‹ Chrestomathie française du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 68 sur 166 · MICHEL, CONSTANTIN · texte numérisé non relu

MICHEL, CONSTANTIN

IfIGHRL, à part, apercevant Constantin qui vient de sargir à

droite, parmi les rochers . ^

Mais quoi?... Rôvé-je?... Un homme auprès de ce rocher.

Hant, et violemment

Holà, rôdeur, il est défendu d'approcher.

An large, sur le champ... La consigne est sévère...'

Au large t.. .

CONSTANTIN, •'approchant.

Calmez-vous. Ce n'est que moi, mon père.

MICHBL

Constantin l... Mon fils !

CONSTANTIN

Oui.

MIGHBL

Qui t'amène, dis-moi.

Dans cette solitude^ à cette heure ?... Et pourquoi Cette bouche qui tremble et cette face blême ?... Que viens-tu faire ici ?

CONSTANTIN

Qu'y faites-vous vous-même ?

MIGHBL

Réponds, et sans pousser ma patience à bout. Que viens-tu faire ici ?

CONSTANTIN

Mon devoir. Je sais tout.

«500 CHRESTOMâTHIB françaisb

MICHEL

Tu sais?...

CONSTANTIN

Que le Balkan va s'emplir d'un bruit d'armes ;

Que les Turcs vont venir, que ce bûcher d'alarmes

Auprès de lui n'a pas un fidèle gardien ;

Et, ce soir, pour sauver tout le pays chrétien,

Ainsi que votre honneur, mon père, et que votre âme.

Devant vous, malgré vous, j'y viens mettre la flamme.

MICHEL, à part.

Dieu juste ! j'adressais au démon mes défis. Et le voilà qui prend la forme de mon fils 1

Haut.

Quelle démence l As-tu vraiment fait un tel songe?

CONSTANTIN

Mon père, épargnez-vous la honte d'un mensonge. Le trône offert, le Turc ici même attendu .. Tout, je sais tout, vous dis-je, et j'ai tout entendu.

MICHEL, à part.

Enfer l

CONSTANTIN

Ou plutôt non... Non, ce n'est pas possible, Non, je me suis trompé, j'ai fait un rêve horrible, J'étais pris de folie, et vous avez raison... Lorsque vous vous disiez prêt à la trahison, Vous vouliez seulement abuser cette femme. N'est-ce pas? Son baiser scellant le pacte infâme, Dès que vous fûtes seul dans la nuit du chemin. Vous l'avez essuyé du revers de la main. Je devine. C'était une ruse, une feinte. C'est pour le cher pays, c'est pour la guerre sainte. Qu'un instant vous mettiez ce masque déloyal. Et vous venez ici pour donner le signal. Nous allons écraser Othorgul pris au piè^e ; Le Balkan, couronné du feu qui nous protège, Va flamber tout à coup d'Iskren à Kilandar, Et je vais m'éveiller de l'affreux cauchemar. Allumez ce foyer, mon p^re, et qu'il rayonne !

FRANÇOIS COPPKE 301

MICHEL

Donc je le suis suspect, donc mon fils m'espionne.

Ali I voilà du nouveau. L'héritier de mon nom

Ose se demander si je trahis ou non.

Mais depuis quand faut-il que le père supporte

L'oreille de son fils aux fentes de la porte ?

Depuis quand ai-je pris tes avis ? Depuis quand

Le chef est-il soumis à son valet de camp ?

Je ne daignerai pas te faire de réponse.

Tu sais qu'on m'obéit quand mon sourcil se fronce.

Or je veux rester seul, ce soir, sur ce plateau,

Et tu vas retourner à ton poste, au chAteau,

Par le plus court chemin, sur-le-champ. Pars et tremble.

J'allumerai ce feu plus tard, si bon me semble,

El je sais ce qu'il faut pour le bien du pays.

Je l'ordonne. Retourne à ton poste. Obéis.

CONSTANTIN

C'est donc vrai. Je n'ai pas fait un rêve funeste. La trahison est près de s'accomplir. Je reste.

MICHEL

Tu prétends l...

CONSTANTIN

Ah 1 je puis braver votre courroux. Car c'est ce qui me reste encor d'amour pour vous, Mon père, qui m'a fait venir sur cette cime Et jeter ma personne entre vous et ce crime. Sentiment filial, respect du chef vainqueur. Arrière ! Je n'ai plus qu'un désir dans le cœur. Je veux sauver — car Dieu m'en demandera compte — Mon pays du malheur, mon père de la honte. Il faut que l'incendie éclaire les sommets. Place 1 Je veux saisir cette torche.

MICHEL

Jamais.

