MA II AME ACKKKMANN
La mer est plus profonde et surtout le naufrage Plus complet et plus désastreux.
Jouet de l'ouragan qui l'emporte et le mène, Encombré de trésors et d'agrès submergés, Ce navire perdu, mais c'est la nef humaine, Et nous sommes les naufragés.
I/équipage affolé manœuvre en vain dans ron)bre ; L'Epouvante est à l>ord, le Désespoir, le Deuil ; Assise au gouvernail, la Fatalité sombre Le dirige vers un écueil.
.Moi que sans mon aveu l'aveugle Destinée Embar([ua sur l'étrange et frêle bâtiment, Je ne veux pas non plus, muette et résignée, Subir mon engloulisscment.
Puisque, dans la stupeur des détresses suprêmes, .>fes pâles com[)agnons restent silencieux, .\ ma voix d'enlever ces monceaux d'analhèrnes Qui s'amassent contre les cieux.
Afin qu'elle éclatât d'un jet plus énergique, J'ai, dans ma résistance à l'assaut des Ilots noirs, De tous les coeurs en moi, comme en un centre unique, Rassemblé tous les désespoirs.
Qu'ils vibrent donc si fort, mes accents intrépides, Que ces mêmes cieux sourds en tressaillent surpris, Les airs n'ont pas l)esoin, ni les vagues stupides. Pour frissonner d'avoir compris.
Ah 1 c'est un cri sacré que tout cri d'agonie ; Il proteste, il accuse au moment d'expirer. Eh bien ! ce cri d'angoisse et d'horreur infinie Je l'ai jeté ; je puis sombrer !
(EuvrcB do Mn»« .A.ckermauu (liCmerre, éditeur, Paris) : Premières poésies. Conli's, Poésies philosophiques. Pensées d'une solitaire (1835-1882). — Cïiti- ([uca à consulter: M. Giiyau, L'Art au point de vue sociologique ; Xnatolo France, La vie littéraire (18i)0) ; Charles Gidel, Histoire de la littérature fran- ';aise (1898).
262 CMBKSTOMATHIE FRANÇAISE
Des germes sont semés de rancune et de rage, Et le vaincu n'a plus, d«'»vorant son outrage. Qu'un désir, qu'un espoir : enfanter des vengeurs.
Ainsi le genre humain, à force de revanches. Arbre d«'couronné, verra mourir ses branches. Adieu, printemps futurs ! adieu, soleils nouveaux! En ce tronc mulilé la sève est impossible. Plus d'ombre, plus de fleurs, et ta hache iiinexiblo, Pour mieux frapper les fruits, a tranché les rameaux.
Le cri *.
fiOrsque le passager, sur un vaisseau qui sombre, Entend autour de lui les vagues retentir, (Ju'à perte de regard la mer immense et sombie Se soulève pour Tengloulir.
Sans espoir de salut et (}uand le pont s'entr'ouvre, Panni les mais brisés, terrifié, mourtri, Il redresse son front hors du flot rjui le couvre, Et pousse au large un dernier cri.
Cri vain! cri déchirant! l'oiseau qui plane ou passe, Au delà du nuage, a frissonné d'horreur. Et les vents déchaînés hésitent dans l'espace A l'étouffer sous leur clameur.
Comme ce voyageur, en des mers inconnues J'erre et vais disparaître au soin des flots hurlaits; Le gouffre est à mes pieds, sur ma tête les nues S'amoncellent, la foudre aux flancs.
Les ondes et les cieux autour de leiîr victime Luttent d'acharnement, de bruit, d'obsr'urité ; En proie à ces conflits, mon vaisseau sur l'abime Court sans boussole et démâté.
Mais ce sont d'autres flots, c'est un bien autre orage Qui livre des combats dans les airs ténébreux ;
' Extrait des Poésies philosophiques, écrit en luars 1871. On pourra voir dans ces vers que les deuils de la guerre franco- allemande avaient encore assombri le pessimisme de M«o Ackermann. Cette pièce est d'une rare puissanc»». mais l'idée en est radicalement fausse et nous ne la donnons ici qu'à titre de Kj)éoimeu
mahamp: ackermann 263
La mer est plus profonde et surtout le naufrage Plus complet et plus désastreux.
