans ses vers, la tradition gréco-latine. Par là et par son culte de la forme, il est uo des précurseurs du Parnasse contemporain.
Le saut du tremplin ^
Clown admirable, en vérité ! , Je crois que la postérité,
Dont sans cesse l'horizon bouge, Le reverra, sa plaie au flanc.
Il était barbouillé de blanc, De jaune, de vert et de rouge.
Même jusqu'à Madagascar Son nom était parvenu, car C'était selon tous les principes Qu'après les cercles de papier.
Sans jamais les estropier Il traversait le rond des pipes.
De la pesanteur aiîranchi.
Sans y voir clair il eût franchi
1 Extrait des Odes funambulesques (1857). Cette pièce donne bien une idëfr <iu genre banvillesqae par excellence : le boafîon uni au lyrique, la rime rare et inattendue produisant l'effet comique.
3Z4 CHRESTOMATHIK FRANÇAISE
Les escaliers de Piranèse.
La lumière qui le frappait, Faisait resplendir son toupet Gomme un brasier dans la fournaise.
Il s'élevait à des hauteurs Telles, que les autres sauteurs Se consumaient en luttes vaines.
Ils le trouvaient décourageant, Et murmuraient : « Quel vif-argent Ce démon a-t-il dans les veines?»
Tout le peuple criait ; «Bravo l »
Mais lui, par un effort nouveau, Semblait raidir sa jambe nue, Et, sans que l'on sût avec qui, Cet émule de la Saqui * Parlait bas en langue inconnue.
C'était avec son cher tremplin.
Il lui disait : « Théâtre, plein D'Inspiration fantastique, Tremplin qui tressailles d'émoi Quand je prends un élan, fais-moi Bondir plus haut, planche élastique 1
« Frêle machine aux reins puissants Fais-moi bondir, moi qui me sens Plus agile que les panthères, Si haut que je ne puisse voir Avec leur cruel habit noir Ces épiciers et ces notaires !
« Par quelque prodige pompeux, Faib-moi monter, si tu le peux.
Jusqu'à ces sommets où, sans règles, Embrouillant les cheveux vermeils Des planètes et des soleils, Se croisent la foudre et les aigles.
« Jusqu'à ces éthers pleins de bruit, Où, mêlant dans l'affreuse nuit
^ Célèbre dansease du second empire.
Leurs haleines exténuées, Les autans ivres de courroux Dorment, échevelés et fous, Sur les seins pâles des nuées.
« Plus haut encor, jusqu'au ciel pur I Jusqu'à ce lapis dont l'azur Couvre notre prison mouvante l Jus(ju'à ces rouges Orients Où marchent des dieux flamboyants, Fous de colère et d'épouvante.
tt Plus loin 1 plus haut I je vois encor
Des boursiers à lunettes d'or,
Des critiques, des demoiselles
Et des réalistes en feu.
Plus haut ! plus loin ! de l'air ! du bleui
Des ailes 1 des ailes ! des ailes! »
Enfin, de son vil échafaud, Le clown sauta si haut, si haut, Qu'il creva le plafond de toiles Au son du cor et du tambour, Et, le cœur dévoré d'amour.
Alla rouler dans les étoiles.
La morte ^
Ils se disent, ma colombe, Que tu rêves, morte encore.
Sous la pierre d'une tombe :
Mais, pour l'âme qui t'adore, Tu t'éveilles ranimée, 0 pensive bien-aimée !
Par les blanches nuits d'étoiles, Dans la brise qui nmrmure, Je caresse tes longs voiles.
Ta mouvante chevelure.
Et tes ailes demi-closes Qui voltigent sur les roses !
1 Extrait des Exilés (1874), le meilleur ouvrage du poète. — Pi^ écrite en s>9; elle constitue uu joli essai de poésie en rimes féminines, dont Paul Verxuïc et, après lui, les symbolistes ont donné de remarquables exemples.
226 CHRBSTOMATHIB FRANÇAISE
0 délices l je respire Tes divines tresses blondes!
