‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 64 sur 166 · SULLY PRUDHOMME · texte numérisé non relu

SULLY PRUDHOMME

Le monde futur ^

Lamentable océan des douleurs, dont la houle Se soulève en hurlant, s*alTaisse et se déroule

Et marche en avant sans repos !

iN'est-il donc pas encore apparu sur ta route Un monde fraternel où quelque ami t'écor.te ?

N'aurais-tu nulle part d'échos?

Personne en ces déserts renaissants qui t'engouffrent N'est-il apte à comprendre un cri d'âmes qui soullrent,

Un appel d'humain désespoir?

Le Temps amasse en vain décombres sur décombres: II n'a pas épuisé des formes et des nombres

L'intarissable réservoir.

L'humanité là- bas est peut-être une ébauche Qu'il s'essaie à pétrir, qu'il éprouve et qu'il fiauche

Pour l'achever durable ailleurs...

Ah ! si tu rencontrais quelque terre accomplie Où jeune elle apparût émondée, embellie,

Heureuse par des dons meilleurs,

Et si là d'autres cœurs aux résonnantes fibres Battaient à l'unisson des plaintes dont tu vibres,

Emus d'un amour bienfaisant; Si, possesseurs du vrai, de règles enfin sûres, D'autres esprits pour baume aux terrestres blessures

T'offraient leur sagesse en présent !

Marche ! Là-bas grandit dans les ombres épaisses Un globe qui ressemble à celui que tu laisses

Derrière toi décroître et fuir...

Autour de son soleil qui se rapproche il vole, Il blanchit, décoré d'une douce auréole.

Et commence à s'épanouir.

Œuvres à lire Jo Sully Pradhorame (Lemerre, éditeur, Paris) : Stances et poèuies (18»ir>). les Solitudes (ISCU; ; les Destins (1872); les Vaines tendresses (1875): la Justice (1878); le Prisme (1886); le Bonheur (1888); Testament poétique (1901). — Critiques à consulter : Sainte-Beuve, Portraits contemporains; Théophile Gautier, Rapport sur ia poésie française de 18.')7 à 1867; Gnyau- L'art au point de vue soeiolotjique ; Brunetière, L'Evolution de la poésie lyrique; Jules Lemaitre, les Contemporains ; Gaston Paris, Penseurs el poètes (1896).

I Extrait du Bonheur.

ZOZ CHRESTUMATHIK rHAAI^AlbA

FRANÇOIS GOPPÉE

Né à Paris en Ï8éi.

Si la caractéristique du Parnasse était, comme on Ta dit à tort, le culte de la forme et Thabileté technique, François Goppée serait un des écrivains les mieux caractérisés de cette école. Chez lui, la perfection du style est, en effet, l'élément principal; il possède tous les secrets de la langue poétique, et sait s*en servir avec une grande virtuosité ; c'est un des meilleurs versificateurs français. Dans la plupart de ses œuvres, le fond ne vaut pas la forme ; il a des qualités très appréciables, mais il manque d'inspiration et d'ampleur. Par ses tendances générales, Goppée est un réaliste et un moderniste. Formé en dehors de la culture classique, car la pauvreté de sa famille l'empêcha de finir ses humanités, il n'a jamais traité les grands thèmes antiques que les autres parnassiens ont tant recherchés ; de même, il ne s'est jamais élevé jusqu'aux régions philosophiques. Sa poésie, d'ailleurs très originale et très remarquable dans son genre, plonge par toutes ses racines dans la vie moderne, dans la réalité ambiante. Le poète a fait avec les incidents de sa vie sentimentale du lyrisme élégiaque, il a peint des intérieurs de vie bourgeoise, des scènes d'intimité familière ; mais sa plus grande originalité est d'avoir fait entrer dans la poésie française les petits, les humbles, les pauvres, que l'art aristocratique des poètes avait jusque-là dédaignés. Sans grande élévation, tombant même fréquemment dans la banalité, Goppée a beaucoup de charme pittoresque, de grâce attirante, d'éloquence attendrie. Dans son théâtre en vers, élégiaque ou dramatique, il s'est élevé beaucoup plus haut que dans ses poèmes. Ses plus belles pièces n'ont pas la superbe envolée lyrique du drame d'Hugo, mais elles sont plus pondérées et contiennent des situations dramatiques d'une très grande beauté . Par l'ensemble de son œuvre, Goppée est certainement un grand poète, et l'on s'explique qu'il plaise à la fois à la foule et aux lettrés.

Promenade'.