Jouet de l'oura^'an qui l'emporte et le mène. Encombré de trésors et d'agrès submergés, Ce navire perdu, mais c'est la nef humaine, Et nous sommes les naufragés.
1/équipagc affolé mauo'uvre en vain dans l'ombre ; L'Epouvante est à bord, le Désespoir, le Deuil ; Assise au gouvernail, la Fatalité sombre Le dirige vers un écuoil.
Moi que sans mon aveu l'aveugle Destinée Embarqua sur l'étrange et frêle bâtiment, Je ne veux pas non plus, muette et résignée, Subir mon engloutissement.
Puisque, dans la stupeur des détresses suprêmes, Mes pâles comjKignons restent silencieux, .\ ma voix d'enlever ces monceaux d'anathèmes Qui s'amassent contre les cieux.
Afin qu'elle éclatât d'un jet plus énergique, J'ai, dans ma résistance à l'assaut des flots noirs, De tous les conirs en moi, conmie en un centre unique. Uassemblé tous les désespoirs.
Qu'ils vibrent donc si fort, mes accents intrépides, Que ces mêmes cieux sourds en tressaillent surpris. Les airs n'ont pas l)esoin, ni les vagues stupides. Pour frissonner d'avoir compris.
Ah 1 c'est un cri sacré que tout cri d'agonie; Il proteste, il accuse au moment d'expirer. Eh bien I ce cri d'angoisse et d'horreur infinie Je l'ai jeté ; je puis sombrer !
(Euvres de M^e Ackermauii (Lemerre, ♦l-diteur, Paris) : Premières poésies, Conli's, Poésins philosophiques. Pensées d'une solitaire (1835-1882). — Criti- • pios à consulttir: M. Guyau, L'Art au point de vue sociologique ; \nato\e France, La vie littéraire (18i)0) ; Charles Giilcl, Histoire de la littérature française (1898).
SL'LLY PnUDHOMME
.Vf .F P.ll-.-- -,l fW.'.
Nal II ri' complexe et sin;;it1iêr<:inPiit nltat^linalc, Sully PrailhoinTne pos< sndh' k la toU la sensibililë Rriia'-e d'un éli''!^in(iue, la puissanrt: inlcl- It^ftui'lli.' d'un pi-nseur. t'e^prit malMinaliquo d'un savant positiviste. Par [lessus liiul cfla, il eat un inorveiUeux cr-'iili'iir <ie symboles po''liqui'». De lé vii-nt (|U(;si>8 (tuvr.;s. d'une <iLslinrtion si haute, comptent paniii les nlii'fs-d'fpuvri! inconU-slûs de ri;<'uli>parn;is3ienne. Il possèdfiin<- lime inrinimi'Mt (''|i!Vi''e i|u^' liante le soui'i ili?s plus nobles problèmes .Ih la vit m..«il.r.
nos ilpux vprs iti; lui (iMlnissyiit parti! ï te mf lit cette nature exquise ■le poêle dont l'invinrilili' irli-alisniL- ne s'est déiin-ié dulVtn^inledes réalités désnl an tes qu'au pi'ix lie» plus Drililestrisli>ssi;sderiiiti'lti)^i?ni;e et <Iu cœur. Ijully Proilhomme psI 1p psyi.'liuli>jruc le plus subtil et lu plus pruroud des pocti'» Fronçais du ro sièi'li'. Vcrsonnen'n iiiii-ux analysé que lai Ibs nuant'i-s déliiabs des stntim-nls el des idées. Penseur or^-inal et hardi, il ii abord'' vielorieu sèment la hnule poésie philosophique ilnns diiux Rrunds poèmes qui sont, dans leur |,'eiire, uniques en frani;His. Il :i cliaab- les isouirrances et les inquiétudes de son Ame, mai^ (VA soulTrnniws snnl nobles et grandes: il :> décrit les profunds décour» t'emenls de l'inlolliiieDce et du cceur, la cruelle antinomie de la science et du la foi, mais |>our montrer qu'il y a dans la cooKiiicnce une invincible nijson de croire A la sulidarité humaine, k la dii^iii et à la bonlâ morales. Sa grande prohilé intollectuellc, sa haute moraliti- en font un di's guides les plus estimés de la pensée française. C'est un de ■■.:< étrivains devant lesquels on s'am'rle. à la fois respectueui et at-
pFintempg oublié ■.