Ta voix pure, cette lyre, Suit la vague sur les ondes, Et, suave, les effleure, Comme un cygne qui se pleure t
La belle Aude ^
En arrivant dans sa ville aux cent tours, Charles s'écrie : « Ah l cœurs pleins d'artifice! Ah ! mécréants ! pourvoyeurs de vautours ! Il faut enfin qu'on vous anéantisse.
Que tous^ les pairs de ma cour de justice Viennent, dit-il, me trouver sans délais : Je veux qu'on parte et qu'on les avertisse. » Mais en passant le seuil de son palais,
Sous un habit d'argent où Témeraude Jette ses feux près du rubis sanglant, Il voit venir près de lui la belle Aude Aux fins cheveux d'or pâle et ruisselant. « Sire, dit-elle, et tout en lui parlant. Elle attachait sur lui ses yeux de flamme. Où donc est-il votre neveu Roland, Qui m'a juré de me prendre pour femme ?
A ce discours le puissant Empereur,
Le vieux lion courroucé, le grand chêne.
Baisse la tête et frémit de terreur.
De larges pleurs brûlants, des pleurs de haine,
Tombent à flots dans sa barbe hautaine :
« Hélas l dit-il, ce faiseur de travaux.
Cet artisan d'exploits, mon capitaine.
Le bon Roland, est mort à Ronce vaux.
Mais, ô ma sœur ! amie au col de cygne, Je te promets un époux, fils d'aïeux Fiers de lignage et de valeur insigne Pour te servir à la face des cieux.
Il séchera les larmes de tes yeux
1 Extrait dee Exilés. — Pièce écrite en 1860.
THKODOHR DE BANVILLE 227
Qui pleureraient toujours de chers fantômes. C'est mon Louis, je ne puis dire mieux : Il est mon fils, il aura mes royaumes. »
Aude sourit. Vite, un rayou charmant Fleurit sa lèvre austère que Ton vante • « Je le vois bien, dit-elle doucement A l'Empereur tout glacé d'épouvante, Vous vouliez donc railler votre servante I Vous m'avez dit ces choses-là par jeu ! Que, Roland mort, Aude reste vivante !
Cela ne plaise à notre Seigneur Diea i »
Elle pâlit. Comme dans la campagne
Se brise un lys, la jeune fille ainsi
Se laisse choir aux pieds de Charlemagne,
Le cœur brisé par un si grand souci.
Sa lèvre est blême et son cœur est transi,
La voilù morte et froide et son front penche.
Morte à toujours ! Dieu lui fasse merci
Et dans les cieux prenne son âme blanche 1
L'empereur tremble et tressaille ; d'abord H ne la croit que pâmée ; il la frôle; n la soulève en tremblant, lui si fort l La tête, hélas ! retombe sur l'épaule.
Va, c'en est fait, ô perle de la Gaule 1 Ses longs cheveux, tandis qu'elle s'endort. Tombent pareils à des branches de saule : C'est bien le doigt farouche de la mort.
Charles, pensif, navré dans ses tristesses, Ayant connu cette vaillante amour.
Au même instant mande quatre comtesses Qu'il fit venir en grand deuil à sa cour Pour veiller Aude aux bras blancs nuit et jour. Et puis elle eut sa place aux pieds des Anges, Dans un moutier de non nains, doux séjour 0(1 de Marie on chante les louanges.
Sa blanche tombe est sous un noir buisson 0(1 l'aubépine étend ses longues branches. Le rossignol en suave chanson
Y vient la nuit jeter ses notes franches; La violette et les sombres pervenches Sen)blent gémir sur un trépas si beau, Et l'on verra des roses toutes blanches Pendant mille ans fleurir sur son tombeau.
Car elle est morte, aimable entre les vierges 1
Et Ganelon attend son jugement.
Vil, enchaîné, meurtri, fouetté de verges.
Mais Aude morte égale son amant.
Dans le sépulcre elle dort fièrement,
Et Charles pleure encor cette pucelle
Qui fut sans tache ainsi qu'un diamant,
Et brave cœur et génie demoiselle.
Le sanglier ^
C'était auprès d*un lac sinistre, à Teau dormante, Enfermé dans un pli du grand mont Erymanthe, Et l'antre paraissait gémir et, tout béant. S'ouvrait, comme une gueule affreuse du néant; Des vapeurs en sortaient, ainsi que d'un Averne. Immobile, et penché pour voir dans la caverne, Hercule regarda le sanglier hideux.
