SULLY PRUDHOMME
S'engouffre, par Tespace aussitôt dévoré. Dans un emportement qui ressemble à la joie, Plus prompt que le faucon sur l'invisible proie. Il s*élance, en glissant, vers son but ignoré.
Où vont ceux que ravit Timpé tueuse allure
De cette étrange nef pendue à sa voilure.
Sans gouvernail ni proue, en une mer sans bord?
Au gré de tous les vents, traînés à la dérive.
Ne songent-ils qu*à tendre où nul vivant n'arrive,
Navigateurs lancés pour n'atteindre aucun port ?
La foule ardente et fruste où survit Encelade
Dans leur ascension n'aime que Tescalade,
Les admire en tremblant et ne les comprend pas :
« S'ils ne sont point partis pour mordre à l'ambroisie,
Et voir en son entier la nature éclaircie,
(Juel but, dit-elle, atteint ce formidable pas?
» S'ils ne sont point partis pour la cime des choses Pour y voir frissonner la première des causes, Et ce frisson courir au dernier des effets, Pour aller jusqu'à Dieu lire dans ses yeux mêmes Le mot de la justice et du bonheur suprêmes, Quels profits leur courage étrange aura-t-il faits ? »
Ils répondent : a La cause et la fin sont dans l'ombre;
Rien n'est sûr que le poids, la figure et le nombre.
Nous allons conquérir un chiffre seulement;
Ils sont loin les songeurs de Milet et d'Elée
Qui, pour vaincre en un jour tout l'inconnu d'emblée,
Tentaient sur l'univers un fol embrassement l
» Nous ne nous flattons plus, comme ces vieux athlètes. De forcer, sans flambeau, les ténèbres complètes, Pour saisir à tâtons ce monstre corps à corps; II nous suffit, à nous, devant le sphinx énorme. D'éclairer prudemment de point en point sa forme. Et d'en lier les traits par de justes raccords.
9 Ils sont loin les rêveurs subtils d'Alexandrie,
Et ceux qui reniaient la terre pour patrie 1
Nous ne nous flattons plus de la fuir, aujourd'hui ;
376 CHRESTOMATinB FRAKrATSR
A qnelqne SvasîoD que l'air pnr non* invite.
L'air même est notre gedle, avec nons il gravite,
II est terrestre encore et tout l'azur c'est lui I
n Mais la terre suffit à soutenir la base
D'un triangle ot l'algèbre a dépassé l'extase ;
L'astrononûe atteint ob ne meut plus l'azar :
Sous Jps plafonds fuyants, chasseresse d'étoiles,
Elle tisse, Arachné de l'iDflni, ses toiles.
Et suit de monde eu monde nn fli sublime et sûr.
» Montés pour redescendre avec la même charge.
Nos corps lourds n'auront pu que faire un pas plus large,
Un orbe un peu plus haut sur le sol en rampant,
Mais nous aurons du moins goûté la certitude,
(> qu'en vain demandaient les pères de l'étude
A leurs fronts isolés qu'ils s'en allaient frappant.
» Et peut-être plus tard, si la pensée humainc
Tonclie au fonil du mystère eu tirant sur sa rhaloe,
Le chiffre sans éclat qu'au ciel nous aurons lu.
Longtemps enseveli comme une valeur nulle,
Doit surgir glorieuit dans runii[ue fonnule
D'où le problème entier sortira résolu t n
La lutte pour la vie'.
Toat vivant n'a qu'un but : pers'^vérer k vivre; Même à travers ses maux il y trouve plaisir ; Esclave de ce but qu'il n'eut point à choisir, 11 voue entièrement sa force à le poursuivre. Ce qui borne ou détruit sa vie, il s'en délivre; Ce qui la lui couserve, il tache à s'en saisir : De là le grand combat, pourvoyeur du désir. Que l'espèce à l'espèce avec Aprelé livre. Ou tuer, ou mourir de famiue et de froid. Qui que tu sois, choisis 1 sur notre horrible sphère Nul n'évite en naissant ce carrefour étroit.
■ Eltrnit de laJuMIire (1S78}. pnima philoBapbiqas adioirsbla, oh 1« poèt« ■ tiaiti' les plim haute problèmea ds la t1«. Aprèa y avoir eiposi tontea Isa ikl- Hona aciïntlIiijueB qkii Font iloulsr de tajoslice, posS tllernativamsut la Ihbia tl rautlthtaa du mal at da bieu, il râsout «tls ■nlinomia an nna lynthiM d'unf dialectique serrée qui lert de ccneliuion (pliituallita au poime.
SULLY PRUDHOBiMB 277
Un titre pour tuer, que le besoin confère, Où la nature absout du mal qu'elle fait faire, Un brevet de bourreau, voilà le premier droit.
Entre États ^
Quand deux États rivaux, aux bornes mitoyennes, Pour se les disputer lèvent leurs étendards, Et qu'après maint exploit, tous, conscrits et soudards, Ont amplement fourni la pâture aux hyènes,
U se peut qu en changeant les frontières anciennes La victoire à Taveugle ait mieux taillé les parts, Ou que le favori de ses sanglants hasards Occupe uniquement les terres qu'il fait siennes :
N'importe 1 quels qu'ils soient, les arrêts du canon
Demeurent viciés, équitables ou non:
La sentence du meurtre est toujours immorale.
Chaque ennemi par l'autre est devant Dieu cité; Mais le juge est suspect dans chaque cathédrale, Où l'encens le provoque à la complicité.
Lldéal^.
Une suprême fm lie entre eux tous les cœurs;
Elle se cache à nous et pourtant nous attire,
Par le même idéal hantés, sans nous le dire,
Dans nos communs transports, dans nos vagues langueurs.