Ce beau prinlemps qui vient lie intilra A peine gnftté va finir, .\liI lie nous n'en fera connaître La ^âce aux peuples i venir :
Nous n'usons plus parler des ro»)s; Quaiiit iiijus les chantons, on en rit, Car des plus adorables choses Le ciille est si vieux qu'il périt;
SULLY PRUDHOMMK 265
Les premiers amants de la terre
Oat célébré Mai sans retour,
Et les derniers doivent se taire,
Plus nouveaux que leur propre amour.
Rien de cette saison fragile Ne sera sauvé dans nos vers.
Et les cytises de Virgile Ont embaumé tout Tunivers,
Ah l frustrés par les anciens hommes, Nous sentons le regret jaloux Qu'ils aient été ce que nous sommes, Qu'ils aient eu nos cœurs avant nous.
Les chaînes ' .
J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux, Car j'ai de mes tourments multiplié les causes; D'innombrables liens frêles et douloureux Dans l'univers entier vont de mon àme aux choses.
Tout m'attire à la fois et d'un attrait pai*eil : Le vrai par ses lueurs, l'inconnu par ses voiles; Un trait d'or frémissant joint mon cœur au soleil Et de longs fils soyeux l'unissent aux étoiles.
La cadence m'enchaîne à l'air mélodieux, La douceur du velours aux roses que je touche ; D'un sourire j'ai fait la chaîne de mes yeux. Et j'ai fait d'un baiser la chaîne de ma bouche.
Ma vie est suspendue à ces fragiles nœuds. Et je suis le captif des mille êtres que j'aime ; Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.
Le vase brisé K
Le vase où meurt cette verveine D'un coup d'éventail fut fêlé ;
i Extrait des Stances et poèmes. — Voiol une des nobles inqaiétules du poète, à la fois intuuso, subtile et distinguée. Cette exquise analyse est d'une poésie rare en français.
• Extrait des Stances et poèmes. — Ce petit chef-d'œuvre syaiboliqne, que Sainte-Beuve signala le premier, a beaucoup f^iit pour la gloire du poète.
CHEIESTOMATHIB FHANCAISB
Mais la légère meurtrissure, Mordant le cristal chaque jour, D'une niarclie invisible et sftri' Eu a fait lentement le tour.
Son eaD fraîche a fui goutte à goutte, Le suc des Heurs s'est épuisË; Personne encore iio s'en donle.
N'y louches pas, il est brisa.
Souvent aussi la inain qu'on aime, Eilleumnl le cœur, le nieurlrit; Puis le cœur se fend de lui-nifime, La fleur de son amour piTit :
ToujoDFS intact aux yeux du njonde, Il sent croître et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde :
11 est brisé, n'y louchez pas.
Les berceaux * .
Après le départ des oiseaux.
Les nids abandonnas pourrissent.
(Jite sont devi'nus nos berceaux?
De leur bois les vers se nourrissent.
Le mien traîne au fond des ^ireuiers.
L'oubli morne et lent le dévore; Je l'embrasserais volontiers.
Car mou enfance y rit encore.
C'est là que j'avais unit et jour.
Pour ciel de lit, des yenx de inCre 0(1 mou Ame l'iielait l'aiiiour, Et ma prunelii! la Inmitre.
Sur le cœur d'amis sllrs et bons, Femmes sans tache, sur le vdire.
C'est un berceau ([ne nous rêvons Sons une forme ou sous une anlre.
SULLY PRUDHO.MMK 267
Cet instinct de vivre blottis Dure encore à Tâge où nous sommes ; Pourquoi donc, si tôt trop petits, Berceaux, trahissez- vous les hommes ?
Les yeux*.
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Des yeux sans nombre ont vu l'aurore; Ils dorment au fond des tombeaux Et le soleil se lève encore.
Les nuits, plus douces que les jours, Ont enchanté des yeux sans nombre ; Les étoiles brillent toujours Et les yeux se sont remplis d'ombre.
