‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 61 sur 166 · S6 GHRBSTOMATHIB nUNÇAMB · texte numérisé non relu

S6 GHRBSTOMATHIB nUNÇAMB

MADAME ACKERMANN (Louise Choquet)

yée à Paria en 1813, morte à Nice «n 1890.

La destinée de c«.'lte femme remarquable présente quelques particularités curieuses qui font comprendre ses idées. Après avoir fait de solirles études rlassicjues à Paris, elle alla, en 1838, compléter son instruction en Allemagne. A Berlin, dans un milieu de philosophes, de snvnnts, elle s'impréf/na d'idées germaniques. Plus tard, ell«* épousa un philologue français, Paul Ackermann. «'tabli en Allemagne pour ses re<'herches et froûta pendant deux années les joies d'une union parfîule. Deriienn-e veuve, en 1846, après cette fujjitive lune de miel, elle liiitra en France, puis se retira k Nice. C'est là qu'elle vécut désormais, r<imni«' une sortf de recluse laïque un peu farouche, cultivant dans son cfeur un p<>ssimisme profond. Comme poète, elle avait été tn's précoce, car à 12 ans déjà, elle faisait des vers ; mais ses élud«*s (l'érudition en Allemagne et son n>ariage l'avaient détournée de sa voit; littéraire; ce n'est qu'après 1852 qu'elle se remit à écrire. Dans l'intervalle, la fréquentation de certains philosophes allemands et les déceptions cruelles de la vie avaient forlitié la désespérance éclose i-n elle aux premières années de sa jeunesse. Ce qui jaillit alors de son àme assombrie ce fut une philosophie profondément désenchantée, rappelant celle de Schopenhauer, analogue à celle de Leçon t»* <le Liste. Klle a exprimé magnifiquement la révolte de l'esprit contre les douleurs et les tristes réalités de la destinée humaine, (l'.omme Sully Prudhomme, elle possède à un haut degré l'esprit philosophique. Malheureusement, c'est le pessimisme qui lui a inspiré ses plus beaux vers et, au point de vue moral, le pessimisme est une doctrine funeste. Chez elle, du reste, cette conviction dérivait d'un sentiment très noble : elle a protesté avec passion contre le Mal qui règne ici-bas, parce qu'elle avait une profonde pitié des souffrances humaines.

A un artiste '.

Puisque les plus heureux ont des douleurs sans nombre, Puisque le sol est froid, puisque les cieux sont sourds. Puisque Thomme ici-bas promène son cœur sombre Parmi les vains regrets et les courtes amours,

Que faire de la vie? 0 notre âme immortelle l

0(1 jeter tes désirs et tes élans secrets ?

Tu voudrais posséder, mais ici tout chancelle.

Tu veux aimer toujours, mais la tombe est si près !

* Extrait des Premièrea poéaiea, — Cette pièce, composée en 1840, contient déjà les germes de la sombre philoBophie que l'auteur a expost^e dans ses dernières poésies.

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Le meilleur est encore en quelque élude austère De s'enfermer ainsi qu'en un monde enchanté, Et dans l'art bien-aimé de contempler sur terre. Sous un de ses aspects, l'éternelle beauté.

Artiste au front serein, vous l'avez su comprendre, Vous qu'entre tous les arts le plus doux captiva, Qui l'entourez de foi, de culte, d'amour tendre. Lorsque la foi, le culte et l'amour, tout s'en va.

Âh l tandis que pour nous qui tombons de faiblesse, Et manquons de flambeau dans l'ombre do nos jours. Chaque pas a sa ronce où notre pied se blesse. Dans votre frais sentier, marchez, marchez toujours.

Marchez pour que le ciel vous aime et vous sourie, Pour y songer vous-même avec un saint plaisir, Et tromper, le cœur plein de votre idolâtrie. L'éternelle douleur et l'immense désir.

Un autre cœur ^

Serait-ce "un autre cœur que la nature donne A ceux qu'elle préfère et destine à vieillir ? Un cœur calme et glacé que toute ivresse étonne. Qui ne saurait aimer et ne vent pas souffrir.

Ah 1 qu'il ressemble peu, dans son repos tranquille, A ce cœur d'autrefois qui s'agitait si fort, Cœur enivré d'amour, impatient, mobile.

Au-devant des douleurs courant avec transport.

Il ne reste plus rien de cet ancien nous-mêmes : Sans pitié ni remords le temps nous l'a soustrait. L'astre des jours éteints, cachant ses rayons blêmes, Dans l'ombre qui l'attend se plonge et disparaît.

