CATULLE MENDÈS
Né à Bordeaux en 1843.
Si la virtuosité littéraire pouvait remplacer le génie, Catulle Mendès serait le plus grand poète du Parnasse. Sa caractéristique est, en effet, une étonnante souplesse qui lui permet de s'assimiler tous les genres et de n*être inférieur dans aucun. Parnassien éclectique, il joue avec une égale facilité de tous les instruments poétiques, embouchant aussi bien la trompette épique que la flûte rustique, exécutant avec la même aisance de vastes symphonies lyriques à la Victor Hugo, et de menus lieder à la Heine. Mais cette facilité même limite forcément son talent ; c'est un artiste connaissant tous les secrets du métier, ce n'est pas un grand poète créateur, on sent trop chez lui l'assimilation livresque. Gomme styliste et ciseleur de vers, il est en tous cas remarquable.
Le landgrave de fer *.
Lndwig, qa'on appelait le Landgrave de fer. Ayant chassé les loups dans la bise d'hiver, Errait, le soir tombant, dans nne étroite gorgo. Il vit luire à cent pas la vitre d^nne forge, Courut, poussa la porte, et dit au forgeron : « Mon cheval éventré d*un seul coup d'éperon Se débat, toot sanglant, dans la bruyère ronge ; Je suis las ; loge-moi cette nuit dans ton bouge. » L'autre dit : « Si ta veux mal dormir, dans ce coin Tu trouveras qq lit fait de paille et de foin. Cependant, étranger, parle et fais-toi connaître. »
Le Langrave hésita.
« J'ai nom Albrecht. Mon mailro, Lndwig, que vous nommez le Landgrave de fer. Gouverne la Thuringe et la Saxe.
— Et l'Enfer 1 S'écria le manœuvre avec an air farouche. Qui proféra ce nom doit s'essuyer la bouche ; Et j'aurais préféré, certes, n'avoir pas su De quel maître est valet l'homme que j'ai reçu.
* Extrait des Contes épiques (1872).
340 GHRBSTOMATHIE FRANÇAISB
N'importe ! Quel qu'il soit, d'où qu'il visane» ot qa*il aille. Honneur à l'hôte ! Etends ton manteau sur la paille. »
Le Landgrave Ludwig, couché, ne dormait pas, Non qu'à sa tête lourde et qu'à ses membres las Le repos ne fût doux que sur un lit de plume. Mais à cause du bruit du marteau sur l'enclume. Dans le rougeâtre soir où la flamme, d'un jet Brus(jue, brille et s'éteint, le forgeron forgeait, En scandant son labeur de paroles étranges.
« 0 Landgrave, seigneur des forêts, qui te venges, Par un homme pendu, d'un cerf pris dans ton bois ; Seigneur de la cité, qui voles les bourgeois ; Seigneur des champs féconds, de qui les mains avides Font que le manant pleure auprès des granges vides ; Toi qui, le soir, sortant de ton nid de vautour. T'embusques pour piller les marchands, au détour Des chemins, et t'en vas sans laver tes mains rouges; Prince que l'on reiloute, au point que, quand tu bouges. Tout s'ébranle de peur autour de tes desseins ; Tortureur des vivants, blaspliéinaleur des saints ; Oh ! ton âme de fer. Landgrave, que n'est-elle Le fer docile et chaud que mon marteau martellc! » Ainsi, sans plus songer qu'un autre homme était lu. L'étrange forgeron, forgeant toujours, parla Jusqu'à l'heure où, luisant sous l'aube reparue, l^e fer qu'il martelait fut un soc de charrue.
Le Landgrave rentra dans son château, pensif.
« Le père sous un chêne et l'enfant sous un if Attendent, Monseigneur, qu'on avise à les [tendre.
— Us ont leur grâce, vas l et de plus, fais-leur rendre Lu sanglier qu'il ont tué dans ma forêt.
— Les bourgeois d'Eisenach affirment qu'il serait Dur d'exiger déjà, la misère étant grande,
Le paiement de l'impôt sur le vin.
— Qu'on attende.
