LECONTE DE LISLE
Qui le dira ? Qui sait, ô lumière, 6 beauté, Si vous ne tombez pas du même astre enchanté Par qui tout aime et s'illumine !
Du faite où ses béliers touffus sont assemblés Le berger de THybla voit venir par les blés Dans le rose brouillard la forme de son rêve. Il dit : — C'était la nuit et voici le matin I Et plus brillant que l'aube à l'horizon lointaio Dans son cœur le soleil se lève t
Nox ».
Sur la pente des monts les brises apaisées Inclinent an sommeil les arbres onduleux ; L*oisean silencieux s'endort dans les rosées, Et l'étoile a doré l'écume des flots bleus.
An contour des ravins, sur les hauteurs sauvages, Une molle vapeur efface les chemins ; La lune tristement baigne les noirs feuillages, L*oreille n'entend plus les murmures humains.
Mais sur le sable au loin chante la mer divine, Et des hautes forêts gémit la grande voix, Et l'air sonore, aux cieux que la nuit illumine, Porte le chant des mers et le soupir des bois.
Montez, saintes nimeurs, paroles surhumaines. Entretien lent et doux de la terre et du ciel, Montez et demandez aux étoiles sereines S'il est pour les atteindre un chemin éternel.
0 mers, 6 bois songeurs, voix pieuses du monde. Vous m'avez répondu durant mes jours mauvais, Vous avez apaisé ma tristesse inféconde, Et dans mon cœur aussi vous chantez à jamais.
Le combat homérique ^.
De même qu'au soleil l'horrible essaim des mouches Des taureaux égorgés couvre les cuirs velus,
* Extrait des Poèmes antiques.
* Extrait des Poèmes barbares (1859).
238 CHRKSTOMATHIB PRANfiAIRE
Un tourbillon guerrier de peuples chevelus,
Hors des nefs, s'épaissit, plein de clameurs farouches.
Tout roule et se confond, souffle rauque des bouches^ Bruit des coups, les vivants et ceux qui ne sont plus, Chars vides, étalons cabrés, flux et reflux Des boucliers d'airain hérissés d'éclairs louches.
Les reptiles tordus au front, les yeux ardents» L'aboyeuse Gorgô vole et grince des dents Par la plaine où le sang exale ses buées.
Zeus *, sur le pavé d'or, se lève, furieux, Et voici que la troupe héroïque des Dieux Bondit dans le combat du faite des nuées.
Les larmes de l'onrs *.
Le roi des Runes vient des collines sauvages. Tandis qu'il écoutait gronder la sombre mer, L'ours rugir, et pleurer le bouleau des rivages, Ses cheveux flamboyaient dans le brouillard amer.
Le skalde* immortel dit : — Quelle fureur t'assiège, 0 sombre mer ? Bouleau pensif du cap brumeux, Pourquoi pleurer ? Vieil ours vêtu de poil de neige, De l'aube au soir pourquoi te lamenter comme eux ?
— Roi des Runes l lui dit l'arbre au feuillage blême Qu'un âpre souffle emplit d'un long frissonnement, Jamais, sous le regard du bienheureux qui l'aime. Je n'ai vu rayonner la vierge au col charmant.
— Roi des Runes t jamais, ^it la mer infinie. Mon sein froid n'a connu la splendeur de l'été. J'exhale avec horreur ma plainte d'agonie, Mais joyeuse, au soleil, je n'ai jamais chanté.
* Jupiter. Leconte de Lisle n'a pas couserTé les noms des dieux, dérivés du latin, que nous employons généralement en français ; il se sert toujours des mots grecs, d'ailleurs mythologiquement plus exacts. On lui a reproché cette affectation un peu pédantesque.
* Extrait des Poèmes barbares. -— Dans cette pièce, c'est la mythologie soandinave qui a inspiré le poète.