Je suis un pâle eufanl du vieux Paris, et j'ai Le re^Tot des rêveurs qui n'ont pas voyagé. Au pays hlou mon àme en vain se réfugie. Elle n'a jatnais pu perdre la nostalgie Des verts chemins qui vont là-bas, à l'horizon. Comme un pauvre captif vieilli dans sa prison Se cramponne aux barreaux étroits de sa fenêtre, Pour voir mourir le jour et pour le voir renaître,

« Extrait des Intimités (18GS). La pièce n'a pas de titre, dans le recueil.

FRANÇOIS COPPÉK 283

Ou comme un exilé, promeneur assidu, Re^^arde du coteau le pays défendu Se dérouler au loin sous l'immensité bleue. Ainsi je fuis la ville et cherche la banlieue. Avec mon rêve heureux j'aime partir, marcher Dans la poussière, voir le soleil se coucher Parmi la brume d'or, derrière les vieux ormes, Contempler les couieîirs splendides et les formes Des nuages baignés dans l'occident vermeil. Et, quand l'ombre succède à la mort du soleil, M'éloigner encor plus par quelque agreste rue Dont l'ornière rappelle un sillon de charrue. Gagner les champs pierreux, sans songer au départ, Et m'asseoir, les cheveux au vent, sur le rempart.

Au loin, dans la lueur blême du crépuscule, L'amphithéâtre noir des collines recule, Et, tout au fond du val profond et solennel, Paris pousse à mes pieds son soupir éternel. Le sombre azur du ciel s'épaissit. Je commence A distinguer des bruits dans ce murmure immense, Et je puis, écoutant, rêveur et plein d'émoi. Le vent du soir froissant les herbes près de moi, Et, parmi le chaos des ombres débordantes, Le sifflet douloureux des machines stridentes, Ou l'aboiement d'un chien, ou le cri d'un enfant, Ou le sanglot d'un orgue au lointain s'étoufTant, Ou le tintement clair d'une tardive enclunie,

Voir la nuit qui s'étoile et Paris qui s'allume.

La petite marchande de fleurs ^

Le soleil froid donnait un ton rose au grésil,

Et le ciel de novembre avait des airs d'avril.

Nous voulions profiler de la belle gelée.

Moi chaudement vêtu, toi bien emmitouflée

Sous le manteau, sous la voilette et sous les gants.

Nous franchissions^ parmi les couples élégants,

La porte de la blanche et joyeuse avenue^

Quand soudain jusqu'à nous une enfant presque nue

1 Extrait des Intimités. La pièce est Bans titre.

i CHRBETOUATHIË t'RAM^AlSE

Et lîviile, tenant des lleuretles en maia, Accourut, se Travanl à la liâte un chemin Enlre les beaux habite el les riclies ioilelles,

Sons offrir un petit bou<|uet de violettes. Elle avait devim'^ que nous ('-lions heureux Sans doute et s'Mail dit : — lU seront généreux. Elle nous proposa ses fleurs d'une voix douce, En souriant avec ce sourire qui tousse. Et c'était monstrueux, cette enfant de sept ans Qui mourait de l'hiver en offrant le prinlemps. Ses pauvres petits doigts t'Iaient pleins dengi'turcs. Moi, je sentais le Tin parfum de les fourrures. Je voyais ton con rose et blanc sous la funcbon. Et je touchais ta main chaude dans ton manchon. Nous fîmes notre olt'runde. amie, et nous passdjiics ; Mais la galté s'étail envolée, et nos Ames Gardèrent jusqu'au soir un souvenir amer. .Vtignonne, nous ferons l'aumdne cet hiver.

L'Attente < .

An bout du vieux cauni plein de mais, juste en face De l'Océan et dans la dernière niusun, .-Xs-ii^e à sa fenêtre, et quelque temps qu'il fasse. Elle se tient, les yeux fixés sur l'horizon. Bien qu'elle ait la pâleur des éternels veuvages. Sa rol>e est claire ; et bien que les soucis pesants Aient sur ses Irails flétris exercé leurs rava;:cs. Ses vétenicnls sont ceux des fUles de seize ans. Car depuis bien des jours, patiente vigie, Dès l'instant où la mer bleuit dans le malin Jusiju'à ce qu'elle soit par le couchant riiugie. Elle est assise là, regardant au lointain. Cliaque aurore elle voit une tardive Étoile S'éteindre, et chai[ue soir le soleil s'enfoncer A celle place ofi doit reparaître la voile Qu'elle vit là, jadis, pdlir et s'effacer. Sitrail d«i Foimei modtrnei IISUOI.

Son cœur de fiancée, immuable et fidèle, Attend toujours, certain de l'espoir partagé, Loyal ; et rien en elle, aussi bien qu'autour d'elle, Depuis dix ans qu'il est parti, rien n'a changé.

