MANUEL (EUGÈNE
Né a Paria en Î8'23, mort à Parisien I90i,
Dans le Parnasse contemporain Eugène Mannel représente anssi la poésie intime et familière. Un peu avant Goppée, marchant sur les traces de Sainte-Beuve, il avait dans ses Pages intimes, dessiné de délicieux petits tableaux de la vie moderne. Depuis lors il a suivi une voie parallèle à celle du peintre des Humbles. C'est un poète délicatement sentimental, d*un charme discret, d'une sensibilité touchante. Idéaliste convaincu, il a donné à ses peintures de la réalité la teinte charmante de son âme pure. Son œuvre est noble parce qu'elle chante tout ce qu'il y a de bon et de beau dans la vie, ne provoquant jamais que des émotions absolument saines.
Le rosier K
Il a vécn snr an tombeau Le rosier fleuri que j'adore :
Le mystère du froid caveau S'épanouit dans chaque rose 1
Sur le tombeau d'un pauvre enfant.
D'un pauvre enfant qui fut mon frère, n avait ses fleurs à tout vent Et ses racines dans la bière.
Un simple marbre a tout couvert, Le buis n'y vient plus en bordure ; Le thuya, l'ambre toujours vert, N'ombrage plus la sépulture.
Le deuil a parfois son dédain ; On a proscrit tout ce qui tombe, Et j'ai planté dans mon jardin L'humble rosier, fils de la tombe.
Parmi les autres confondu, Nul regard ne peut le connaître ; Dans la corbeille il est perdu ; Seul, je le vois de ma fenêtre.
Et j'hésite en le comparant :
Mêmes parfums et môme tige ; Sur sa corolle, indiffèrent, Le papillon plane et voltige
i Extrait des Pages intimes (1866).
CHBEfTOMATHIR PRAMIAISB
Son feaillage est aussi léger, Sa fleur n'est pas plus tôt flétrie ; Itîen ne trahit, pour IVlrauger, La première et sombre patrie 1 Hais sonvenl, au déclin du jour.
Quand la foi rêve, ou bien le iloula.
Sent, je m'approche avec amour, Je l'interroge et je IVcoule.
Alors, je le vois frissonner Au souvenir i]ne je rnveille :
Cliaigue rameau leiublc incliner Vers ma lèvre sa fleur vermeille ; II me parle du cber blondin Endormi dati^ la |)aix profonde.
Et fait passer dans njoti jiirdin (Jomme un souffle île l'autre monde.
Vision'.
J'ai vu, dans un rêve attristé. Deux chaumières presi|ue pareilles ; Et deux voix, dans l'obscurité, Plaintives, frapj>aient mes oreilles.
Chaque logis était caché Dans un de ces vallons prospères D'où la guerre avait arraché Bien des enfants et bien des pèi-es.
C'était l'biver : l'hiver accroît Le souci des absents qu'on aime, ^liiand ril|)re cuorsure du froid S'attaque au blessé morne el blême!
La neige posait lenti'inenl Ses flocons sur les branches mortes ; La bise au long gémissement Pleurait par les fontes des (lortes.
' Eitrait if Pendant ta guerre (ISvai, « lu pnète a «ipriiué Isn dcuilii de ]'À.iirii.'G tci
Tous les chemins étaient déserts ; Les corbeaux, sous la brume dense, Volaient par bandes, dans les airs, Aux festins flairés à distance.
Les deux foyers se ressemblaient ; Et, devant le feu de broussailles, Deux mères, dont les doigts tremblaient, Songeaient aux lointaines batailles.
L'angoisse étreignait ces deux cœurs Sevrés des caresses passées ; Le devoir avec ses rigueurs Troublait leurs naïves pensées ;
Leur esprit voyageait là-bas :
Point de lettre qui les rassure !
Quand les enfants sont aux combats, Pour les mères tout est blessure 1
L'une disait — cris obstinés.
Navrants dans sa langue ou la nôtre :
« Mein Kind !... Mein Kind I... » — Vous comprenez?
<( — Mon ûls 1... Mon fils!... » murmurait l'autie.
Et j'entendais, au même instant, Sur un affreux champ de carnage.
Contre la souffrance luttant.
Gémir deux enfants du même âge.
C'était en hiver, et le soir ; Les canons venaient de se taire, El, péle-méle, on pouvait voir Français, Saxons couchés à terre.