Oh ! qu'ils aient perdu le regard.
Non, non, cela n'est pas possible!
Ils se sont tournés quelque part Vers ce qu'on nomme l'invisible ;
Et comme les astres penchants
Nous quittent, mais au ciel derncuront.
Les prunelles ont leurs couciianls, »
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent :
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux. Ouverts à quelque immense aurore.
De l'autre côté des tombeaux Les yeux qu'on ferme voient encore.
Le doute 3.
La blanche Vérité dort au fond d'un grand puits. Plus d'un fuit cet abîme ou n'y prend jamais garde ; Moi, par un sombre amour, tout seul je m'y hasarde. J'y descends à travers la plus noire des nuits;
Et j'entraîne le câble aussi loin que je puis ; Or, je l'ai déroulé jusqu'au bout : je regarde,
1 Extrait des Stances et poèmes. — Cette pièce, où éclate l'invincible idéalii^me de l'auteur, renferme un des plus beaux symboles de la poésie française.
2 flxtrait des Epreuves (1866).
CRBBSTOMATUm FRAKCAISB
Et, les brat! étendus, la [iruiiolle hagarde. J'oscille sans rien voir ni rencontrer d'appais.
Elle 6st \& cependant, je l'enletids qui rcspin^; Xiih. pendule élernet qae sa puissance atlirc, Je passe et Je repasse et tâte l'oinbre p,n vain ; .\e pourrai-je allonger celle corde floltanle. Ni remonter an jour dont lagaltt^ me lenlef Et doLS-je dans l'Iiorreur me balancer sans fm î
Homo sum*.
Durant qne je vivais, ainsi qu'eu plein dfsert, Dans le rave, insultant la race qui travaille. Comme ua lâche ouvrier ne faisant rien <|ui vaille S'enivre, et ne sait pins à quoi l'outil lui sert, tJn soupir, né du mal autour de moi soulFert. M'est venu des cités et des champs de hataille, Poussé par l'orplidin, le pauvre sur la paille, El le soldat tombé qui sent son cceur ouvert. Ah I parmi les douleurs, qui dresse en paix sa tente, D'un bonheur sans rayons jouit et se contente, Stoïque impitoyable en sa séréuité ?
Je ne puis : ce soupir m'obsède comme un Mime, Quelque chose de l'homme a traversé mon ânie, Et j'ai tous les soucis de la fraternité.
Première solitude^.
Oq voit dans les sombres ('colcs Des petits qui pleurent toujours; Les autres font leurs cabrioles.
Eus, ils restent au fond des cours.
Leurs blouses sont très bien tirées.
Leurs p.inlalons en bon état, Leurs chaussures toujours cirées ; Ils oui l'air sage et délicat.
SULLY PRUDHUMME 269
Los forts les appellent des filles, Et les malins des innocents :
Ils sont donx, ils donnent leurs billes, Ils ne seront pas commerçants.
Les plus poltrons leur font des niches, Et les gourmands sont leurs copains ; Leurs camarades les croient riches, Parce qu'ils se lavent les mains.
Ils frissonnent sous Toeil du maître.
Son ombre les rend malheureux.
Ces enfants n'auraient pas dû naître, L'enfance est trop dure pour eux 1
Oh l la leçon qui n'est pas sue, Le devoir qui n'est pas fini l Une réprimande reçue, Le déshonneur d'être puni 1
Tout leur est terreur et martyre !
ho jour, c'est la cloche, et, le soir, Quand le maître enfin se retire.
C'est le désert du grand dortoir :
La lueur des lampes y tremble Sur les linceuls des lits de fer; Le sifflet des donneurs ressemble Au vent sur les tombes, l'hiver.
Pendant que les autres sommeillent.
Faits au coucher de la prison.
Ils pensent au dimanche, ils veillent Pour se rappeler la maison ;
Ds songent qu'ils dormaient naguères Douillettement ensevelis Dans les berceaux, et que tes mères Les prenaient parfois dans leurs lits.