— Les marchands que l'on fit captifs ces jours derniers
Offrent d'or cent écxa et d'argent cent deoien PoQi leor rançon.
~ Qu'ils aoient libres t et qm chaque hommi Emporte en s'en allant qoatre fois cette sonme. > Ainsi parlait le maître aux vassanx étonnés De cette hnmeiir nouvelle et des ordres donnés. Pais, quand la nuit monta sur la tonrelle noire. Il se i^iisss, tremblant et seni, dans l'oraloire. Et demeura longtemps en ses rêves plongé.
Le Landgrave de fer avait été forgé.
Larmes d'entant'.
Naguère, au temps des églantines J'avais des peines enfantines.
A respirer les chauds calicea Je goûtais d'amëres délices.
Sous les étoiles, pile et coi, Je plearais sans savoir pourquoi.
Et maintenant je pleure encore.
Le long des soirs comme A l'aurore ; En hiver, sur le blanc grésil.
Sur les roses pendant l'avril.
Mes larmes tombent à toute beare :
Hais Je sais bien pourquoi je pleure !
• Eilnil daa Strinada (1B8SJ. Catla pitoe, aani titre d>i» Is recueil, porl« l'tpigFBpbe He» / lacrgmii infanila lumitia turganl. (UHa» I lu }/tvx ta tit/an'i J« gonflent dt larmia) de Jean Second.
34t CHRESTOyATHIB PRAIfÇAISI
ARMAND SILVESTRE
Né à Paris en 183S. mort à Touloiue en 190i.
Avant de verser dans la gauloiserie plus ou moins frrossière où se galvauda naguère son beau talent, Armand Silvestre fut un trô<; bon poète : quelques-unes de ces œuvres resteront. Parnassien distingué, il a chanté Testhétiaue païenne, le panthéisme hindou, les mythes objectifs chers à son école ; mais il y a aussi en lui un dtHicat poète sentim«.*ntal, sachant murmurer les plus douces romances. La noblesse et le charme qu'il a moiilrés dans ses poésies font d'autant plus regretter sa triste évolution vers la prose grivoise.
Prométhée.
Rouhmt son torse épais sur les rocs amortis, D'uu long gémissement il troubla la nature : — Sinistre compagnon dont je suis la pâture, Vole et porte mon cœur saignant à tes petits.
Tu n*as pas fait encor le tour de ma blessure : J'ai de larges festins pour tes grands appétits ! Ce n*est pas toi (}ui fais ma suprême torture. Vautour, tombeau vivant qui, vivant, m'engloutis.
Lugubre oiseau de proie, ami des funérailles. Sans pitié ni remords laboure mes entrailles : Tes serres ni ton bec n'égaleront jamais
Le tourment qui me vient de Tazur implacable... Ironique splendeur, voûte d'or qui m'accable, Sérénité des cieux profonds et que je te hais !
Hatutina.
Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant D'nn grand fleuve d'azur, l'Aube, parmi la brume, Secoue à l'horizon les blancheurs de sa plume Et flagelle Tair vif de son aile d'argent.
Un long tressaillement autour d'elle s'éveille, Et, par flots onduleux jusqu'au zénith monté. Dans l'azur transparent déroule la merveille Des formes qu'envahit sa vibrante clarté.
ABMAND SILVKSTRE 343
La grande mer des bruits dans l'atmosphère élève
Les retentissements de son flux solennel
Et bat, sans l'ébranler, comme un roc éternel,
Le lourd sommeil des morts endormis dans leur rôve.
Mais, pareil aux roseaux qu'atteint le flot montant, Le peuple des vivants s'ébranle dans Tespace, Et, couché sous le poids de la vague qui passe, Vers des buts inconnus se disperse, flottant.
Cependant qu'aux frissons des brises échappée, La Terre s'alanguit aux tiédeurs du réveil, De longs éclairs, pareils à des lueurs d'épée. Creusent, à l'orient, leur sillage vernjeil.
Alors rOiseau divin, le Cygne, l'Aube blanche, Sentant dans l'air en feu son âme se sécher, Comme le vieux Phénix sur la flamme se penche El meurt dans le Soleil comme sur un bûcher.