Les quehjues doux vieillards qui lui rendent visite, En la voyant avec ses bandeaux réguliers, Son ruban mince où pend sa médaille bénite, Son corsage à la vierge et ses petits souliers,

La croiraient une enfant ingénue et qui boude. Si parfois ses doigts purs, ivoirins et tremblants, Alors que sur sa main fiévreuse elle s'accoude, Ne livraient le secret des premiers cheveux blancs.

Partout le souvenir de l'absent se rencontre En mille objets fanés et déjà presque anciens ; Cette lunette en cuivre est à lui, cette montre Est la sienne, et ces vieux instruments sont les siens.

Il a laissé, de peur d'encombrer sa cabine. Ces gros livres poudreux dans leur oubli profond, Et c'est lui qui tua d'un coup de carabine Le monstrueux lézard qui s'étale au plafond.

Ces mille riens, décor naïf de la muraille, Naguère il les a tous apportés de très-loin. Seule, comme un témoin inclément et qui raille. Une carte navale est perdue en un coin ;

Sur le tableau jaunâtre, entre ses noires tringles. Les vents et les courants se croisent à l'envi ; F]t la succession des petites épingles N'a pas njarqué longtemps le voyage suivi.

Elle conduit jusqu'à la li^Mie tropicale Le navire vainqueur du flux et du reflux. Puis cesse brusquement à la dernière escale, Celle d'où le m;xrin, hélas l n'écrivit plus.

Et ce point justement où sa trace s'arrête Est celui qu'un burin savant fit le plus noir; C'est l'obscur rendez- vous des flots, où la tempête Creuse un inexorable et profond entonnoir.

Hais elle ae voil pas le lablean redoutable Et feuillette, l'esprit ailleurs, da bout des doigts. Les planches d'un herbier éparses sur la table, Pleurs pâles qu'il caeillit aux Inde^, autrcrois.

Jusqu'au soir sa pensée extatique et sereine Songe au chemin qu'il fait en mer pour revenir. Ou parfois, évoquant des jours meilleurs, égrène Le chapelet mystique et doux du souvenir ;

Et quand sur l'Océan la nuit met son myslitre, Calnift ei fermant les yeux, elle rêve du chant Dos matelots joyeux d'apercevoir la terre El d'un navire d'or dans le soleil couchant,

Petits bourgeois'.

Je n'ai jamais compris l'ambition. Je pense Qne l'homme simple trouve en lai sa récompense, li^t le mo<lps(e sort dont je suis envieux. Si je travaille bien et si je deviens vieux, Sans que mon cosur de luxe ou de gloire s'affame. C'est celui d'un vieil honiuic avec sa vieille fenirne. Aujourd'hui bous rentiers, hier petits marchands, Retiri's tout au bout du faubourg, près des champs. Oui, cette vio intime est digne du poète. Voyez : le toit pointu porte nue girouette. Les roses sentent bon d:ms leurs carrés de linis Et l'ornement de fer fait bien sur le vieux puits. Près du seuil dont les Irois degrés forment (errasse, Un paisible chien noir, qui n'est guère de race. Au soleil de midi, dort couché sur le flanc. Le maître, en vieux chapeau de paille, en habit blanc. Avec ua sécateur qui lui sort de la poche, Marche dans le sentier principal et s'approche Quelquefois d'un certain rosier de sa façon Pour le liébarrasser d'nn gros colimaçon. Sous le bosquet, sa femme est à l'onibre et tricote ; Auprès d'elle, le chat joue avec la pelote.

FRANÇOIS COPPÉR 287

La treille est faite avec des cercles de tonneaux.

Et sur le sable tin sautillent les moineaux.

Par la porte, on peut voir, dans la maison commode,

Un vieux salon meublé selon l'ancienne mode,

Môme quelques détails vaguement aperçus :

Une pendule avec Napoléon dessus

Et des tètes de sphinx à tous les bras de chaise

Mais ne souriez pas. Car on doit être à l'aise.

Heureux du jour présent et sûr du lendemain,

Dans ce logis de sage observé du chemin.

Là sont des gens de bien, sans regret, sans envie.

Et qui font comme ont fait leurs pères. Dans leur vie

Tout est patriarcal et traditionnel.

Ils mettent de côté la bûche de No6l,

Ils songent à l'avance aux lessives futures

Et, vers le temps des fruits, ils font des coufitmcs.

Ils boivent du cassis^ innocente liqueur!

Et chez eux tout est vieux, tout, excepté le cœur.