0 mères, coupables absentes, Qu'alors vous leur paraissez loin l A ces créatures naissantes n manque un indicible soin;
On leur a donné les chemises, Les couvertures qu'il leur faut :
D'.iutres que vous les leur oui mises, Elles ae leur tiennent pas ch&ud.
Mais, tout ingrates que vous êtes, lis ne peuvent vous onblier.
yzi cachent leurs petites l^tes.
En sanglotant, sous l'oretller.
La voie lactée ^
AuT étoiles j'iii dit un soir :
« Vous ne paraissez pas heureuses ; Vos lueurs, dans l'infini noir.
Ont des tendresses douloureuses.
« Et Je crois voir au firmament Un deuil blanc mené par des vierges Qui portent d'iniioiii Ira blés cierges Et se suivent languissaniment.
tlar ce sont des pleurs de lumière.
Non des rayons, que vous versez.
« Vous, les étoiles, les aïeules
Des créatures et des dieux,
Vous avez des plenrs dans les yeux... »
Elles m'ont dit : «Nous somiiips feules
< Chacune de nous est très loin Des sœurs dont tu la crois voisine; Sa clarté caressante et fine Dans sa patrie est sans lénioin ;
« Et l'inUme ardeur de ses flammes Expire aux cieux iadirrorenls. »
Je leur ai dit : « Je vous couipri'uds 1 Car vous ressemblez à des Ames :
■ Extrait d«B Sotiludti.
SULLY PHUnHOMMB 271
« Ainsi que vous, chacune luit Loin des sœurs qui semblent près d'elle. Et la solitaire immortelle Brûle en silence dans la nuit. »
L'Agonie ^
Vous qui m'aiderez dans mon agonie,
Ne me dites rien; Faites que j'entende un peu d'harmonie,
Et je mourrai bien.
La musique apaise, enchante et délie
Des choses d'en bas :
Bercez ma douleur ; je vous en supplie,
Ne lui parlez pas.
Je suis las des mots, je suis las d'entendre
Ce qui peut mentir :
J'aime mieux les sous qu'au lieu de comprendre
Je n'ai qu'à sentir :
Une mélodie où l'àme se plonge
Et qui, sans effort.
Me fera passer du délire au songe.
Du songe à la mort.
Vous qui m'aiderez dans mon agonie,
Ne me dites rien.
Pour allégement un peu d'harmonie
Me fera grand bien.
Vous irez chercher ma pauvre nourrice, Qui mène un troupeau,
El vous lui direz que c'est un caprice, Au bord du tombeau,
D'entendre chanter, tout bas, de sa bouche,
Un air d'autrefois.
Simple et monotone, un doux air qui touche
Avec peu de voix.
1 Extrait des Solitudes
GHHBSTOUATHIB PBANr^ISB
Vous la trouverez : les gens des chaamières
Vivent très Ifinglemps; Et je suis (l'un monde où l'oa ne vil guëres
Plusieurs fois vingt ans.
Vous nous laisserez tous les deux ensemble'.
Nos cœurs s'uniront ; Elle chantera d'un accent qui tremble,
La main sur mon froat.
Lors elle sera peut-être la seule
Qui in'atine toujours ; Et je m'en irai dans son chani d'nieule
Vers mes premiers jours, l'our no pas sentir, & ma dernière heure,
Qne mon cœur se fend, Pour ne plus penser, pour que l'Iiomine meure
Comme est né l'enfant.
Vous qui m'aiderez dans mon agonie,
Ne me dîtes rien; Faites que j'enieiiiic un pHu d'harmonie.
Et ]e ijiourrai bien.
L'Étranger '.
Je me dis bien souvent : De quelle race es-tu I Ton cœur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse, Ta pensée cl les sens, l'ien qui les assouvisse : Il semble qu'un bonheur inlini te soit dû. Pourtant, quel paradis as-Iu jamais perdu ? A quelle auguste cause as-lu rendu service? Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice, Quelle est ta beauté propre et ta propre vertu? A mes vagues regrets d'un ciel que j'imaj;ine, A mes dégoûts divins, il faut une origijie : Vainement je la cherche en mon cœur de limon; Et, moi-m£me étonné des douleurs que j'exprime, J'écoule en moi pleurer un étranger sublime Qui m'a toujours caché sa patrie et son nom.