De l'horizon perdu dans les frissons de Tair, Comme un fleuve lacté, la lumière s'épanche Sur les coteaux légers que baigne son flot clair :
— L'Aube sur les coteaux traîne sa robe blanche.
Les grands arbres, sentant les oiseaux éveillés. Chuchotent dans la brise errante où s'évapore L'âme des derniers lis par la nuit effeuillés :
— L'Aube sur la forêt pose son pied sonore.
Sur l'herbe drue où court l'insecte familier Une gaze de longs fils d'argent s'est posée, Et la bruyère aiguë est pleine de rosée :
— L'Aube sur les gazons égrène son collier.
Dans le ruisseau que l'Aube effleure de ses voiles, Se réfléchit déjà le doux spectre des fleurs. Et, sous l'onde où tremblait l'œil furtif des étoiles. S'ouvre l'œil alangoi des pervenches en pleurs.
«>4I CHRESTOMâTHIB FRAIfÇAISB
ARMAND SILVESTRE
Né à Pari» en 1838, mort à Toulouse en 190i.
Avant de verser dans la gauloiserie plus ou moins }?rossièr© où se galvauda naguère son beau talent, Armand Silvestre fut un trôs boQ poÀte : quelques-unes de ces œuvres resteront. Parnassien distingué, il a chanté Testhétiaue païenne, le panthéisme hindou, les mythes objectifs chers à son école ; mais il y a aussi en lui un délicat poète sentimrmtal, sachant murmurer les plus douces romances. La noblesse et le charme qu'il a montrés dans ses poésies font d'autant plus regretter sa triste évolution vers la prose grivoise.
Prométhée.
Roulant son torse épais sur les rocs amortis, D'uu long gémissement il troubla la nature : — Sinistre compagnon dont je suis la pâture, Vole et porte mon cœur saignant à tes petits.
Tu n*as pas fait encor le tour de ma blessure : J'ai de larges festins pour tes grands appétits ! Ce n*est pas toi qui fais ma suprême torture, Vautour, tombeau vivant qui, vivant, m'engloutis.
Lugubre oiseau de proie, ami des funérailles, Sans pitié ni remords laboure mes entrailles : Tes serres ni ton bec n'égaleront jamais
Le tourment qui me vient de l'azur implacable... Ironique splendeur, voûte d*or qui m'accable, Sérénité des cieux profonds et que je te hais 1
Hatutina.
Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant D'nn grand fleuve d'azur, l'Aube, parmi la brume, Secoue à rhorizoo les blancheurs de sa plume Et flagelle Tair vif de son aile d'argent.
Un long tressaillement autour d'elle s'éveille, Et, par flots onduleux jusqu'au zénith monté, Dans l'azur transparent déroule la merveille Des formes qu'envahit sa vibrante clarté.
ABMAND SILVESTRE 343
La grande mer des bruits dans l'atmosphère élève
Les retentissements de son flux solennel
Et bat, sans l'ébranler, comme un roc éternel,
Le lourd sommeil des morts endormis dans leur rêve.
Mais, pareil aux roseaux qu'atteint le flot montant, Le peuple des vivants s'ébranle dans Tespace, Et, couché sous le poids de la vague qui passe, Vers des buts inconnus se disperse, flottant.
Cependant qu'aux frissons des brises échappée, La Terre s'alanguit aux tiédeurs du réveil. De longs éclairs, pareils à des lueurs d'épée. Creusent, à l'orient, leur sillage vemjeil.
Alors rOiseau divin, le Cygne, TAube blanche, Sentant dans l'air en feu son âme se sécher. Comme le vieux Phénix sur la flamme se penche Et meurt dans le Soleil comme sur un bûcher.
De l'horizon perdu dans les frissons de l'air. Comme un fleuve lacté, la lumière s'épanche Sur les coteaux légers que baigne son flot clair :
— L'Aube sur les coteaux traîne sa robe blanche.
Les grands arbres, sentant les oiseaux éveillés. Chuchotent dans la brise errante où s'évapore L'âme des derniers lis par la nuit effeuillés :
— L'Aube sur la forêt pose son pied sonore.