Ont-ils tort, après tout, de trouver nécessaires

Le premier jour de l'an et les anniversaires,

D'ol)server le Carême et de tirer les Rois,

De faire, quand il tonne, un grand signe de croix,

D'être heureux que la fleur embaume et l'herbe croisse,

Et de rendre le pain bénit à leur paroisse?

— Ceux-là seuls ont raison qui, dans ce monde-ci, Calmes et dédaigneux du hasard, ont choisi

Les douces voluptés que l'habitude engendre. — Chaque dimanche, ils ont leur fille avec leur gendre ; Le jardinet s'emplit du rire des enfants, Et, bien que les après-midi soient étouiTants, L'on puise et l'on arrose, et la journée est courte. Puis, quand le pâtissier survient avec la tourte, On s'attable au jardin, déjà moins échauffé, Et la lune se lève au moment du café. Quand le petit garçon s'endort, on le secoue^ Et tous s'en vont alors, baisés sur chaque joue, Monter dans l'omnibus voisin, contents et las. Et chargés de bouquets énormes de iilas.

— Merci bien, bonnes gens, merci bien, maisonnette. Pour m'avoir, l'autre jour, donné ce rêve honnête,

88 GBRRSTOIIATHIE FRANÇAISE

Qu'en m'éloignant de vous mon esprit prolongent Avec la jouissance exquise du projet.

La mort des oiseaux*.

Le soir, au coin du feu, j'ai pensé bien des fois A k niorl d'un oiseau, quelque pari, dans les bois, l'eiiiiaiit les trisles jours de l'hiver nionolone, Les jiauvres nids di^serls. les nids qu'on abandonne, Se balancent au vent sur un ciel gris de fer. Oli ! comme les oiseaux doivent mourir l'hiver ! l'ourlant, lorsijue viendra le temps des violelles, Ndus ne trouverons pas leurs di''lieals si|uelelles Duiis le pmn d'»vri1, où nou^ irons courir. Est-ce que les oisMux se eacliput pour mourir?

L'hirondelle du Boudha*.

Quand son enseignement eut consolé le monde.

Le Roudha, retiré dans la djon^le profonde.

Et du seul NirvAna désorninis soucieux,

S'assit pour méiiiter. les bras levés aux cicnic ;

Et, gardant pour toujours celte sainte attitude,

II vt^ot dans l'extase et dans la solitude.

Concentrant son esprit sur un rêve sans fin.

Avant d'être absorl»; par le Nfaut divin.

Le tcm|is avait rendu tout maijjre et toiil débile

Ije cor|)s osailié do l'ascète immobile ;

Ijes lianes grimpaient sur son torse engourdi

Que ne réclianlîuit plus le soleil de midi ;

FA SCS yeux sans rf^^'ard, dans leurs mornes paupières

Semblaient avoir acquis la dureté des pierres.

Il aurait dû mourir, par la fuini consumé ;

Mais les petits oiseaux, dont il était aimé,

l,es oiseaux qui chantaient dans les branches lleuries.

Venaient poser des finits sur ses lèvres flétries.

Et, depuis très loogti-mps, c'est ainsi '|ue vivait

I^ Boudha vénérable, absolument parfait.

' Extrait asalTumftJei.

FRANÇOIS GOPPÉE 289

Donc mille et mille fois, et mille fois encore,

La lune qui blanchit et le soleil qui dore

Les forêts, sur son front tour à tour avaient lui,

Sans que se fût distraite un seul instant en lui

Sa pensée, en un songe immuable perdue,

Lorsque., dans sa main droite, au ciel toujours tendue,

Dans sa main sèche et grise ainsi que du granit,

Une hirondelle vint, un jour, et fit son nid.

L'extase du Boudha ne parut point troublée

Par cette confiante et fidèle exilée

Qui, franchissant du vol la montagne et la mer,

Des froids climats du Nord revenait, chaque hiver,

Et retrouvait toujours son nid chaud et paisible

Dans le creux de la main du rêveur impassible.

A la fin, cependant, elle ne revint plus.

Et, quand les derniers temps furent bien révolus

Du retour des oiseaux que Texil seul protège,

Lorsque l'Himalaya se fut couvert de neige,

Et lorsque tout espoir fut perdu, le Boudha

Détourna lentement la tête ; il regarda

Sa main vide ; et les yeux du divin solitaire,

Qui depuis si longtemps n'avaient rien vu sur terre,

Ses yeux tout éblouis d'immensité, ses yeux

Eteints et fatigués de contempler les cieux,

Ses yeux aux cils brûlés, aux paupières sanglantes.

S'emplirent tout à coup de deux larmes brûlantes ;

Et celui dont l'esprit était resté béant

Devant l'amour du vide et l'espoir du néant.

