LKCONTE DE LIS LE
— Roi des Runes ! dit l'ours, hérissant ses poils rudes,
Lai que ronge la faim, le sinistre chasseur,
Que ne suis-je l'agneau des tièdes solitudes
Qui paît l'herbe embaumée et vit plein de douceur l
Et le skalde immortel prit sa harpe sonore : Le chant sacré brisa les neuf sceaux de Thiver ; L'arbre frémit, baigné de rosée et d'aurore ; Des rires éclatants coururent sur la mer ;
Et le grand onrs charmé se dressa sur ses pattes : L'amour ravit le cœur du monstre aux yenx sanglants, Et, par un double flot de larmes écarlates, Ruissela de tendresse à travers ses poils blancs.
La mort de Sigurd ^
Le roi Sigurd est mort. Un lourd tissu de laine Couvre, du crâne aux pieds, le Germain au poil blond. Sou beau corps sur la dalle est couché, roide et long ; Son sang ruisselle, tiède, et la salle en est pleine.
Quatre femmes sont là, quatre épouses de chefs : La Franke Gudruna, l'inconsolable veuve.
Et la reine des Huns, errant loin de son fleuve Et celle des Norraius, hardis monteurs de nefs.
Assises contre terre, aux abords du cadavre, Tandis que toutes trois sanglotent, le front bas, La Burgonde Brunhild, seule, ne gémit pas, Et contemple, l'œil sec, l'angoisse qui les navre.
Herborga, sur sou dos jetant ses cheveux bruns, S'écrie à haute voix : — Ta peine est grande, certes, 0 femme ! mais il est de plus amères pertes ; J'ai subi plus de maux chez les cavaliers Huns.
Hélas ! n*ai-je point vu les torches et les glaives ? Mes frères égorgés, rougissant nos vallons De leurs membres liés aux crins des étalons, Et leurs crânes pendus à l'arçon des Suèves ?
* Extrait des Poèmei barbares. — U faut se rappeler la grandiose et saavage poésie des Niebelungen pour comprendre cette pièce.
238 OHRESTOMATHIB FRANfiATSE
Un tourbillon guerrier de peuples chevelus,
Hors des nefs, s'épaissit, plein de clameurs farouches.
Tout roule et se confond, souffle rauque des bouches. Bruit des coups, les vivants et ceux qui ne sont plus, Chars vides, étalons cabrés, flux et reflux Des boucliers d'airain hérissés d'éclairs louches.
Les reptiles tordus au front, les yeux ardents, L'aboyeuse Gorgô vole et grince des dents Par la plaine où le sang exale ses buées.
Zeus S sur le pavé d'or, se lève, furieux. Et voici que la troupe héroïque des Dieux Bondit dans le combat du faite des nuées.
Les larmes de l'onrs *.
Le roi des Runes vient des collines sauvages. Tandis qu'il écoutait gronder la sombre mer, L'ours rugir, et pleurer le bouleau des rivages. Ses cheveux flamboyaient dans le brouillard amer.
Le skalde® immortel dit : — Quelle fureur t'assiège, 0 sombre mer ? Bouleau pensif du cap brumeux, Pourquoi pleurer ? Vieil ours vêtu de poil de neige, De Taube au soir pourquoi te lamenter comme eux ?
— Roi des Runes l lui dit l'arbre au feuillage blême Qu'un âpre souffle emplit d'un long frissonnement, Jamais, sous le regard du bienheureux qui l'aime, Je n'ai vu rayonner la vierge au col charmant
— Roi des Runes t jamais, «dit la mer infinie. Mon sein froid n'a connu la splendeur de l'été. J'exhale avec horreur ma plainte d'agonie. Mais joyeuse, au soleil, je n'ai jamais chanté.
* Jupiter. Lecoute de Lisle n'a pas couserTé les noms des dieux, dérlTés du latin, que nous employons généralement en français ,* il se sert toujours des mots grecs, d'ailleurs mythologiquement plus exacts. On lui a reproché cette affectation un peu pédantesque.