La neige aussi couvrait les bois.
Vers tous ces pâles fronts chassée; Un chœur de lamentables voix Perçait la nuit sombre et glacée.
Les deux soldats se ressemblaient.
Mourant quand il fait bon de vivre ; Et leurs pauvres membres tremblaient.
Bleuis par la bise ou le givre !
310 GHaSSTOMATHIE FRANQAISB
Us sentaient, trop faibles tous deux, Couler leur sang que rien n*étanche.
La bande des corbeaux hideux Tournoyait sur la plaine blanche.
Us s'éteignaient dans un ravin, En proie aux angoisses dernières ; Leurs yeux de loin suivaient en vain La longue ûle des civières !
L'étrange réveil du passé..
Qui précède Tadieu suprême, Evoquait pour cha(jue blessé La vision de ce qu'il aime ;
Et tous deux, au moment sacré Où la mort, en passant, vous touche.
Jetaient l'appel désespéré Que les petits ont à la bouche :
L'un répétait — cris obstinés,
Navrants dans sa langue ou la nôtre :
« Mutter!... Mutter !...» — Vous comprenez?
« — Maman !... maman l... » murmurait l'autre.
Viatique ^
Si vous voulez chanter, il faut croire d'abord : Croire au Dieu qui créa le monde et l'harmonie, Qui, d'un de ses rayons, allume le génie, Et se révèle à lui dans le phis humble accord : Si vous voulez chanter, il faut croire d'abord.
Si vous voulez combattre, il faut croire d'abord :
11 faut que le lutteur afiirme la justice ;
Il faut pour le devoir qu'il s'offre en sacrifice.
Et qu'il soit le plus pur, s'il n'est pas le plus fort :
Si vous voulez combattre, il faut croire d'al)ord.
Si vous voulez aimer, il faut croire d'abord ; Croire à l'âme immortelle, aux amours infinies. Pour la terre et le ciel également bénies ; Croire au serment sacré qui survit à la mort : Si vous voulez aimer, il faut croire d'abord.
* Extrait de En voyage (1882).
MANUBL 311
Jeune couple^.
a Entrons là! nous serons presque seols: tout est plein i... »
C'était une voix fraîche, an timbre cristallin, Qni parlait, — enfantine et pourtant décidée. La portière s'ouvrit, et, doucement aidée. Une femme monta, prit place lestement, Inspecta d'un coup d'œil tout le eompartiment. Et résignée, avec une petite moue, S'enfonça dans son coin, la vitre sur la joue. Un jeune homme suivait, correctement ganté, Qui s'assit, élégant et grave» à son côté, Avec un sac de nuit tout en cuir de Russie. La robe de la dame était fort réussie : Costume sérieux et jeune, rubans clairs, Couleurs faisant valoir le velouté des chairs, Clu^peau frivole à point pour ses grâces mutines ; Quand le pied se montrait, d'adorables bottines ; Entre les doigts mignons un énorme éventail : Tout sentait son faiseur, jusqu'au dernier détail. L'homme aussi, bien sanglé dans sa veste incommode, Portait une toilette à la dernière mode. C'étaient visiblement deux jeunes mariés, Discrets et de bon ton, pourtant contrariés D'avoir un importun près d'eux pour le voyage. Ils habitaient certain château du voisinage, . Et rendaient leur visite à quelques grands-parents. Le jeune homme prenait des airs indifférents. Comme il sied au bonheur honnête et sans conteste : Le vrai triomphateur sait demeurer modeste. Mais elle, enfant gâtée, en quête d'un r^ard. Me voyant, dans mon coin, m'absorber à l'écart. Se lassa du silence et devint plus hardie. J'eus, sans la rechercher, l'aimable comédie Que nous avons jadis donnée à d'autres yeux ! — Près des jeunes amours comme on se trouve vieux !
D'abord, elle poussa du coude l'homme grave. Trouvant qu'il n'avait rien pour elle d'un esclave.
Extrait de Sn laoyage.
312 CHRESTOMATHIB FRANÇAISR
Et que cet air maussade et ce cœur cuirassô Témoignaient d'un amour trop désintéressé. Elle lui souriait, malgré sa résistance, Même, sous Téventail grand ouvert à distance. Ses beaux yeux languissants voulaient Tapprivoisor, Et sa lèvre ébauchait un rapide baiser.