Les loups fuyaient de peur quand il s'approchait d'eux, Tant le monstre effaré, s'il grognait dans sa joie, Semblait effrayant, même à des bêtes de proie. Il vivait là, pensif. Lorsque venait la nuit. Terrible, emplissant Tair d'épouvante et de bruit En cassant les lauriers au pied des monts sublimes, Il allait dans le bois déchirer ses victimes ; Puis il rentrait dans l'antre, auprès des flots dormants. Couché sur la chair morte et sur les ossements, Il mangeait, la narine ouverte et dilatée. Et s'étendait parmi la boue ensanglantée. Noir, sa lanière au front obscur lui ressemblait. Les ténèbres et lui se parlaient. Il semblait. Enfoui dans l'horreur de cette prison sombre, Qu'il mangeait de la nuit et qu'il mâchait de l'ombre.
1 Extrait des Exilés. Cette pièce est de 1862.
Hercule, que sa vue importune lassait, Se dit : « Je vais serrer son cou dans un lacet ; Ma main étouffera ses grognements obscènes, Et je l'amènerai tout vivant dans Mycènes. » Et le héros disait aussi : « Qui sait pourtant, S'il voyait dans les cieux le soleil éclatant, Ce que redeviendrait cet animal farouche ? Peut-être que les dents cruelles de sa bouche Baiseraient Therbe verte et frémiraient d'amour, S'il regardait l'azur éblouissant du jour! »
Alors, entrant ses doigts d'acier parmi les soies Du sanglier courbé sur des restes de proies. Il le traîna tout près du lac dormant. En vain, Blessé par le soleil qui dorait le ravin, Le monstre déchirait le roc de ses défenses. D fuyait. Souriant de ces faibles offenses, Hercule, soulevant ses flancs hideux et lourds, Le ramenait au jour lumineux. Mais toujours, Attiré dans sa nuit par un amour étrange, Le sanglier têtu retournait vers la fange, Et toujours, Teffrayant d'un sourire vermeil, Le héros le traînait de force au grand soleiL
A un enfant ^
Enfant dont la lèvre ht Et, gracieuse, fleurit Comme une corolle éclose, Et qui sur ta joue en fleurs Portes encor les couleurs Du soleil et de la rose 1
Pendant ces jours filés d'or Où tu ressembles encor A toutes les choses belles.
Le vieux poète bénit Ton enfance, et le doux nid 0(1 ton Âme ouvre ses ailes.
Hélas 1 bientôt, petit roi.
Tu seras grand î souviens-toi
I Extrait des Exilés. La pièce est de 1805.
230 CHRESTOMÂTHrE FRANÇAISE
De notre splendeur première.
Dis tout haut les divins noms.
Souviens-toi que nous venons Du ciel et de la lumière.
Je te souhaite, non pas De tout fouler sous tes pas Avec un orgueil barbare, Non pas d*étre un de ces fous Qui sur Tor ou les gros sous Fondent leur richesse avare ;
Mais de regarder les cieux !
Qu'au livre silencieux Ta prunelle sache lire, Et que, docile aux chansons, Ton oreille s'ouvre aux sons Mystérieux de la 1\ re !
Enfant bercé dans les bras De ta mère, tu sauras Qu'ici-bas il faut qu'on vive Sur une terre d'exil Où je ne sais quel plomb vil Retient notre âme captive.
Sous cet horizon troublé, Ah ! malheur à l'Exilé Dont la mémoire flétrie Ne peut plus se rappeler, Et qui n'y sait plus parler La langue de la patrie !
Mais le ciel, dans notre ennui, N'est pas perdu pour celui Qui le veut et le devine, Et qui, malgré tous nos maux, Balbutie encor les mots Dont l'origine est divine.
Emplis ton esprit d'azur 1 Garde-le sévère et pur,
Ûi
Et que ton cœur, toujours digne De n'être pas reproché, Ne soit jamais plus taché Que le plumage d'un cygne l
Souviens-toi du paradis, Cher cœur ! et je te le dis Au moment où nulle fange Terrestre ne te corrompt, Pendant que ton petit front Est encor celui d'un ange.