A l'horizon changeant montent d'antres étoiles. Cependant, cher Passé, quelquefois un instant La main du Souvenir écarte tes longs voiles, Et nous pleurons encore en te reconnaissant.

» Extrait des Premières poésies.

-08 CHIÎESTOMATIIIE FRANÇAISE

Le nuage ^

Levez les yeux ! c'est moi qui passe snr vos lé les, Diaphane et l»''gfT, libre dans le ciel pur; L'aile ouverte, ut tendant le souffle des lenipôles, Jr ()lon,,'L' et nage en pl(Mn azur.

Cumino un mirage errant je Hotte et je voyage. (.'.(»loiv par l'aurore et le soir tour à tour, Miroir at'rien, je reflète au passage Les sourires changeants du jour.

[jO soloil nie rencontre au bout de sa carrière (l()uch«'* sur riiorizon dont j'enflamme le bord; Dans mes flancs transparents le roi de la lumière J^ance en fuyant ses tlèches d*or.

Quand la lune, écartant son cortège d'étoiles, Jette un regard pensif sur le monde endormi, Dtwant son front glacé je fais courir mes voiles, Ou je les soulève à demi.

On croirait voir au loin une flotte qui sombre, Quand, d'un bond furieux, fendant l'air ébranlé, Jj'ouragan sur ma proue inaccessible et sombn» S'assied comme un pilote ailé.

Dans les champs de l'éther je livre des batailles ; La ruine et la mort ne sont pour moi qu'un jeu. Je me charge de grêle, et porte en mes entrailles La foudre et ses hvdres de feu.

Sur le sol altéré je m'épanche en ondées. La terre rit ; je tiens sa vie entre mes mains, C'est moi qui gonfle, au sein des plaines fécondées, L'épi (jui nourrit les humains.

Où j*ai passé soudain tout verdit, tout pullule ; Le sillon que j'enivre enfante avec ardeur. Je suis onde et je cours, je suis sève et circule, Caché dans la source ou la fleur.

* Extrait des Poésies philosophiques.

MADAMK acki:kma.\n 259

Un fleuve me recueille, il m'emporte et je coule Comme une veine au cœur des continents profonds; Sur les longs pays plats ma nappe se déroule, Ou s'engouffre à travers les monts.

Rien ne m'arrête plus ; dans mon élan rapide J'obéis au courant, par le désir poussé, Et je Yole à mon but comme nn grand trait liquide Qu'un bras invisible a lancé !

Océan, ô mon père ! ouvre ton sein, j'arrive l Tes flots tumultueux m'ont déjà répondu. Us accourent ; mon onde a reculé, craintive, Devant leur accueil éperdu.

En ton lit mugissant, ton amour nous rassemble. Autour des noirs écueils ou sur le sable fin Nous allons, confondus, recommencer ensemble Nos fureurs et nos jeux sans fin.

Mais le soleil, baissant vers toi son œil splendide, . M'a découvert bientôt dans tes gouffres amers. Son rayon tout-puissant baise mon front limpide; J'ai repris le chemin des airs !

Ainsi jamais d'arrêt. L'immortelle matière Un seul instant encor n'a pu se reposer. La Nature ne fait, patiente ouvrière, Que dissoudre et recomposer.

Tout se métamorphose entre ses mains actives ; Partout le mouvement incessant et divers, Dans le cercle éternel des formes fugitives, Agitant l'immense univers.

La guerre ^

Du fer, du feu, du sang l C'est elle l c'est la Guerre î Debout, le bras levé, superbe en sa colère,

* Extrait des Poésies philosophiques — M"« Ackermann a dédié cette pièce, écrite en février 1871, à la mémoire de Bon neveu, officier français tué à Gravelotte. On remarqaera qu'il n'y a dans ces vers aucune trace de haine nationale. Même dans une question où son cœur pourrait Tentralner, elle reste dans la région sereine de la philosophie ; c'est au nom de l'humanité qu'elle maudit la guerre.

-»)8 CHMESTOMATIIIK FRANÇAISE

Le nuage L

Levez les yeux ! c'est moi qui passe sur vos lêles, Diaphane et l(''ger, libre dans le ciel pur; L'aile ouverte, attendant le souille des tempêtes, Je [»lon,'e et nage en plein azur.

(lonmie un mirage errant je flotte et je voyage. Colon- par l'aurore et le soir tour à tour, Miroir aérien, je reflète au passage Les sourires changeants du jour.

Le soleil me n'ucontre au hout de sa carrière Couché sur riiorizon dont j'enflamme le bord; Dans mes flaiics transparents le roi de la lumièro Lance en fuyant ses flèches d'or.