Et qui fuyait la vie et ne voulait rien d'elle,

Pleura, comme un enfant, la mort d'une hirondelle.

La tète de la Sultane ^

Le fils du grand Mourad, le sultan Mahomet, Quand il veillait le jour, la nuit quand il dormait, N'avait qu'une pensée et qu'un rêve : Byzance! Parfois, dans un léger caïque de plaisance

* Extrait du recueil ies Récits et les Elégies. — Sans être comparable à Victor Hugo. Leconte de Lisle ou Horedia, Goppée est un poftte «épique très distingué. On pourra voir, dans le tragique récit qui suit, qu'il possède la foiro et l'énergie dans la mesure.

Qu'emportaient sur la mer vingt robustes rameurs, Pensif, il écoutait les confuses rumeurs De la ville, et voyait, mais de trop loin encore. Ses dômes se mirer dans Tazur du Bosphore. Comme un noble étalon irrité par un taon, Ayant toujours au cœur ce désir, le sultan Savait ^ue les soldats lui seraient nécessaires, Et souvent il jetait de For aux janissaires; Mais ceux-ci, par la paix trop longue corrompus. N'étaient jamais assez abreuvés ni repus, Et réclamaient de lui toujours plus de largesse ; Si bien que Mahomet, dans sa haute sagesse, De leur plainte vénale un jour se fatigua. Furieux, il avait soufQelé leur aga.

Et s'était enfermé dans son harem de Brousse. Comme la soldatesque aisément se courrouce, Bientôt Témeute, avec ses cris et ses sifflets, S'agita sourdement autour du vieux palais Qui demeurait toujours clos, muet et terrible. Devant le mur roussi que l'ardent soleil crihlo, La foule des soldats mutins, qu'on reconnaît A la cuiller de bois pendue à leur bonnet, Se rassemble et s'indigne en tumultueux groupes. Car on a répandu ce bruit parmi les troupes Que celui qui les traite avec tant de dédain. Dans un kiosk enfoui sous l'ombre d'un jardin Où, môme en plein midi, le jour à peine fil Ire, Accablé de langueur et charmé par un philtre. Fatigue de son poids les coussins d'un sopha. On dit qu'une Epirote aux yeux bleus triomp'.a De ses anciens désirs de guerre et de victoire. Et que Mahomet deux, au mépris de sa gloire, Ne veut plus désormais que vivre par les sens Et, la guitare en main, chanter des vers persans. Et la révolte croît comme la mer qui monte.

« Honte au sultan lascif et lâche ! cent fois honte ! » Répète en menaçant le murmure irrité.

Comme un bourdonnement de mouches en été. u L'argent qu'on réclamait, on n'y songe plus guère. Nous voulons des combats, du sang et de la guerre.

FRANr.OIS COPPKK 291

Le grand sabre d'Othman se rouille. Prétend-on

Nous engraisser pour rien de riz et de mouton î

On se fût contenté de trois aspres de paie ;

Mais malheur au sultan qu'un candjiar effraie

Et que deux yeux pervers tiennent en leur pouvoir I

Qu'il vienne l Nous voulons lui parler et le voir,

Et nous n'attendrons pas plus longtemps sa réponse.

Ouvrez-nous sur le champ la porte, ou qu'on l'enfonce 1

Nul de nous n'est un chien qu'on lui dise : « Ya-t'en I »

Le sultan I le sultan 1 nous voulons le sultan 1 »

Ainsi, montrant le poing, la sédition gronde ;

Mais la porte mauresque aux clous d'or, lourde et ronde,

Reste close, et toujours le sérail est fermé.

Pourtant Khalil-Pacha, le vizir bien aimé.

Le seul des courtisans qui puisse se permettre

De frapper an harem et d'approcher du maître,

Insiste pour le voir et veut être entendu.

Sur un large divan mollement étendu

Et coiiïé du turban d'où jaillit son aigrette,

Mahomet le reçoit dans la chambre secrète

Oii fument des parfums sur quatre trépieds d'or.

Voluptueux et veule, il laisse errer encor

Son indolente main sur la guzla d'Epire;

Et celle qui commande au maître de l'empire

Et cause contre lui tant de rébellion.

Presque nue à ses pieds sur la peau d'un lion,

De ses longs cheveux noirs voile ses formes blanches.

Khalil, courbant le front et les mains sous ses manches,

Attend que de parler il obtienne loisir.

« Que veut, dit le sultan, mon fidèle vizir ?

Pour venir me troubler ici, sans qu'on l'appelle,

L'instant est mal choisi... Car ma sultane est belle,

Et je lui récitais des vers dignes d'Hafiz.