Cet idéal émeul jusques à ses moqueurs, Sur la place publique, aux jours de saint délire Où d'un peuple, vibrant comme une immense lyre, L'àme unique s'exhale en formidables chœurs 1
Nous pressentons alors quelque cité dernière,
Où s'uniront nos mains, nos fronts dans la lumière,
Tous frères, et rois tous par un sacre pareil ;
C*est dans notre tourmente une vive éclaircie. Dont nous reste longtemps la splendeur obscurcie, Comme aux yeux refermés luit un profond soleil.
> Extrait de la Justice. '
* Extrait de la Jtêstice.
La paix future ^
Le sang pur versé tant de fois Pour la fraternité rêvée Âtliédit le bronze où des lois La lettre, qui tue, est gravée.
Un jour les cœurs, tous envahis Par le grand flux d'araour qui monte.
De s'être si longtemps haïs N'auront plus que surprise et honte.
Il nous semble que le présent N'offre que rapine et carnage, Toujours pourtant il en surnage Un nouveau dogme bienfaisant.
Toujours les causes magnanimes Ont leur triomphe, lent ou prompt :
Fumés par le sang des victimes, Les oliviers triompheront î
Le rêve suprême *.
Te souvient-il du parc où nous errions si tristes ?
Dans un sentier tout jonché de lilas
La solitude alanguissait nos pas.
Le crépuscule aux fleurs mêlait ses améthystes.
Où sombrait le soleil, dans un lointain4)ays, Nos cœurs rêvaient une patrie absente... Quand une note au ciel retentissante
Gomme un trait d'or soudain s'éleva du taillis ;
Une autre, puis une autre, en sonores fusôes
Par temps égaux jaillirent de ce bois;
Puis, d'un essor qui s'essayait, la voix Préluda vaguement par roulades brisées.
^ Extrait de la Justice.
* Extrait da Bonheur (1888), poème d'uae métaphysique hardie où raateor a «ssayé de résoudre poétiquement la question de l'au-delà. — Cet extrait, d'an charme si délicat et si toucliant, montre que, dans les questions philosophiques les plus abstraites, le poète sait garder sa fraîcheur d'imagination et tout le charme dé son àme exquise.
SULLY PRUDHUMME Z/îf
Tu t'arrêtas, le doigt sur la bouche, et me dis ;
« Le rossignol chante 1 prêtons l'oreille. »
Avidement tu l'écoutais, pareille A quelque ange en exil au seuil du paradis.
La nuit mélancolique achevait de descendre Et semblait sur le parc avec lenteur tomber, Comme d'un un tamis une légère cendre, En noyant les contours qu'elle allait dérober;
I/écharpe du zéphyr frissonnait sans mormore, Et molle s'affaissait sur les prés assoupis; Le ciel, obscur enfin, couvrit la terre obscure Comme un dais somptueux parsemé de rubis.
Et le chant déchira, plus large et plus sonore,
De l'azur assombri les voiles plus épais,
De monde en monde allant plus haut, plus haut encore,
Troubler de Tinlini l'inaccessible paix.
L'étoile au coeur de feu qui tressaille et palpite Paraissait écouter avec étonnement La lyre si puissante et pourtant si petite Qui vibrait au gosier de son terr3stre amant.
Ah l que ces notes sanglotantes, Ces beaux cris épars, où souffrait L'oiseau blessé d'un mal secret, Caressaient nos âmes, flottantes Du vœu stérile au vain regret !
Nous pleurions, nous croyions entendre Tour à tour triompher, gémir, Douter, croire, espérer, frémir.
Dans cette voix vaillante et tendre.
Le genre humain prince et martyr.
Car un mal aussi le tourmente Quand, sous les ricb'^s nuits d*élé, Par l'appel de l'immensité A fuir sa planète inclémente, n sent qu'il est sollicité,
CHnESTOXATHlB nUKÇAISI
Hais que, trop fragile et trop brève, L'ule d'Icflre audacieux Jusqu'au seuil effleuré des deux A cette fange ne IVnlève Que pour l'y précipiter inleux !
Nous revînmes, gagnes par un trouble indicible. Nous parlant do bonheur qui ne sera possible
Qu'ailleurs, plus tard, très loin, très haut... Dans un astre où t'amour sans mensonge et sans tacb D'incorruplihirs cŒurs indissoluble attache,
Respirera l'air f|u'it lui faut!
Puis dans le vieux salon disert, calme retraita Qu'éclairait mollement nne lune discrète.
Tu t'assis ù ton clavecin ; Une gamme rapide en émut chaque touche, El tu laissas éclore et vibrer sur la bouclie
L'angoisse qui gonflait ton sein.
Tu repris d'une voix p<^inHrunte et fiévreuse, Pour en approfondir la douceur douloureuse,
Tous les trilles du rossignol ; Ton art en fit monter jusqu'à Dieu l'harmonie Sur les ailes que prête aax sous l'humain génie
En les accouplant à son vol t
J'écoutais, tour i\ tour lente ou vive, ta plainte Descendre, s'élever, puis retornl>er éteinte.
Puis ardente se ranimer; Echo vivant, mon creur en sentait chaque phrase A ton gré, tour & tour, le ravir dans l'extase,
Dans la détresse l'abimer...
Ton chaut s'évanouit comme un baiser qui tremble, El sons tes doi(;ls tendus, arrêtés tons ensemble,
Expira le dernier accord ; Et p^e, les yeux clos, la tête renversée, Stella, tu répondis tout bas à ma pensée :
« Après la mort, après la mort! •