Quand la lune, écartant son cortège d'étoiles. Jette un regard pensif sur le monde endormi, Devant son front glacé je fais courir mes voiles, 'Ju je les soulève à demi.

On croirait voir au loin une flotte qui sombre, Quand, d'un bond furieux, fendant l'air ébranlé. L'ouragan sur ma proue inaccessible et sombre S'assied comme un pilote ailé.

Dans les champs de l'élher je livre des batailles; La ruine et la mort ne sont pour moi qu'un jeu. Je me charge de grêle, et porte en mes entrailles La foudre et ses bvdres de feu.

Sur le sol altéré je m'épanche eu ondées. La terre rit ; je tiens sa vie entre mes mains. C'est moi qui gonfle, au sein des plaines fécondées, L'épi qui uourrit les humains.

Où j'ai passé soudain tout verdit, tout pullule ; Le sillon que j'enivre enfante avec ardeur. Je suis onde et je cours, je suis sève et circule. Caché dans la source ou la fleur.

* Extrait des Poésies philosophiques.

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Un floiive me recueille, il m'emporte et je coule Comme une veine au cœur des continents profonds ; Sur les longs pays plats ma nappe se déroule, Ou s'engouffre à travers les monts.

Rien ne m'arrête plus ; dans mon élan rapide J'obéis au courant, par le désir poussé. Et je vole à mon but comme un grand trait liquide Qu'un bras invisible a lancé !

Océan, 6 mon père ! ouvre ton sein, j'arrive l Tes flots tumultueux m'ont déjà répondu. Us accourent ; mon onde a reculé, craintive, Devant leur accueil éperdu.

En ton lit mugissant, ton amour nous rassemble. Autour des noirs écueils ou sur le sable fin Nous allons, confondus, recommencer ensemble Nos fureurs et nos jeux sans fin.

Mais le soleil, baissant vers toi son œil splendide, . M'a découvert bientôt dans tes gouffres amers. Son rayon tout-puissant baise mon front limpide; J'ai repris le chemin des airs !

Ainsi jamais d'arrêt. L'immortelle matière Un seul instant encor n'a pu se reposer. La Nature ne fait, patiente ouvrière.

Que dissoudre et recomposer.

Tout se métamorphose entre ses mains actives ; Partout le mouvement incessant et divers. Dans le cercle éternel des formes fugitives, Agitant l'immense univers.

La guerre ^

Du fer, du feu, du sang I C'est elle 1 c'est la Guerre î Debout, le bras levé, superbe en sa colère,

* Extrait des Poésies philosophiques — M"« Ackermann a dédié cette piftee, écrite en février 1871, à la mémoire de son neveu, officier français tué à Gravelotte. On remarq[aera qu'il n'y a dans ces vers aucune trace de haine nationale. Même dans une question où son cœur pourrait Tentrainer, elle reste dans la région sereine de la philosophie; c'est au nom de l'humanité qu'elle maudit la guerre.

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Animai] l le combat d'un geste souverain, Aux éclats de sa voix s'ôhranleut les armées ; Autour d'elle traçant des lignes enflammœs, Les canons ont ouvert leurs entrailles d'airain.

Partout chars, cavaliers, chevaux, masse mouvante !

En ce flux et reflux, sur cette mer vivante,

A son appel ardent l'épouvante s'abat.

Sous sa main qui frémit, en ses desseins féroces,

Pour aider et fournir aux massacres atroces

Toute matière est arme, et tout homme soldat.

Puis, (}uand elle a repu ses yeux et ses oreilles Do spectacles navrants, de rumeurs sans pareilles, Quand un peuple agonise en son tombeau couché. Pâle sous ses lauriers, l'âme d'orgueil remplie. Devant l'œuvre achevée et la tâche accomplie Triomphante elle crie à la Mort : — Bien fauché l

Oui, bien fauché l vraiment la récolte est superbe; Pas un sillon qui n'ait des cadavres pour gerbe. Les plus beaux, les plus forts sont les premiers frappés. Sur son sein dévasté qui saigne et qui frissonne L'Humanité, semblable au champ que l'on moissonne, Couteinple avec douleur tous ces épis coupés.

Hélas î au gré du vent et sous sa douce haleine Ils ondulaient au loin, des coteaux à la plaine, Sur la tige encor verte attendant leur saison, Le soleil leur versait ses rayons magnifiques ; Riches de leur trésor, sous les cieux pacifiques, Ils auraient pu mûrir pour une autre moisson.