* Skalde est un mot Scandinave qui veut dire Joarde ou poète
LErONTE DE LIS LE 239
— Roi des Uiines ! dit l'ours, hérissaot ses poils rudes,
Lui que ronge la faim, le sinistre chasseur,
Que ne suis-je l'agneau des tièdes solitudes
Qui paît rherbe embaumée et vit plein de douceur l
Et le skalde immortel prit sa harpe sonore : Le chant sacré brisa les neuf sceaux de Thivcr ; L'arbre frémit, baigné de rosée et d'aurore ; Des rires éclatants coururent sur la mer ;
Et le grand ours charmé se dressa sur ses pattes : L'amour ravit le cœur du monstre aux yeux sanglants» Et, par on double flot de larmes écarlates, Ruissela de tendresse à travers ses poils blancs.
La mort de Sigurd ^
Le roi Sigurd est mort. Un lourd tissa de laine Couvre, du crâne aux pieds, le Germain au poil blond. Son beau corps sur la dalle est couché, roide et long ; Son sang ruisselle, tiède, et la salle en est pleine.
Quatre fet rimes sont là, quatre épouses de chefs : La Franke Gudruna, l'inconsolable veuve, Et la reine des Huns, errant loin de son fleuve Et celle des Norrains, hardis monteurs de nefs.
Assises contre terre, aux abords du cadavre, Tandis que toutes trois sanglotent, le front bas, La Burgonde Brunhild, seule, ne gémit pas, Et contemple, Tœil sec, l'angoisse qui les navre.
Herborga, sur son dos jetant ses cheveux bruns, S'écrie à haute voix : — Ta peine est grande, certes, 0 femme ! mais il est de plus amères pertes ; J'ai subi plus de maux chez les cavaliers Huns.
Hélas ! n'ai-je point vu les torches et les glaives? Mes frères égorgés, rougissant nos vallons De leurs membres liés aux crins des étalons, Et leurs crânes pendus à l'arçon des Suèves ?
* Extrait des Poèmei barbares, — Il faut se rappeler la grandiose et saaTage poésie des Niebelungen pour comprendre cette pièce.
238 OHRESTOMATHIE FRANOATSE
Un tourbillon guerrier de peuples chevelus,
Hors des nefs, s'épaissit, plein de clameurs farouches.
Tout roule et se confond, souffle rauque des bouches. Bruit des coups, les vivants et ceux qui ne sont plus, Chars vides, étalons cabrés, flux et reflux Des boucliers d'airain hérissés d*éclairs louches.
Les reptiles tordus au front, les yeux ardents, L'aboyeuse Gorgô vole et grince des dents Par la plaine où le sang exale ses buées.
Zeus S sur le pavé d'or, se lève, furieux, Et voici que la troupe héroïque des Dieux Bondit dans le combat du faite des nuées.
Les larmes de l'onrs *.
Le roi des Runes vient des collines sauvages. Tandis qu'il écoutait gronder la sombre mer, L'ours rugir, et pleurer le bouleau des rivages, Ses cheveux flamboyaient dans le brouillard amer.
Le skalde* immortel dit : — Quelle fureur t'assiège, 0 sombre mer ? Bouleau pensif du cap brumeux, Pounjuoi pleurer ? Vieil ours vêtu de poil de neige. De Taube au soir pourquoi te lamenter comme eux ?
— Roi des Runes l lui dit l'arbre au feuillage blême Qu'un âpre souffle emplit d'un long frissonnement. Jamais, sous le regard du bienheureux qui l'aime. Je n'ai vu rayonner la vierge au col charmant.
— Roi des Runes t jamais, «dit la mer iniinie. Mon sein froid n'a connu la splendeur de l'été. J'exhale avec horreur ma plainte d'agonie, Mais joyeuse, au soleil, je n'ai jamais chanté.
* Jupiter. Leconte de Lisle n'a pas conservé les noms des dieux, dérivés du latin, que nous employons généralement en français ; il se sert toujours des mots grecs, d'ailleurs mythologiquemeut plus exacts. On lui a reproché cette affeclation un peu pédantesque.
* Extrait des Poèmes barbares. — Dans cette pièce, c'est la mythologis soandinave qui a inspiré le poùt».
* Skalde est un mot scaudinave qui veut dire barde ou poète