■il d«B Vaines Unilreinn (1S7G).
SULLY PRUDHOMMB 273
Le Zénith «.
Saturne, Jupiter, Vénus, n'ont plus de prêtres. L'homme a donné les noms de tous ses anciens maîtres A des astres qu'il pèse et qu'il a découverts, Et des dieux le dernier dont le culte demeure, A son tour menacé, tremble que tout à l'heure Son nom ne serve plus qu'à nommer Tunivers.
Les paradis s'en vont ; dans Timmuable espace
Le vrai monde élargi les pousse ou les dépasse.
Nous avons arraché sa barre à l'horizon,
Uésolu d'un regard l'empyréeen poussières,
Ei chassé le troupeau des idoles grossières
Sous le grand fouet d'éclairs que brandit la Raison.
Nous savons que le mur de la prison recule. Que le pied peut franchir les colonnes d'Hercule, Mais qu'en les franchissant il y revient bientôt ; Que la mer s'arrondit sous la course des voiles; Qu'en trouant les enfers on revoit des étoiles ; Qu'en l'univers tout tombe, et qu'ainsi rien n'est haut.
Nous savons que la terre est sans piliers ni dOme, Que l'inlini l'égale au plus chélif atome ; Que l'espace est un v[de ouvert de tous côtés. Abîme où Ton surgit sans voir par où l'on entre. Dont nous fuit la limite et dont nous suit le centre, Habitacle de tout, sans laideurs ni beautés ;
Que l'homme, fier néant, n'est qu'un des parasites
D'une sphère oubliée entre les plus petites,
Parasite à son tour des crins d'or du soleil,
Qu'à peine pesons-nous aux balances du gouffre.
Et que le plus haut cri de notre chair qui souffre
S'y perd comme un vain songe au fond d'un noir sommeil.
Eh bien l quoique l'azur ait déçu nos sondages, Nous lui rendons encore un vieux reste d'hommages,
* Extrait d'ua beaa poème portant le même titre, dédié aux victimes de l'as ceusion du ballon le Zénith. On peut saisir iei, merveilleusement réalisé, l'ai liage si rarement obtenu de l'esprit scientifique et de la poésie.
274 CHRESTOMATHIB FRANÇAISE
Nous n'espérons jamais sans y lever les yeux. D'où nous vient ce penchant à redresser la lôle, Ce geste, cher à l'homme, inutile à la béte. Involontaire appel de la pensée aux cieux I
Est-ce de la foi morte un importun vestige ? Est-ce un pli séculaire et que rien ne corrige, Par la race hérité des pâtres d'Orient ? Est-ce un natif instinct propre à l'humain génie ? Ou n'est-ce qu'un hasard, la fortuite harmonie D'un souriant désir et d'un bleu souriant ?
Cet accord est profond, quelle qu'en soit la cause : Dès que l'humanité fut au soleil éclose. Elle a comme un calice ouvert au ciel son cœur, Et, comme on voit planer un encens qui s'exhale, Depuis lors, où bleuit la voûte colossale, Plane son grand espoir, de sa raison vainqueur.
Et tant qu'on redira l'audace et l'infortune Des premiers qu'a punis la divine rancune Pour être allés ravir à ses sources le feu. Les mortels frémiront d'épouvante et d'envie A voir quelqu'un des leurs aventurer la vie Jusqu'aux bornes de l'air, au pays de leur vœu :
Comme s'ils sentaient là leur chaîne qui s'allège. Et que ce fût encore un bonheur sacrilège ; Comme si Prométhée, après des milliers d'ans. Pour nous encore aux dieux volant des étincelles, Achevait aujourd'hui par l'osier des nacelles L'attentat commencé par le roc des Titans t
Elevez-vous, montez, sublimes Argonautes, An-dessus de la neige, à des blancheurs plus hautes, Aussi loin que se creuse à l'atmosphère un lieu ! Où monte le souci du front des astronomes, Où monte le soupir du cœur des plus grands hommes, Plus haut que nos saints^ plus loin que notre adieu 1
Les câbles sont rompus : tout à coup seul et libre. Le ballon qui poursuit son fuyant équilibre