* Extrait des Poèmes barbares. — Dans cette pièce, c'est la mythologis dinave qui a inspiré le poète.
* Skttlde est un mot scaDdiiiave qui veut dire Jt)arde ou poète
LECONTE DE LISI.E 239
— Roi des Uuiies ! dit l'ours, hérissaDt ses poils rudes,
Lui que ronge la faim, le sinistre chasseur,
Que ne suis-je l'agneau des tièdes solitudes
Qui paît rherbe embaumée et vit plein de douceur l
Et le skalde immortel prit sa harpe sonore : Le chant sacré brisa les neuf sceaux de Thiver ; L'arbre frémit, baigné de rosée et d'aurore ; Des rires éclatants coururent sur la mer ;
Et le grand ours charmé se dressa sur ses pattes : L'amour ravit le cœur du monstre aux yeux sanglants, Et, par un double flot de larmes écarlates. Ruissela de tendresse à travers ses poils blancs.
La mort de Sigurd ^
Le roi Sigurd est mort. Un lourd tissa de laine Goavre, du crâne aux pieds, le Germain au poil blond. Son beau corps sur la dalle est couché, roide et long ; Son sang ruisselle, tiède, et la salle en est pleine.
Quatre femmes sont là, quatre épouses de chefs : La Franke Gudruna, l'inconsolable veuve, Et la reine des Huns, errant loin de son fleuve Et celle des Norrains, hardis monteurs de nefs.
Assises contre terre, aux abords du cadavre, Tandis que tontes trois sanglotent, le front bas, La Burgonde Brunhild, seule, ne gémit pas, Et contemple, Tœil sec, l'angoisse qui les navre.
Herborga, sur son dos jetant ses cheveux bruns, S'écrie à haute voix : — Ta peine est grande, certes, 0 femme ! mais il est de plus amères pertes ; J'ai subi plus de maux chez les cavaliers Huns.
Hélas ! n'ai-je point vu les torches et les glaives ? Mes frères égorgés, rougissant nos vallons De leurs membres liés aux crins des étalons, Et leurs crânes pendus à Tarçon des Suèves ?
* Extrait des Poèmei barbares. — Il faut se rappeler la grandiose et taavage poésie des Niebelungen pour comprendre cette pièce.
Moi-même, un chef m*a prise, et j*ai, durant six ans, Sous sa tente de peaux nettoyé sa chaussure. Vois I n'ai-je point gardé l'immonde flétrissure Du fouet de Tesclavage et des liens cuisants ?
Herborga s'étant tue, Ullranda dit : — 0 Reines, Que votre mal, auprès de mes maux, est léger 1 Ne dormirai-je point sous un sol étranger, Exilée à jamais de nos plages Norraines ?
N*ai-je point vu mes fils, ivres des hautes mers, Tendre la voile pleine au souffle âpre des brises ? Ils ne reviendront plus baiser mes tresses grises ; Mes enfants sont couchés dans les limons amers t
0 femmes ! aujourd'hui que je suis vieille et seule, Que l'angoisse a brisé mon coeur, courbé mon dos, Je ne verrai jamais la moelle de mes os, Mes petits-fils sourire à leur mourante aïeule l
Elle se tait. Brunhild se penche, et soulevant Le drap laineux sous qui dort le roi des framées, Montre le mâle sein, les boucles enflammées, Tout l'homme, fier et beau, comme il l'était vivant.
Elle livre aux regards de la veuve royale Les dix routes par où l'esprit a pris son vol. Les dix fentes de pourpre ouvertes sous le col, Qu'au héros endormi fit la mort déloyale.
Gudruna pousse trois véhémentes clameurs ; — Sigurd ! Sigurd 1 Sigurd est mort 1 Ah 1 malheureuse l Que ne puis-je remplir la fosse qu'on lui creuse l Sigurd a rendu l'âme, et voici que je meurs.
