‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 59 sur 166 · LECONTE DE US LE · texte numérisé non relu

LECONTE DE US LE

Donnez-nous Téternel silence ', 0 lampes qui versez 1 oubli !

Le soir d'nne bataille'.

Tels que la haute mer contre les durs rivages,

A la grande tuerie ils se sont tous rués,

Ivres et haletants, par les boulets troués,

En d'épais tourbillons pleins de clameurs sauvages.

Sous un large soleil d'été, de Taube au soir, Sans relâche, fauchant les blés, brisant les vignes, Longs murs d'hommes, ils ont poussé leurs sombres lignes, Et là, par blocs entiers, ils se sont laissés choir.

Puis ils se sont liés en étreintes féroces, Le souffle au souffle uni, l'œil de haine chargé. Le fer d'un sang fiévreux à l'aise s'est gorgé ; La cervelle a jailli sous la lourdeur des crosses.

Victorieux, vaincus, fantassins, cavaliers,

Les voici maintenant, blêmes, muets, farouches.

Les poings fermés, serrant les dents, et les yeux louches,

Dans la mort furieuse étendus par milliers.

La pluie, avec lenteur lavant leurs pâles faces. Aux pentes du terrain fait murmurer ses eaux; Et par la morne plaine où tourne un vol d'oiseaux Le ciel d'un uoir sinistre estompe au loin leurs masses.

Tous les cris se sont tus, les râles sont poussés. Sur le sol bossue de tant de chair humaine. Aux dernières lueurs du jour on voit à peine Se tordre vaguement des corps entrelacés.

Et là-bas, du milieu de ce massacre immense. Dressant son cou roidi, per-cé de coups de feu. Un cheval jette au vent un rauque et triste adieu Que la nuit fait courir à travers le silence.

1 On peat saisir ici le pessimisme boudbique du poète.

* Extrait des Poème* barbare». — Yoioi une des rares pièces oti le poète a exprimé directement on da ses sentiments personnels : Tamonr ardent de la liberté.

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0 boucherie 1 6 soif du meurtre ! acharnemeat Horrible! odeur des morts qui suffoques et navres 1 Soyez maudits devant ces cent mille cadavres Et la stupide horreur de cet égorgement.

Mais, sous Vardent soleil ou sur la plaine noire, Si, heurtant de leur cœur la gueule du canon, Ils sont morts, Liberté, ces braves, en ton nom, Béni soit le sang pur qui fume vers ta gloire !

Le vent froid de la nuit *.

Le vent froid de la nuit souille à travers les branches Et casse par moments les rameaux desséchés ; La neige, sur la plaine où les morts sont couchés, (^011) me un suaire étend au loin ses nappes blanches.

En ligne noire, au bord de Tétroit horizon, Un long vol de corl)caux passe en rasant la terre, FA quelques chiens, creusant un tertre solitaire, Entre-choquent les os dans le rude gazon.

J'en tends gémir les morts sous les herbes froissées. 0 pâles habitants de la nuit sans réveil, Quel amer souvenir, troublant votre sommeil, S'échappe en lourds sanglots de vos lèvres glacées?

Oubliez, oubliez ! Vos cœurs sont consumés;

De sang et de chaleur vos artères sont vides.

0 morts, morts bienheureux, en proie aux vers avides.

Sou venez- vous plutôt de la vie, et dormez !

Ah ! dans vos lits profonds quand je pourrai descendre/ Gomme un forçat vieilli qui voit tomber ses fers, Que j'aimerai sentir, libre des maux soufferts. Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre l

Mais, 6 songe 1 Les morts se taisent dans leur nuit. C'est le vent, c'est Tefifort des chiens à leur pâture, C'est ton morne soupir, implacable nature l C'est mon cœur ulcéré qui pleure et qui gémit.

* Extrait des Poèmeê barbaraa. — Compares cette pièce, qui râsuxna al bien la sombre dôsespôrance du poète et aon atoîciame hautain, aveo la Mort du loup de Vigny, page 147

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Tais-toi. Le del est sourd, la terre te dédaigne. A quoi bou tant de pleurs si tu ne peux guérir ? Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir, Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne.

Encore une torture, encore un battement. Puis, rien. La terre s'ouvre, un peu de chair y tombe; Et rherbe de l'oubli, cachant bientôt la tombe» Sur tant de vanité croît éternellement.

Les hurleurs K

Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes, La ville s'endormait aux pieds des monts brumeux. Sur de grands rocs lavés d'un nuage écumeux La mer sombre en grondant versait ses hautes lames ;

La nuit multipliait ce long gémissement. Nul astre ne luisait dans l'immensité nue; Seule, la lune p&le^ en écartant la nue, Comme une morne lampe oscillait tristement.

Monde muet, marqué d*un signe de colère, Débris d'un globe mort au hasard dispersé, Elle laissait tomber de son orbe glacé Un reflet sépulcral sur l'océan polaire.

Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étouffants, L'Afrique, s'abritant d'ombre épaisse et de brume, Aifamait ses lions dans le sable qui fume. Et couchait près des lacs ses troupeaux d'éléphants.

Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres, Parmi des ossements de bœufs et de chevaux. De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux, Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.

La queue en cercle sous leurs ventres palpitants, L'œil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles, Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles. Et d'un frisson rapide agités par instants.

* Extrait des PoèfHêê barbareê. — Leoonte de Lisie est le poète qui a le miem exprimé l'animalité féroce et tragique, la nature grandiose et puissante. Le* piAces qui suivent montrent bien cette face de son talent poétique.

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L*écoine de la mer collait sur leurs échines

De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir.

Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir,

Leui^s dents blanches claquaient sous leurs rouges babines.

Devant la lune errante, aux livides clartés, Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes. Faisait pleurer une âme en vos formes immondes? Pourquoi gémissiez- vous, spectres épouvantés?

Je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages, Après tant de soleils qui ne reviendront plus, J'entends toujours, du fond de mon passé confus, Le cri désespéré de vos douleurs sauvages l

Les éléphants *.

Le sable rouge est comnie une mer sans limite,

El qui flambe, niuetle, aff'aissée en son lit.

Une ondulation immobile remplit

L'horizon aux vapeurs de cuivre où l'homme habite.

Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus Dorment au fond de l'antre éloigné de cent lieues, Et ^a girafe boit dans les fontaines bleues. Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.

Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile L'air épais, où circule un immense soleil. Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil. Fait onduler son dos dont Técaille étincelle.

Tel l'espace enflammé brûle sous les cieux clairs. Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes, Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes, Vont au pays natal à travers les déserts.

D'un point de l'horizon, comme des masses brunes, Ils viennent, soulevant la poussière, et Ton voit, Pour ne point dévier du chemin le plus droit. Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.

' Extrait des Poèmes barbares.

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