— Par Allah t lui répond Khalil, 6 noble fils

Du grand Mourad, cette heure est bien plus mal choisie

Pour rivresse amoureuse et pour la poésie .

Tes soldats révoltés vont forcer le palais.

Par ton aspect sublime, ô maître, apaise-les.

292 CHRKSTOMATHIK FRANÇAISB

Hautesse, montre-toi. Fais-les, par ta présence, Rentrer dans le devoir et dans Tobéissance. Ils se rappelleront quels respects te sont dus ; Mais il faut te montrer, ou nous sommes perdus t »

Pendant que le vieillard parle d'une voix grave, Mahomet deux sourit toujours à son esclave, Qui, prise d'un pudique et charmant embarras, Contre lui s'est glissée et le tient dans ses bras, L'effroi dans ses beaux yeux de pervenches fleuries, Et meurtrissant sa gorge aux rudos broderies Du caftan de drap d'or où brillent des rubis.

« Je rendrai ces mutins doux comme des brebis,

Dit le sultan. Je sais à quel point sont sincères

Le respect et l'amour de mes vieux janissaires.

Je boudais, voilà tout... On veut me voir... C'est bien. »

Puis faisant signe à Djem, l'eunuque nubien Qui goûle à lous ses plats et qui lèche la pierre Sur laiiuelle on étend son tapis de prière, Et déliant, avec un doux ^'esle d'aniaut, Les bras qui le tenaient dans leur enlacement. Il dit tous bas deux mots au nègre qui se penche ; Et, suivi de son vieux vizir à barhp blanche. Sans que par sa hautaine et sombre majesté Le murmure lointain paraisse être écouté. Allant droit au danger et certain d'y sufûre, Il descend le superbe escalier de porphyre Sur la rampe duquel sont sculptés des dragons.

Clameurs. La lourde porte a roulé sur ses gonds ; Et, dans la brume d'or d'un grand soleil oblique, Apparaît brusquement, sur la place publique, Le flot bariolé des fez et des turbans ; Et celte multitude aux milliers d'yeux flambants Salue en un seul cri de ses bouches sans nombre Le sultan radieux debout sous l'arche sombre. Khalil, le vieux vizir, le suit à pas discrets Et Djem, l'eunuque noir, quelques instants après. Survient et, derrière eux, dans une morne pose, 11 se place, cachant dans un sac quelque chose.

FRANÇOIS GOPPÉE 293

Au seuil de sou palais, le sultan fait trois pas;

Et, sur le peuple vil qui grouille et hurle en bas,

Avec tant de mépris son regard se promène

Qu'il force à reculer celte marée humaine.

a Que voulez- vous ? » dit-il d'un ton terrible et bref.

Mais les séditieux, à la voix de leur chef,

Sentent s*évanouir toute leur insolence,

D s*éconle un moment de très profond silence ;

Puis, de sa sombre voix qui tremble de courroux.

Le padischah demande encor :

« Que voulez-vous ? ^^

Alors un vieux soldat, un héros d'aventure,

Qui portait trois poignards passés dans sa ceinture,

Un vétéran du temps de Bayézid-Pacha,

Sortit des premiers rangs du peuple ; il s'approcha

Du sultan, et, levant sa face balafrée :

« Commandeur des croyants, dit-il, tête sacrée.

Nous t'appartenons tous à jamais, âme et chair.

Nous ne demandons rien, on nous paie assez cher.

Et mourir pour ta gloire est tout ce qu'on espère,

Mais permets au plus vieux des soldats de ton père.

Qui, sous lui, combattit avec quelque valeur

Scander-beg, Hunyade et Drakul l'empaleur,

De te faire écouter la vérité sévère.

Commandeur des croyants, on t'aime, on le révère ;

Et, si tu vois ici tout ce peuple irrité.

C'est que dans la mollesse et dans la volupté

On prétend que tu vis, esclave d'une femme.

Hautesse, prouve-nous que ce bruit te diffame.

Monte à cheval, reprends le belliqueux harnais,

Montre à tes vieux faucons le Grec ou l'Albanais ;

Ils te l'apporteront, expirant, dans leurs serres l

Et je te parle ici pour tous tes janissaires,

Aussi vrai que je suis musulman et hadji t

— Ce pavé de ton sang serait déjà rougi

Si tu n'avais au front ta belle cicatrice.

Cria Mahomet deux. Donc on croit qu'un caprice

Aurait un tel pouvoir sur le fils d'Amurat !