Elle se met enfin à causer, à voix basse.
Puis plus haut ; elle rit, et Tévente avec grâce,
Et lui sourit encore après l'avoir boudé ,
Elle éponge son front de son mouchoir brodé ;
Refait furtivement, d'une main délicate,
Tandis qu'il gronde un peu, le nœud de sa cravate ;
Et le désarme vite avec un mot câlin.
Et puis : a Mais parle donc l réponds donc 1 le vilain l
C'est si bon, tous les deux, de dire des sornettes 1
Tu crains ce voyageur caché sous ses lunettes î
Ce monsieur décoré, plongé dans son journal ?. . .
Notre wagon n'est pas un confessionnal I
Veux-tu donc jusqu'au bout te contraindre et le taire.
Parce que nous avons avec nous... un notaire ?
Tu crois qu'il a l'oreille à ce que nous disons ?
Il regarde les champs, il compte les maisons !
Je l'ai vu sommeiller tout le temps de la route !
A peine s'il nous voit : tu veux qu'il nous écoule? »
Et ce fut un babil sans fin, jusqu'à Ncvers,
— Tandis qu'en traître, moi, je crayonnais ces vers l
Le miroir^.
Je revois des pays que j'ai vus â vingt ans.
Ces sentiers au milieu des blés mûrs serpentants, Ces taillis où j'allais surprendre, vers la Brune, Le coucher des oiseaux sous un rayon de lune. Ce ruisselet perdu dans les ronces des bois, Ce ravin, ce rocher que j'ai gravi vingt fois. Tous ces riants objets dont ma mémoire encore Garde chaque détail, pittoresque ou sonore,
* Extrait de En voyage.
Je les retrouve î ainsi j'observais, j'écoutais, J'admirais. Aujourd'hui, suis-je ce que j'élais ? J'attends, j'appelle en vain rémotion intense Des jeunes souvenirs évoqués à distance ; Où sont-ils, ce prestige et cet enchantement Indicibles, qui n'ont peut-être qu'un moment?
C'est la môme clairière où j'écartais les herbes ; Voici les genêts d'or dont j'arrachais des gerbes; Les chênes sont plus hauts, les saules plus penchés : Mais les oiseaux chanteurs y sont toujours cachés ; Sur les mêmes coteaux grimpent les mêmes vignes; Ce sont, à l'horizon pourpré, les mêmes lignes. Et les petits clochers au tintement si pur Qu'on aurait dit des voix s'en volant dans l'azur 1
Mais ces tableaux, dont l'âme alors était ravie, Je les vois à travers les brumes de la vie. Toujours s'épaississant dès qu'on est loin du seuil : A travers les ennuis, les mécomptes, le deuil, Les sens plus émoussés, la raison plus savante, Tout ce qui froisse, irrite, humilie, épouvante Et décourage ! Ainsi, quand nous l'interrogeons, La nature est la même, et c'est nous qui changeons 1 Rien n'a pu l'altérer : c'est nous seuls que tout blesse; Nous mesurions sa force, et non notre faiblesse ; Avec d'autres pensers, nous avons d'autres yeux ; Nous la jugeons moins belle, étant déjà trop vieux ; Notre propre bonheur nous la peignait plus tendre ; Jeune, on lui donnait tout: vieux, il faut tout reprendre! Je trouve moins de charme aux lointains carillons; Les champs ont moins de fleurs et moins de papillons; Je sens ce que l'esprit met de soi dans les choses; Et la nature en nous fait ses métamorphoses! Elle n'est qu'un miroir, et nous rend nos rayons: Elle a beau se montrer, c'est nous que nous voyons; Et, comme il faut gravir une pente plus rude, Nous lui prêtons notre ombre et notre lassitude l
Peut-être, en réveillant quelques vieilles douleurs, Ai-je épaissi le voile, ou terni les couleurs?
dl4 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Peut-être si, tous deux, nous marchions c()te à côte,
Ces yeux, vainqueurs du temps, me rendraient ce qu'il m'ôte ?
Pour retrouver ce charme étrange du printemps,
Est-ce moi que je cherche? est-ce toi que j'attends?
Confiance ^
Rien dans rinfini mystère
N'est vain:
Nulle chose n'a sur terre
Sa fini
Quand la douleur blesse et dompte
Nos cœurs.