Andromède '.
Andromède gémit dans le désert sans voile, Nue et pâle, tordant ses bras sur le rocher. Rien sur le sable ardent que la mer vient lécher, Rien l pas même un chasseur dans un abri de toile.
Rien sur le sable, et sur la mer pas une voile î
Le soleil la déchire, impitoyable archer,
Et le monstre bondit comn)e pour s'échapper
De la vierge qui meurt, plus blanche qu'une étoile.
Ame enfantine et douce, elle agonise, hélas ! Mais Persée aux beaux yeux, le meurtrier d'Atlas, Vient et fend l'air, monté sur le divin Pégase.
Il vient, échevelé, tenant son glaive d'or, Et la jeune princesse, immobile d'extase, Suit des yeux dans l'azur son formidable essor.
Œuvres à lire de Th»^odore de Banville (Lemcrre, éditeur, Paris) : Stalactitei' • 1846) ; Odes funambulesques (1857) ; Les Exilés (1874); Les Princesses (1874) ; Rondels; Comédies en vers (185{)-1880). — Critiques à consulter : Sainte-Beuve. f^auso-ies du lundi, t. XIV (18.37) ; Maurice Spronck, Les Artistes littéraires (18S0j ; Jules Lemaitre, ZrtfaCon/emporafrw (1885) ; Marcel Fouquier, Profils et portraits.
» Extrait des Princesses (1874). — C'est une des meilleures pièces de la série consacrée à l'autiiiuité gréco-latine. Comparer ce 8oiin<3t avec celui J de Heredin reproduit plus loin.
232 CHRKSTOMATHIE FRANOAISK
Les Parnassiens.
Vers la fin du second empire, un certain nombre de poètes nouveaux se réunissaient à Paris chez l'éditeur Lemerre pour parler de leur art. Désirant pénétrer jusqu'au grand public qui les connaissait «î peine, ils décidèrent de publier un recueil collectif de poésies inédites. Cette publication, dont le premier livre parut en 1866, eut pour titre le Parnasse contemporain: de là le nom de parnassiens donné aux poètes de la nouvelle école. Le mouvement littéraire que ceux-ci voulaient consacrer avait commencé depuis longtemps ; en 1850, le romantisme était épuisé et le pamassisme en voie d'évolution ; le changement qui s'accomplit dans la poésie coïncida avec la transformation réaliste qu'on vit s'opérer alors dans le roman et le théâtre en prose. L'école parnassienne, comme le romantisme, comprend un grand nombre d'écrivains de tendances très différentes. Entre Leconte de Lisle et Coppée, par exemple, il y a aussi peu de ressemblance qu'entre Victor Hugo et Musset. Pourtant, un trait commun caractérise la plupart de ces poètes : pris dans son ensemble, le Parnasse est l'école de la poésie impersonnelle. Sortir du moi, renoncer au lyrisme subjectif, peindre la réalité objective, soit en copiant la nature, soit en empruntant à l'histoire et à la science -la matière même de la poésie : tel était le but essentiel de l'école parnassienne qui fut, elle aussi, par quelques côtés, une réaction réaliste contre l'idéalisme personnel du romantisme. Le retour à l'antiquité gréco-latine, qui est une des caractéristiques de l'école, s'explique très bien chez ces poètes nourris de fortes études classiques, car l'art ancien leur fouriiissait une riche mine de sujets poétiques dans lesquels leur objectivité pouvait s'éployer à l'aise. De même qu'André Chénier, ils ont du reste beaucoup mieux compris que les classiques du XVII« siècle certains côtés de la littérature et de la mythologie antiques. Par là se trouve justifié ce nom de Parnasse qui parut d'abord choisi au hasard.
LECU.NTE DE LISLE Stô3
LEGONTE DE LISLE
Né à l'île Bourbon en I8I8, mort à Paris en 1894.