Tu penses qu'un baiser de femme, peuple ingrat,

292 CHRKSTOMATHIE FRANÇAISE

Hautesse, montre-loi. Fais-les, par ta présence, Rentrer dans le devoir et dans Tobéissance. Ils se rappelleront quels respects te sont dus ; Mais il faut te montrer, ou nous sommes perdus t »

Pendant que le vieillard parle d*une voix grave, Mahomet deux sourit toujours à son esclave, Qui, prise d'un pudique et charmant embarras, Contre lui s'est glissée et le tient dans ses bras, L'effroi dans ses beaux yeux de pervenches Ueuries, Et meurtrissant sa gorge aux rudes broderies Du caftan de drap d'or où brillent des rubis.

« Je rendrai ces mutins doux comme des brebis,

Dit le sultan. Je sais à quel point sont sincères

Le respect et l'amour de mes vieux janissaires.

Je boudais, voilà tout... On veut me voir... C'est bien.»

Puis faisant signe à Djem, l'eunuque nubien Oui goûte à tous ses plats et qui lèche la pierre Sur laquelle on étend son tapis de prière. Et déliant, avec un doux geste d'amant, Les bras qui le tenaient dans leur enlacement. Il dit tous bas deux mots au nègre qui se penche ; Et, suivi de son vieux vizir à barbe blanche, Sans que par sa hautaine et sombre majesté Le murmure lointain paraisse être écouté. Allant droit au danger et certain d'y suffire, 11 descend le superbe escalier de porphyre Sur la rampe duquel sont sculptés des dragons.

Clameurs. La lourde porte a roulé sur ses gonds ; El, dans la brume d'or d'un grand soleil oblique, Apparaît brusquement, sur la place publique. Le Ilot bariolé des fez et des turbans ; Et cette multitude aux milliers d'yeux flambants Salue en un seul cri de ses bouches sans nombre Le sultan radieux debout sous l'arche sombre. Khalil, le vieux vizir, le suit à pas discrets Et Djem, l'eunuque noir, quelques instants après, Survient et, derrière eux, dans une morue pose, 11 se place, cachant dans un sac quelque chose.

Au seuil de sou palais, le sultan fait trois pas;

Et, sur le peuple vil qui grouille et hurle en bas,

Avec tant de mépris son regard se promène

Qu'il force à reculer celte marée humaine.

a Que voulez- vous ? » dit-il d'un Ion terrible et bref.

Mais les séditieux, à la voix de leur chef,

Sentent s'évanouir toute leur insolence,

D s*écoule un moment de très profond silence ;

Puis, de sa sombre voix qui tremble de courroux,

Le padischah demande encor :

« Que voulez-vous ? ^^

Alors un vieux soldat, un héros d'aventure,

Qui portait trois poignards passés dans sa ceinture.

Un vétéran du temps de Bayézid-Pacha,

Sortit des premiers rangs du peuple ; il s'approcha

Du sultan, et, levant sa face balafrée :

« Commandeur des croyants, dit-il, tête sacrée.

Nous t'appartenons tous à jamais, âme et chair.

Nous ne demandons rien, on nous paie assez cher.

Et mourir pour ta gloire est tout ce qu'on espère,

Mais permets au plus vieux des soldats de ton père.

Qui, sous lui, combattit avec quelque valeur

Scander-beg, Hunyade et Drakul l'empaleur,

De te faire écouter la vérité sévère.

Commandeur des croyants, on t'aime, on te révère ;

Et, si tu vois ici tout ce peuple irrité.

C'est que dans la mollesse et dans la volupté

On prétend que tu vis, esclave d'une femme.

Hautesse, prouve-nous que ce bruit te diffame.

Monte à cheval, reprends le belliqueux harnais,

Montre à tes vieux faucons le Grec ou l'Albanais ;

Ils te l'apporteront, expirant, dans leurs serres l

Et je te parle ici pour tous tes janissaires.

Aussi vrai que je suis musulman et hadji t

— Ce pavé de ton sang serait déjà rougi

Si tu n'avais au front ta belle cicatrice,

Cria Mahomet deux. Donc on croit qu'un caprice

Aurait un tel pouvoir sur le fils d'Amurat î

Tu penses qu'un baiser de femme, peuple ingrat.