C'est Téternité qui compte
Les pleurs.
Que serait la mer immense
Sans port, Et, si rien ne recommence,
La mort ?
A quoi bon l'heure écoulée
Sans toi, Et, sans l'espérance ailée,
La foi ?
Sans l'infaillible justice
D'en haut, Que serait le sacrifice?
Un motl
Que serait le corps sans l'âme?
Si peul Et l'âme aussi, pauvre flamme.
Sans Dieu ?
Tu m*as dit un jour *.
Quand nous parcourions la plage normande, Tu m'as dit un jour, un jour de printemps : « Sais-tu bien, ami, ce que je demande,
* Extrait de En voyage .
• Extrait de En voyage.
MANUEL 3i5
Parmi tant de vœux dans l'esprit flottants ? iDdéfiniment sur la niénie grève.
Au môme rocher par les flots batta^ Près de toi ra*asseoir pour le même rêve ! »
— Ces mots adorés, les redirais-tu ?
Quand nous voyagions dans les Pyrénées,
Ta m'as dit un jour, un beau jour d*été :
« Oh ! voir avec toi s'enfuir les journées t
Te sentir ainsi seul à mon côté !
Sans que rien nous lasse et nous décourage^
Ensemble gravir des pics ignorés.
Et, d*un même cœur, y braver l'orage ! »
— Les redirais-tu, ces mots adorés ?
Aux bois du Morvan, quand sèchent les chênes, Tu m'as dit un jour d'octobre brumeux : « Nous aurons aussi nos bises prochaines. Et nous vieillirons, dépouillés comme eux; Mais qu'importe au front que demain soit sombre, Si le souvenir garde sa vertu ?
Qu'importe avec toi le soleil ou l'ombre ? »
— Ces mots adorés, les redirais-tu ?
Quand, rentrés au nid, nous lisions ensemble. Tu m'as dit un soir^ un long soir d'hiver : « Vivre ainsi toujours, ami, que t'en semble ? Nous chaufler toujours à ce feu si clair ? Et^ lorsqu'il faudra déployer la voile Pour conduire ailleurs nos cœurs préparés, Débarquer tous deux dans la môme étoile 1 »
— Les redirais-tu, ces mots adorés ?
Œavres à lire de Manuel (Calmann Lévy, éditeur» Paris) : Pages intimu (1866) ; Poèmes populaires (1871) ; Pendant la guerre (1872) ; En voyage (1882). Poésies du foyer ei de Féeole, Théâtre en vers : Les Ouvriers (1870) ; ^Absent (1873). — Critiques à consulter : Jules Lemaltre, Impressions de théâtre (1891); Ch. Gidel, Histoire de la littérature française.
316 CHRESTOMATHIE FRAXr.ATSB
LÉON DÏERX
Né à Vile Bourbon en 1838.
Compatriote de Leconte de Lisle, il se rattache aussi à la patrie intellectuelle de ce grand poète : c'est une Ame noble et hautaine que le pessimisme philosophique a assombrie et qui a cherché dans la contemplation de la nature ou dans la If^gende une consolation à ses angoisses morales. Parnassien par ses tendances générales et par sa forme remarquable, il est cependant beaucoup plus lyrique que les autres poètes du Parnasse proprement dit. Une partie de son œuvre se compose de poésie personnelle et passionnée, délicatement estompée de rêve. Par sa manière de comprendre Tunion de la nature et de la vie, il peut passer pour le précurseur des symbolistes. Sa poésie suggère autant qu'elle exprime. Peu connu du grand public, Léon Dierx est un excellent poète ; il égale presque les premiers.
La vision d'Eve ^
C'était trois ans après le péché dans l'Eden. Adam sous les grands bois chassait, fier et snperbe, Luttant contre le tigre et poursuivant le daim. Tranquille, il aspirait Vâcre senteur de l'herbe.
Eve, sereine aussi, corps velu de clartés, Assise aux bords ombreux d'une vierge fontaine, Regardait deux enfants s'ébattre à ses côtés, Attentive aux échos de la chasse lointaine.
Ada[n sous la forêt parlait d'Eve aux oiseaux, Et leur disait : «Chantez î Elle est belle et je l'aime ! » Eve disait : « Répands, source, tes fraîches eaux ! Mon âme vibre eu lui, mais en eux, ma chair même. »
Eve pensait : a Seigneur! vous nous avez chassés Du paradis; l'archange a fait luire son glaive. Mordus par la douleur, et par la faim pressés Il nous faut haleter dès que le jour se lève.