Si vivre c'est lutter, à l'humaine énergie Pourquoi n'ouvrir jamais qu'une arène rougie ? Pour un prix moins sanglant que les morts que voilà L'homme ne pourrait-il concourir et combattre? Manque-t-il d'ennemis qu'il serait beau d'abattre? Le malheureux l il cherche, et la Misère est là î

Qu'il lui crie : « A nous deux ! v et que sa main virile S'acharne sans merci contre ce flanc stérile

MADAME ACKEKMANN 26i

Qu'il s*agit avant tout d'atteindre et de percer. A leur tour, le front haut, l'Ignorance et le Vice, L'un sur l'autre appuyés, l'attendent dans la lice ; Qu'il y descende donc, et pour les terrasser.

A la lutte entraînez les nations entières. Délivrance partout ! effaçant les frontières, Unissez vos élans et tendez-vous la main. Dans les rangs ennemis et vers un but unique. Pour faire avec succès sa trouée héroïque, Certes^ ce n'est pas trop de tout l'effort humain.

L'heure semblait propice, et le penseur candide Croyait, dans le lointain d'une aurore splendide, Voir de la Paix déjà poindre le front tremblant. On respirait. Soudain^ la trompette à la bouche. Guerre, tu reparais, plus âpre, plus farouche. Ecrasant le progrès sous ton talon sanglant.

C'est à qui le premier, aveuglé de furie,

Se précipitera vers l'immense tuerie.

A mort! point de quartier 1 l'emporter ou périr!

Cet inconnu qui vient des champs ou de la forge

Est un frère ; il fallait l'embrasser, on l'é^orge.

Quoi l lever pour frapper des bras faits pour s'ouvrir l

Les hameaux, les cités s'écroulent dans les flammes, Les pierres ont souffert, mais que dire des âmes ? Près des pères les fils gisent inanimés. Le Deuil sombre est assis devant les foyers vides. Car ces monceaux de morts, inertes et livides, Etaient des cœurs aimants et des êtres aimés.

Affaiblis et ployant sous la tâche infinie

Recommence, Travail ! rallume-toi, Génie!

Le fruit de vos labeurs est broyé, dispersé.

Mais quoi l tous ces trésors ne formaient qu'un domaine :

C'é^uil le bien commun de la famille humaine.

Se ruiner soi-même, ah ! c'est être insensé I

Guerre, au seul souvenir des maux que tu déchaînes, Fermente au fond des cœurs le vieux levain de haines; Dam le limon laissé par tes flots ravageurs

262 CHBKSTOMATHIE FHANCAISB

Des germes sont semés de rancune et de rage, Et le vaincu n'a plus, dôvoranl son outrage, Qu'un désir, qu'un espoir : enfanter des vengeurs.

Ainsi lo genre humain, à force de revanches, Arhre découronné, verra mourir ses branches. Adieu, printemps futurs ! adieu, soleils nouveaux! En ce tronc mutilé la sève est impossible. Plus d'ombre, plus de fleurs, et ta hache inflexible, Pour mieux frapper les fruits, a tranché les rameaux.

Le cri *.

fjorsque le passager, sur un vaisseau qui sombre, Entend autour de lui les vagues retentir. Qu'à perte de regard la mer immense et sombre Se soulève pour l'engloutir.

Sans espoir de salut et quand lo pont s'entr'ouvre, Parmi les mâts brisés, terrifié, meurtri. Il redresse son front hors du flot qui le couvre, Et pousse au largo un dernier cri.

Cri vain! cri déchirant! l'oiseau qui plane ou passe, Au delà du nuajro, a frissonné d'horreur. Et les vents décfiaînés hésitent dans l'espace A l'étouffer sous leur clameur.

Comme ce voyageur, en des mers inconnues J'erre et vais disparaître au soin des flots hurlants; Le gouffre est à mes pieds, sur ma tête les nues S'amoncellent, la foudre aux flancs.

!.os ondes et les cieux autour de leiîr victime Luttent d'acharnement, de bruit, d'obsourité ; En proie à ces conflits, mon vaisseau sur l'abîme Court sans boussole et démâté.

Mais ce sont d'autres flots, c'est un bien autre orage Qui livre des combats dans les airs ténébreux ;

» Extrait des Poésies philosophiques, écrit en mars 1871. On pourra voir dans ces vers que les deuils de la guerre franco- allemande avaient encore assombrile pessimisme de M'"o Ackermann. Cette pièce est d'une rare puissanc»'. mais l'idée en est radicalement fausse et nous ne la donnons ici qu'à titre de spécimen

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