S94 CHRBSTOMATHIE FRANÇAISE

A fait fondre Torgueil de ce coeur intrépide ! Vous avez pu le croire aussi, troupe stupide! Vous avez cru, soldats vantards et querelleurs, Qu'on domptait le lion avec un frein de fleurs ! Eh bien ! vous allez voir la marque de sa griffe. Vous osez m'accuser, moi, sultan, moi, khalife, Moi, la forme terrestre et visible d'Allah ! Fils de chiens, ma réponse est prête... La voilà 1 »

Et quand il eut ainsi parlé d'une voix mâle, Mahomet deux plongea sa main royale et pâle Au sac de cuir que Djem à genoux lui tendit ; Puis il en arracha brusquement et brandit, Aux regards stupéfaits de la foule attroupée, Une tête saignante et fraîchement coupée. Celle de la sultane aux yeux couleur de ciel, Que dans son sac immonde et pestilentiel Venait d'apporter là, toute chaude, l'eunuque. Tranchée atrocement de la gorge à la nuque, Sous le désordre noir des longs cheveux sanglants Où Mahomet crispait alors ses beaux doigts blancs, La tôle lamentable et presque encor vivante. Les dents à nu, les yeux dilatés d'épouvante, Oscillait dans la main ferme qui la tenait Et sur le marbre pur lugubrement saignait ; Et la foule un moment resta comme étouffée Par l'horreur, en voyant ce monstrueux trophée D'où dégouttait sans cesse un gros flocon vermeil.

Soudain, le vieux témoin des crimes, le soleil, Qui se couchait alors dans sa majesté lente, A son tour ruissela d'une pourpre sanglante. D'un sinistre reflet de meurtre il éclaira Tout l'horizon, jusqu'à la mer de Marmara. L'astre sembla pleurer du sang, comme un visage ; Et, tout à coup, l'immense et lointain paysage, Le cirque des coteaux ombragés de forêts, Le port rempli de mâts confus, les minarets D'où les grâces d'Allah sont, la nuit, invoquées, Les coupoles de plomb des massives mosquées, lies marchés, les quartiers de bruit et de travail,

FRANÇOIS GOPPEE 295

El le sullau debout au seuil de son sérail

Où Tétendard aux crins de cheval flotte et bouge,

Et la foule, et le ciel el la mer, tout fut rouge

Et parut exprimer le présage hideux

Des flots de sang qu'allait verser Mahomet deux î

Mais, sans voir l'efifrayant symbole sur la ville,

Déjà la populace abjecte, lâche et vile,

D'an cri d'enthousiasme et d'amour acclamait

Ce prince devenu bourreau, ce Mahomet,

Qui la conviait toute à cette horrible fêle.

Criant : « Allah ! » criant le saint nom du Prophète,

Les soldats, prosternés aux pieds de leur sultan.

Couvraient d'ardents baisers le bas de son caftan,

Et vers son front levaient des regards pleins d'ivresse ;

Et, lorsque de leur rude et sauvage caresse.

Dédaigneux, il voulut enfin se dégager,

Comme on jette à des chiens leur charogne à ronger,

Mahomet deux lança la tête échevelée,

Bien loin, au beau milieu de la foule afl'olée.

Qui la reçut avec un râle de plaisir ;

Puis, joyeux et montrant du geste à son vizir

Ce peuple qu'enivraient son crime et sa présence :

« Et maintenant, dit-il, ils me prendront Byzance 1 »

Lettre ^

Non, ce n'est pas en vous « un idéal » que j'aime, C'est vous tout simplement, mon enfant, c'est vous-même. Telle Dieu vous a faite, et telle je vous veux. El rien ne m'éblouit, ni l'or de vos cheveu^, Ni le feu sombre et doux de vos larges prunelles, Bien que ma passion ait pris sa source en elles. Comme moi, vous devez avoir plus d'un défaut ; Pourtant c'est vous que j'aime et c'est vous qu'il me faut. Je ne poursuis pas là de chimère impossible ; Non, non 1 Mais seulement, si vous êtes sensible Au sentiment profond, pur, fidèle el sacré Que j'ai conçu pour vous et que je garderai,

* Extrait du recueil Les Eécits el lês Elégies.

}96 CHRESTOHATUIB FRAMÇAISB

Et si nous triomphons de ce qui nous sépare, Le rêve, cher enfant, oti mon esprit s'égare, C'est d'avoir à toujours chérir et proléger Vous comme vous voilà, vous sans y rien changer. Je vous sais le cœur bon, vous n'êtes point coquette; Mais je ne voudrais pas que vous fussiez parfaite, Et le chagrin qu'un jour vous me pourrez donner, J'y tiens pour la douceur de vous le pardonner. Je veux joindre, si j'ai le bonheur que j'espère, A l'ardeur de l'amant l'indulgence du père. Et devenir plus doux quand vous me ferez mal. Voyez, je ne mets pas en vous « un idéal », Et de l'humanité je connais la faiblesse ; Mais je vous crois assez de cœur et de noblesse Pour espérer que, grâce à mon effort constant. Vous m'aimerez un peu, moi qui vous aime tant l

Le Passant ^.

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