CONSTANTIN

Mon père, songez-y ! mon père, prenez garde l Car Dieu vous voit, le ciel étoile vous regarde!...

CRUESTOXATHIB FRAKQAIBI

Je me suis demandé, qnand j'ai pu tout savoir,

Ce qu'exigeait l'hoDoeur, (|uel Hsât mon devoir.

H éUit clair, hélas ! DénoDcer l'acte infime,

Oni, vous dénoncer, vous el votre horrible femme î

Et démasqner ce Turc... Mais pour vous, malheureu.ïl

C'f lait la iriort après qudtiue supplice affreux ;

C'était, c'était surtout voire gloire passée

Par ce crime public en un jour effacée.

Devant cet effrayant devoir qui m'incombait.

J'ai vu, dans un éclair, la honte, le gibet.

Cette atroce action d'un fils livrant son père

M'a rempli de terreur, je n'ai pas pu la faire.

Non, je n'ai pas voulu que ce nom plein d'éclat

Fût méprisé, que lanl de ploire s'envolât

Comme nne feuille morte au souffle de la tombe,

Et qu'un jr>ur le passant crachât sur votre tombe.

Je me suis tù. Le cœur dévoré de tourmenl.

J'ai tardé, reculé jusqu'au dernier moment.

Mais à présent, je dois agir, car le temps passe.

Je veux bouter la llatiinic au feu d'alarme. Place!

Apaisez la patrie et le ciel en courroux.

Songez qu'en me laîsant j'ai détourné de vous

La mort sur l'échafaud, les tortures prochaines.

Sans moi, vous sentiriez déjà le poids des chatnei

Et la maiu du bourreau sur vous s'appesantir...

Mon père, n'allez pas m'en faire repentir !

Trop tard. Hegrelte donc d'avoir sauvé ma vie.

Il fallait, fils pieux, contenter ton envie

Et toul dire, et me voir, ûnsi qu'un vil Judas,

Massacré sous les yeux par mes propres soldats.

Tant pis pour toi. Ton creur s'interroge et discute.

Mais ce qu'a résolu le mien, je i'ex'''cute.

Qui n'a rien su prévoir ne peut rien einf>échcr.

Et je ne permets pas qu'on touche à ce liûcher.

Vons alran donneriez notre vieille frontière 1 Les Turcs ravageraient l'Europe tout entière. Tout le monde chrétien !

MICHEL

Il fut ingrat pour moi.

CONSTANTIN

Et le Christ, votre Dieu ?

MICHEL

Ce Dieu m'a-t-il fait roi ?

Malgré lui, je veux l'être, et le serai !

CONSTANTIN

Peut-être !

La couronne est parfois trop large au front du traître. Elle peut tout à coup, nouveau roi du Balkan, Vous tomber sur l'épaule et devenir carcan.

MICHEL

Tu m'insultes !... C'est trop de rage et de folie 1

CONSTANTIN

Eh bien, j'ai tort, c'est vrai... Pardon l je vous supplie l

Je ne sais plus que dire et j'appelle au secours !

A l'aide, 6 souvenirs guerriers des anciens jours 1

Soirs enivrants après les batailles gagnées,

Désordre du butin, drapeaux pris par poignées,

Cri de joie et d'orgueil du père triomphant,

Heureux de retrouver son page et son enfant

Et baisant sur son front la blessure encor tiède,

Vieux souvenirs de gloire et d'héroïsme, à l'aido !

Prouesses de jadis, exploits des temps passés,

Devant ce malheureux, accourez, surgissez,

Et faites-le rougir de sa trahison vile l

Dites-lui que demain, à son entrée en ville,

Les étendards pendus aux portes des palais

Au passage voudront lui donner des soufflets.

Dites, oh ! dites donc au héros qui défaille

Que ses soldats tombés sur les champs de bataille

Savent qu'il a rêvé ce crime exorbitant,

Qu'ils en parlent entre eux sous terre et qu'on entend,

Quand on passe, le soir, vers leurs tombes guerrières.

Un murmure indigné courir dans les bruyères !...

CHRESTOHATHIB FIUKÇAISB

NoD, TOUS De serez, pas misérable à ce point.

Et vous reculerez al vous ne voudrez point

Laisser un nom maudit dans toutes les mémoires!...

Ne Toyez-vous dnnc pas vos anciennes victoires,

Suppliantes, les hras tendus, i vos genoux f

|j4fs preiiRZ-voiis en haine et les cliasserez-vous.

Elles <|ue l'Occident joyeux a salui^s,

U'iioblement, ainsi que .les prostituées?

iN'iiii, vous Referez point ce crime al)joct et bast

Cela ne sera pas, cela ne se put pas I

Je me jelle à vos pieds, et je prie, el j'espère.