Sur l'herbe drue où court l'insecte familier Une gaze de longs fils d'argent s'est posée, Et la bruyère ai gué est pleine de rosée :
— L'Aube sur les gazons égrène son collier.
Dans le ruisseau que l'Aube effleure de ses voiles, Se réfléchit déjà le doux spectre des fleurs. Et, sous l'onde où tremblait l'œil furtif des étoiles. S'ouvre l'œil alangoi des pervenches en pleurs.
CHBBnoHATHB rsASçAim
Les arbres.
Les grands chênes, pareils & de sombres amants, Tordent ilaos l'air lenrs bras oii pend leur chevelure, El 'leboul sous le ïcnl, ont la sinislre allure Des mornes désespoirs eldes accablements.
Comme un prince très viens dont la tête vacille Sous le poids des lon^s jours. le bonlean maigre et blanc Haut et d'argent vêtu, se ilresse somnolent Dans une majeâlê va^ement imbécile.
Les peupliers arduj ont l'air d'Aptes dierchears ijne sèche la pen^^ et qu'alangnit le rêve. Qui, vers l'azur tendus, y poursuivent sans Iréva Des nuages volants les mortelles fraîcheurs.
Près des sources ott dort l'âme errante des fleuves Qn'ont bus les sables d'or el les soleils jaloux, Pleure, au front ioclioL- des saales à genoux, L'immortelle douleur des mères et des veuves.
— C'est qu'ils portent en eux, les arbres fraternels. Tons les di'bris impars de l'humanité morte Qui flotte dans leur scve et, de la terre, apporte .\ leur vivants rameaux ses aspects éternels.
El, tandis qu'affranchis par les métamorphoses. Les corps brisent enfin leur monte passager, L'Efprit demeure et semble à jamais se liger Dans l'immobilité symbolique des choses.
Romanoe.
En avril, sous les branches Au fenillape frileux.
En chorchaut des pervenches, J'fti trouvé tes yeux bleus :
Et j'ai vu les mains blanches Parmi les lis neigeux, En avril, sous les branches An feuillage frileux.
JAMAHD HLVUm
Et, comme un nid jojeni.
Ton petit cœur uix cieas ConUit ses gaietés fraoches, Ed avril, sous les branches Au feuillage frileox.
Pennée d'automne.
La roDille d-'antomne envahit les branches Dq grand chêne où voot percher les ramiers... Te rappelles-ta les floraisons blanches Qu'avril fait neiger au front des pommiers?
Ya, les jours d'automne ont aussi leur joie ; Un dernier parfum des l^uyères sort, Et le cliquetis du feuillage mort Semble un frdlement de robe de soie.
Et je pense an temps ot, chaque matin, Quand elle partait, chère feuille morte. Ses jupons ainsi chantaient à ma porte.
Et mon cœnr s'emplit du regret lointain D'avril qni jonchait les bois de pervenches. Et faisait neiger les lloraisons blanches 1
Comme nn eouple de cygnes blancs Harmonieuses à décrire, Sur deux visages dissemblants, Elles ont le même sourire.
Le même regard dans leurs yeux S'attendrit quelquefois; mais l'une Prit le sien au soleil joyeux, L'autre i. quelque rayon de lune ;
Et, bien qne le même printemps EfQeure leur petite joue. Voici déjà de longs instants Que l'une rêve et l'antre jooe.
Songes d*or et vives chansons, Elles ont fait leur pari entre elles ; L*une suit le vol des pinsons, L'autre celui des tourterelles.
Mais leur cœur fraternel sait bien Où se croise leur ilouble voie ; Un tendre et mystique lien Unit ce calme à celte joie,
Et sous le même enchantement Que les fleurs discrètes des mousser.
S'épanouissent chastement Leurs âmes jumelles et douces!
Poésies d' Xtiûkhô. Silvestre, 18Ci>-1884 (Charpentier et C'«, éditeurs, Paris), - Critique à cousulter : Jules Lemaitre, Les Conteuiporains.