« Nous n'avons plus, errants dans ces mornes ravins. Maître! comme autrefois, la candeur ni l'extase;
Extrait des Poèmes ai poésies (1864). — On peut affirmer que ce poème égale en beauté ceux de Leconte de Lisle.
u:o\ DiERx 3i7
El nous n'entendons plus dans les buissons divins L'hymne des anges blancs que votre gloire embrase ;
« Mais qu'importent l'einbûche et la nuit sous nos pas, Si toujours dans la nuit un flambeau nous éclaire? Ah ! si l'amour nous reste et nous guide ici-bas, Soyez béni ! Dieu fort 1 Dieu bon l Dieu lutélaire l
« Adam a la vigueur et moi j'ai la beauté. Un contraste à jamais nous lie et nous console ; Ivres, lui de ma grâce et moi de sa fierté, Pour nous chaque fardeau se change en auréole,
« Et maintenant, voici grandir auprès de nous Deux êtres, notre espoir, notre orgueil, notre joie ; Quand je les tiens tous deux groupés sur mes genoux. Je sens dans ma poitrine un soleil qui rougeoie !
« Vivant encore en nous qui revivrons en eux, Encor pleins de mystère, ils sont la loi nouvelle. Nés de nous, sous leurs doigts ils resserrent nos nœuds, Un autre amour en nous, aussi grand, se révèle.
« Leurs yeux, astres plus clairs que ceux du firmament. Ont un étrange attrait ; et notre âme attirée, Qui s'étonne et s'abîme en leur regard charmant, Y cherche le secret d'une enfance ignorée.
« L'amour qui les créa sommeille en eux. Le ciel Peut gronder; comme nous, dans le vent, sous l'orage, Ils se tendront la main, et l'éclair d'Azraël Ne pourra faire alors chanceler leur courage.
a Gloire et louange à toi. Seigneur I A toi merci l I^ châtiment est doux, si malgré l'anathème Le baiser de l'Eden se perpétue ici.
Frappe 1 regarde croître une race qui t'aime l
Ainsi, le front baigné des parfums du matin, Son lieau sein rayonnant de chaleurs maternelles, Eve, les yeux fixés sur Abel et Caïn, Sentait l'infini bleu noyé dans ses prunelles.
318 CHRESTOHATHIE FRAXI^ISE
Or les enfants jonaient. SonJain, le premier-né. Debout, l'œil plein de fauve ardeur, la lèvre amère. Frappa Taulre éperdu sous un poing forcené El qui cria, tendant les deux mains vers sa mère.
Eve accourut tremblante et pâle de stupeur, Et fermant autour d'eux ses bras, les prit sur elle; Et comme en un berceau les couchant sur son cœur, Les couvrit de baisers pour calmer leur querelle.
Bientôt tout s'apaisa, fureur, plainte, baisers ; Ils dormaient tous les deux enlacés, et la femme. Immobile, ses doigts sous un genou croisés. Sentit les jours futurs monter noirs dans son âme!
Soleil du jardin chaste ! Eve aux longs cheveux d'or l Toi qui fus le péché, toi qui feras la gloire ! Toi, l'éternel soupir que nous poussons encor ! Ineffable calice où la douleur vient boire !
0 Femme ! qui sachant porter un ciel en toi, A celui qui perdait l'autre ciel, en échange, Offris tout, ta splendeur, ta tendresse et ta foi, Plus belle sous le geste enflammé de l'archange !
0 mère aux flancs féconds î Par quelle brusque horreur, Endormeuse sans voix, étais-tu possédée ? Quel si livide éclair t'en fut le précurseur ? A quoi songeai s-tu donc, la paupière inondée?
Ah ! dans le poing crispé de Gain endormi Lisais-tu la réponse à ton rêve sublime ? Devinais-tu déjà le farouche ennemi Sur Abel faible et nu s'essayant à son crime ?
Au fond de l'avenir, Azraël, menaçant.
Te montrait-il ce fils, ayant fait l'œuvre humaine, Qui s'enfuyait sinistre et marqué par le sang, Un soir, loin d'un cadavre étendu dans la plaine?