Et je vais retrouver mon héros et mon père !

Vous allez allumer ce bùclier de bois mort;

Vous arracher du cœur avec un mille elTort

Le turpide projet, la promesse honteuse,

El les jeter au feu comme une herbe hideuse

Qu'on fait brûler avec sa racine el sou fruit ;

El vous resterez pur, et le venl de la nuit

Emportera ce rêve horrible sur ses ailes,

Dans an grand tourbillon de flamme et d'étincelles t

C'en est assez. Debout ! car, par tous \^ décnons 1 Je veux devenir roi de la plaine et des monts, El couronner ma reine, el me venger liu prêtre. Aussi vrai que ce ciel est pur, cela doil être. Et tu perds la fureur et U r>''bellion. Va dis])uter plutôt sa charogne au lion Quand il a mis dessus ses six griffes tenaces. Hien n'y fera, sanglots, priùres ni menaces. El, sache-le, malgré les colùres d'enfant, On u'allumcra pas ce bûcher, moi vivant.

Vivant!.,. Quelle parole avez-vous prououci'-e? Vivanll... Oh I quelle atroce el san^^lanle [lensée Eciose en mon cerveau te torture el le mord ?

HICHKL

Je ne te comprends pas... Me vondrais-ln voir mor

CONSTANTIN

Je songe en ce moment que vous devriez l'être, Et d'une mort infâme, et de la mort du traître 1

MIGHBL

Tu (lis ?

CONSTANTIN

Je me souviens qu'à l'heure où nous parlons, Othorgul et ses Turcs entrent dans nos vallons. Que chaque instant perdu me rend votre complice, Et je songe au devoir qu'il faut que je remplisse.

MIGHBL

Quel devoir ?

CONSTANTIN

Je me dis que, très injustement.

J'ai voulu vous sauver du dernier ch&timent, Et que votre existence à la hache échappée Est un malheur pour tous... et que j'ai mon épéc !

mCHBL

Toi ! ton épée t

CONSTANTIN

Elle a, vierge de tout affront, Su détourner un jour la mort de votre front, ^t ma chair porte encor trace de ma blessure... Mais puisque l'&cre envie et l'ignoble luxure, Ont fait un scélérat du héros de jadis. Puisque, au mépris de tout, près de ces Tores mandits Vous allez mendier la conronne usurpée, Elle s'indigne alors, ma pure et noble épée. Et d'un éclair vengeur jaillissant du fourreau, Elle m'ordonne ici d'être juge et bourreau.

n tire Mm épée.

nCHBL, dégainant à son tour.

J'ai mon épée aussi, qui ne craint pas la tienne.

CONSTANTIN

Je défends mon pays et l'Europe chrétienne, Mon devoir de £oldat, l'honneur de ma maison,

ESTOMATHIK rRAXC*""

Et TOQS ne combnltei que pour la trahison.

Dieu nous voit el pr^ide au cliamp clos. Qu'il décide !...

A mort le Iraiire!

COSSTAMIT

nien! qH'ai-je fait!...

COXSTATtTlS

i^-tial J'abord... Mpllitns le fen !.

Vous Stes les ti''nioins, astres, ropards Jo Ilieu ! Mais devant ce cailavre el devant cette flamme, J'ijsp vous regarder el vous iiioutrer mon iiue, Mon [lèrv allait trahir sa [latrie et sa foi ! Etoiles, j'ai tuf mon père !... Jugez-moi !...

<EiivT<.'B a lire de Praiii;i>i3 Copp^e iLrmern, MiieuT, Pariai : i-" RfHquair, ilNUIi; iHlimilti (!««'; PMmts mnâirnta (18«l| ; La nrêvt an forgtroiu ilVïlp; Ltt Huuiblea 'ls;ai ; Lfë R/eiia el lea BUgitt (IST,'<). Poiaiei (iSSe-IBlWl. Tli<':itTe : Le P-iimaiu ilSUU) ; Lt Liilhier it Crémone ilHTii) ; Lt tritor IIMâOl : Ut ,<aeo6iie« ilsi'n ; Pour la couronne (1S»I. — Critique» t eoaaulter : Ed. Stliii-er, ElHdei >itr la Hil^rniiirt tvnlruiporaitia; VicUir Cherbuliei. Diuour) a i'acaddviif l'r-in\-aiie [lHS4ii h', de LeKure, Fmnçoit Coppte, rhonume. la vie el eauvra iltMl) ; .Iule» Lemnlire, I^i Conlemporains, t. l. (IRSA); Bruoetii':», /.VTvilHltiin d* la potHe hri-tut; Ch. Gidsl, mtmir* it la lUUrMuie fr^ofait-

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