Leconte de Lisle est incontestablement le chef de l'école parnassienne : dès 1852, bien que le nom n'existât pas encore, il en indiquait le but dans la préface de ses Poèmes antiques, où il combattait, avec des arguments assez faibles du reste, la poésie personnelle des romantiques. Comme initiateur du Parnasse contemporain, il a donc une très grande importance littéraire; il n'en a pas moins comme génie poétique, on dehors de toute question d'école. Après Victor Hugo, et i>ien près de lui, c'est le plus grand poète français. A première vue, I-.econte de Lisle est un écrivain impersonnel. Dans ses œuvres grandioses et éclatantes, il a promené sa pensée, en apparence sereine, à travers les mythologies les plus diverses : le naturalisme esthétique des Grecs, le sombre panthéisme hindou, les mythes barbares des Scandinaves lui ont fourni la matière de superbes poèmes d'où son âme paraît absente. Il a trouvé également dans la nature sauvage et primitive un grand nombre do tableaux grandioses ou tragiques peints avec une étonnante objectivité. Pourtant, sous cette poésie qui semble impersonnelle, sous cette sérénité stoïque, on découvre une âme infiniment douloureuse que de profondes angoisses avaient torturée. La philosophie du poète transparaît à travers les mythes qu'il a le mieux translatés. Cette philosophie exprime une profonde désespérance; c'est bien ceUe d'une époque où la science a détrôné l'ancienne foi, où l'âme du penseur désabusé face à face avec <c l'implacable nature » de Vijrny, cherche à se consoler de ne plus croire en revivant les grands rêves par lesquels les hommes des civilisations antiques essavèrent d'assouvir leur besoin d'idéal. Leconte de Lisle est un pessimiste hautain et tragique: il n'a vu dans le monde que l'effrayante fugacit*'" de la vie. Sa poésie est décourageante, mais admirable de profondeur et de relief. Ce fut un noble artiste. On doit lui reprocher cependant de n'avoir pas compris le christianisme. Lui qui a su traduire en vers admirables les superbes mythologies de l'antiquité, il n*a vu dans la reli«^ion chrétienne que la sombre intolérance ou les superstitions du moyen âge: la sublime puissance morale de l'Evangile lui a échappé. Voilà pourquoi son œuvre, à certains égards merveilleuse, reste inférieure à celle de Victor Hugo, poélifjuement géniale et tout imprégnée en outre de philosophie chrétienne et d'humanité.
Sûryâ'.
Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître ! les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.
^ Extrait des Poèmes antiques (ISTiS). — Cette pièce est un hymne védique, destiné à rendre le mysticisme hindou.
Sur ta face divine et ton dos écuinant L'abime primitif ruisselle lentement. Tes cheveux qui brûlaient an milieu des nuages. Parmi les rocs anciens déroulés sur les plages, Pendent en noirs limons, et la boule des mers Et les vents infinis gémissent au travers. Sûryà! Prisonnier de l'ombre infranchissable, Tu sommeilles couché dans les replis du sable. Une haleine terrible habite en tes poumons ; Elle trouble la neige errante au flanc des monts ; Dans l'obscurité morne en grondant elle affaisse Les astres submergés par la nuée épaisse, Et fait monter en chœur les soupirs et les voix Qai roulent dans le sein vénérable des bois.
Ta demeure est au bord des océans antiques, Maitre ! Les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.
Elle vient, elle accourt, ceinte de lotus blancs, L'aurore aux belles mains, aux pieds étincelants ; Et tandis que, songeur, près des mers, tu reposes, Elle lie au char bleu les quatre vaches roses. Vois 1 Les palmiers divins, les écailles d'argent, Et les frais nymphéas sur l'eau vive nageant, La vallée où, pour plaire entrelaçant leurs danses. Tournent les Apsaras en rapides cadences. Par la nue onduleuse et molle enveloppés. S'éveillent, de rosée et de flammes trempés. Pour franchir des sept cieux les larges intervalles, Attelle au timon d'or les sept fauves cavales. Secoue au vent des mers un reste de langueur, Eclate, et lève-toi dans toute ta vigueur 1
Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître 1 Les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.
Mieux que l'oiseau géant qui tourne au fond des cieux,
Tu montes, 6 guerrier, par bonds victorieux ;
Tu roules comme un fleuve, ô Roi, source de l'Etre l
Le visible inflni que ta splendeur pénètre,
En houles de lumière ardemment agité,
Palpite de ta force et de ta majesté.