Quand vierge, jeune et belle, à lui, beau, jeune et brave, Le col, le sein, parés d'argent neuf et d'or fin. Je fus donnée, 6 ciel ! ce fut un jour sans fin, Et je dis en mon cœur : — Fortune, je te brave!
Femmes 1 c'était hier î et c'est hier aussi Que j'ai vu revenir le bon cheval de guerre : La fange maculait son poil luisant naguère. De larges pleurs tombaient de son œil obscurci.
LBCONTB DR USLB 241
D*ob Tiens-ta, bon cheval ? Parle 1 qui te ramène ? Qu'as-ta fait de ton maître ? — Et lui, ployant les reins. Se coucha, balayant (a terre de ses crins, Dans un hennissement de douleur presque humaine.
Va ! suis l'aigle à ses cris, le corbeau croassant, Reine, me dit Hagen^ le Frank au cœur farouche ; Le roi Sigurd t'attend sur sa dernière couche, Et les loups altérés boivent son rouge sang.
Maudit l maudit le Frank aux paroles mortelles 1 Ah 1 si je vis, à moi la chair du meurtrier... Mais pour vous, à quoi bon tant gémir et crier ? Vos misères, au prix des miennes, que sont-elles ?
Or, Brunhild brusquement se lève et dit : — Assez I C'est assez larmoyer, 6 bavardes corneilles ! Si je laissais hurler le sanglot de mes veilles, Que deviendraient les cris que vous avez poussés ?
Ecoute> Gudruna. Mes paroles sont vraies. J'aimais le roi Sigurd; ce fut toi qu'il aima. L'inextinguible haine en mon cœur s'alluma; Je n'ai pu la noyer au sang de ces dix plaies.
Elle me brftle encore autant qu'au premier jour. Mais Sigurd eût gémi sur l'épouse égorgée... Voilà ce que j'ai fait. C'est mieux. Je suis vengée ! Pleure, veille, languis, et bîasphème à ton tour 1
La Burgonde saisit sous sa robe une lame, Ecarte avec fureur les trois femmes sans voix. Et, dans son large sein se la plongeant dix fois, En travers, sur le Frank, tombe roide, et rend Tàmo.
La chute des étoiles *.
Tombez, 6 perles dénouées, Pâles étoiles, dans la mer, Un brouillard de roses nuées Emerge de l'horizon clair ; A l'Orient plein d'étincelles
* Extrait é»n Poèmei barbares,
Le vent joyeux bat de ses ailes L'onde qui brode un vif éclair.
Tombez, ô perles immortelles, Pâles étoiles, dans la mer.
Plongez sous les écumes fraîches De rOcéan mystérieux, La lumière crible de flèches Le faite des monts radieux ; Mille et mille cris, par fusées^ Sortent des bois lourds de rosées, Une musique vole aux cieux.
Plongez, de larmes arrosées, Dans rOcéan mystérieux.
Fuyez, astres mélancoliques, 0 paradis lointains encor !
L'aurore aux lèvres métalliques Rit dans le ciel et prend l'essor; Elle se vêt de molles flammes, Et sur Témeraude des lames Fait pétiller des gouttes d'or.
Fuyez, mondes où vont les âmes, 0 paradis lointains encor!
Allez, étoiles, aux nuits douces.
Aux cieux muets de l'Occident.
Sur les feuillages et les mousses Le soleil darde un œil ardent ; Les cerfs, par bonds, dans les vallées, Se baignent aux sources troublées; Le bruit des hommes va grondant.
Allez, ô blanches exilées, Aux cieux muets de l'Occident.
Heureux qui vous suit, clartés mornes,
0 lampes qui versez l'oubli!
Comme vous, dans l'ombre sans bornes,
Heureux qui roule enseveli!
Celui-là vers la paix s'élance :
Haine, amour, larmes, violence,
Ce qui fut l'homme est aboli.