LECONTE DE USLE 235
Dans l'air flambant, immense, oh ! que la route est t)elle
Pour arriver au seuil de la nuit éternelle!
Quand ton char tombe et roule au bas du firmament,
Que l'horizon sublime ondule largement 1
0 Sûryâ î Ton corps lumineux vers Teau noire
S'incline, revêtu d'une robe de gloire;
L'abime te salue et s'ouvre devant toi :
Descends sur le profond rivage et dors, ô Roi !
Ta demeure est au bord des océans antiques,
Maître l Les grandes eaux lavent tes pieds mystiques!
Guerrier resplendissant qui marches dans le ciel, A travers l'étendue et le temple éternel; Toi qui verses au sein de la terre robuste Le fleuve fécondant de ta chaleur auguste Et sièges vers midi sur les brûlants sommets, Roi du monde, entends-nous, et protège à jamais Les hommes au sang pur, les races pacifiques Qui te chantent au bord des océans antiques l
Hérakiës an taureau ^.
Le TOÎcî! dédrnait vers Fécume des flots,
Et les grasses brebis revenaient aux enclos ;
Et les vaches suivaient, semblables aux nuées
Qui rotilent sans relâche, à la file entraînées,
Lorsque le vent d'automne, au travers du ciel noir,
Les chasse à grands coups d'aile, et qu'elles vont pleuvoir.
Derrière les brebis, toutes lourdes de laine.
Telles s'amoncelaient les vaches dans la plaine.
La campagne n'était qu'un seul mugissement.
Et les grands chiens d'Elis aboyaient bruyamment
Puis, succédaient trois cents taureaux aux larges cuisses,
Puis deux cents au poil rouge, inquiets des génisses ;
Puis douze, les plus beaux et parfaitement blancs.
Qui de leurs fouets velus rafraîchissaient leurs flancs,
ï Extrait des Poèmes antiques. Leconte de Lisle est le poète français qui a BU le mieux rendre l'aiitiquitë grecque ; il fait saisir aussi bien le charme d'A- (lacrêon que la puissaucc grandiose des Tragiques. On pourra s'eu convain- •r»> (»n lisant les pièces cjui suivent.
z36 CHBESTOMATHIE FRÂNÇAISB
Hauts de taille, vêtus de force et de courage,
Et paissant d'habitude au meilleur pâturage.
Plus noble encor, plus fier, plus brave, plus grand qu'eux,
En avant, isolé comme un chef belliqueux,
Phaéton les guidait, lui, l'orgueil de î'étable.
Que les anciens bouviers disaient à Zeus semblable,
Quand le Dieu triomphant, ceint d'écume et de fleurs.
Nageait dans la mer glauque avec Europe en pleurs.
Or, dardant ses yeux prompts sur la peau léonine
Dont Héraklès couvrait son épaule divine,
Irritable, il voulut heurter d'un brusque choc
Contre cet étranger son front dur comme un roc ;
Mais ferme sur ses pieds, tel qu'une antique borne,
Le héros d'une main le saisit par la corne,
Et, sans rompre d'un pas, il lui ploya le col.
Meurtrissant ses naseaux furieux dans le sol ;
Et les bergers, en foule, autour du fils d'Alkmène,
Stupéfaits, admiraient sa vigueur surhumaine,
Tandis que, blancs dompteurs de ce soudain péril.
De grands muscles roidis gonflaient son bras viril.
Kléarista *.
Kléarista s'en vient par les blés onduleux Avec ses noirs sourcils arqués sur ses yeux bleus. Son front étroit coupé de fines bandelettes. Et sur son cou flexible et blanc comme le lait. Ses tresses où, parmi les roses de Milet, On voit fleurir des violettes.
L'aube divine baigne au loin l'horizon clair ; L'alouette sonore et joyeuse, dans l'air. D'un coup d'aile s'enlève au sifflement des merles ; Les lièvres, dans le creux des verts sillons tapis. D'un bond inattendu remuant les épis, Font pleuvoir la rosée en perles.
Sous le ciel jeune et frais, qui rayonne le mieux, De la Sicilienne au doux rire, aux longs yeux. Ou de l'Aube qui sort de l'écume marine ?
- Extrait des Poèmes antiques.