JEAN LAHOR
Le nuage.
Tout naît en toi, tout meurt, tout tombe et rentre en toi Océan éternel aux larges eaux profondes, 0 père dont je sors, Océan, reprends-moi ; Donne au nuage errant le repos dans tes ondes.
Le 80u£Qe de la Mort et celui de T Amour Agitent le remous des effets et des causes ; Et de ces flots confus j'ai dû surgir un jour ; Héve^ j'ai dû flotter dans le rêve des choses.
Un jour, hors de ton sein obscur je suis monté ; Devant moi s*est ouvert Tinfini de l'espace. Et les vents au hasard m'ont poussé, m'ont porté : Car notre âme est pareille an nuage qui passe.
Le nuage a longtemps erré par l'univers ; A toute heure changeait sa bizarre fortune ; Tantôt il traversait l'ouragan des hivers, Et tantôt se baignait en de bleus clairs de lune.
0 père, de splendeurs un moment ébloui, J'ai béni ma naissance et je t'ai rendu grâce. Quand en toi se perdra mon cœur, las aujourd'hui, De toutes ces splendeurs où survivra la trace?
Que reste-t-il aux cieux du nuage mouvant ? Notre vie éphémère, en sa vague existence, Est le jouet aussi des caprices du vent ; Rien ne dure, sinon l'impassible Substance.
J'ai connu les hivers, les printemps, les étés ; J'aspire maintenant au calme dans ton Etre. J'ai vu de longs jours d'or et d'immenses clartés, Et pourtant je n'ai peur que de pouvoir renaître.
0 père, engloutis-moi, sois donc bien mon tombeau ; Et, si je participe à ta vie éternelle. Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau Que la mer roule et berce inconsciente en elle.
372 CtinESTOMATlilK FRA.NT.AISE
Je ne jouirai plus, mais ne souffrirai pas;
J*ai ri, pleuré, souffert, j'ai vécu ; fais-moi trêve ;
Je veux le vrai néant et l'absolu trépas,
Et le sommeil sans fin, que ne trouble aucun rêve.
0 mon âme, éteins-toi, lumière d'un moment 1 Ta folle soif d'errer et d'être est assouvie ; Ne redoute la mort que si la mort nous ment Et nous leurre à sou tour à Té^al de la vie.
Père, anéantis-moi : j'ai vécu ; c'est assez. Tu ne m'entendras plus pousser de cris funèbres ; En ton abîme, avec tous les siècles passés, Fais-moi descendre au plus profond de tes ténèbres l
Ouragan nocturne.
Les vagues se cabraient coin me des étalons Et dans l'air secouaient leur crinière sauvage, El mes yeux, fatigués du calme des vallons, Voyaient enfin la mer dans une nuit d'orage.
Le vent criait, le vent roulait ses hurlements, L'Océan bondissait le long de la falaise, Et mon âme, devant ces épouvantements.
Et ces largos flots noirs, respirait plus à l'aise.
La lune semblait folle, et courait dans les cieux. Illuminant la nuit d'une clarté brumeuse; Et ce n'était au loin qu'aboiements furieux. Rugissements, clameurs de la mer écumeuse.
— 0 Nature étemelle, as-tu donc des douleurs? Ton âme a-t-ellc aussi ses heures d'agonie ? Et ces grands ouragans ne sont-ils pas des pleurs, Et ces vents fous, tes cris de détresse infinie ?
Souffres-tu donc aussi. Mère qui nous as faits? Et nous, sombres souvent comme tes nuits d'orage, Inconstants, tourmentés, et comme toi mauvais, Nous sommes bien en tout créés à ton image
ANATOLK FRANCK 373
Jour des Morts.
La forêt ainsi qu'une mer Gronde, roule, allonge ses vagues : Que terrible est ce vent d'hiver Avec ses hurlements vagues l
Sont-ce des cris de trépassi^s,
Des tocsins de cloches d'alarmes ?
Ce vent fou nous a tout glacés :
Oh 1 comme il pleut ! Sont-ce des larmes?
Aujourd'hui, c'est le Jour des Morts; Chacune des feuilles qui tombe Eveille en nos cœurs un remords, En nous rappelant une tombe.
n eût fallu lee aimer plus, Ces aimés que trop tard on pleure, Quand les regrets sont superflus, Quand on a laissé passer l'heure.
Oh 1 les survivants, aimons-nous!
Proche est la mort, la vie est brève ; C'est la leçon de ces vents fous :
— Cette pauvre vie est un rêve l
Œuvres à lire de Jean Lahor (Lemerre, éditeur, Paris) : Les chants populaires d'Italie (1866) ; L'Illusion (1866-1893). — Critiques à consulter : Jules Tellier, Nos poètes (1888) ; Anatole Franee, La vie littéraire.
ANATOLE FRANGE (Anatole Thibaut)
AV à Paris en 1844.
Anatole France n'est pas seulement un des plus grands prosateurs français, le meilleur incontestablement de l'heure actuelle ; c'est un poète très distingué, mort Jeune, malheureusement pour nous, comme celui dont parle Sainte-Beuve. Parnassien de la seconde génération, il procède aussi de Leconte de Lisle ; mais il possède des qualités de charme, de finesse, d'atticisme que celui-ci n'avait pas et qui lui constituent une originalité enviable. On retrouve dans ses vers comme un
J/i CHRESTOMATIIIE FRAXÇAÎFR
premier épanouissement du merveilleux talent qu'il a depuis lors déployé dans tant de proses exquises. Néo-holl/>niste, comme André Chénier, il a célébré la beauté païenne avec l'&me d'un moderne fortement influencé par la tendre douceur du christianisme. r!>8t bien regrettable qu'il ait complètement renoncé à la poésie.
 la lumière ^.
Dans Tessaim nébuleux des constellations
0 toi qui naquis la première, 0 nourrice des fleurs et des fruits, 6 Lumière,
Blanche mère des visions,
Tu nous viens du soleil à travers les doux voiles
Des vapeurs flottantes dans Tair:
La vie alors s*anime et, sous ton frisson clair,
Sourit, ô fille des étgiles !
Saint l car avant toi les choses n'étaient pas,
Salut! douce; salut! puissante.
Salut l de mes regards conductrice innocente
Et conseillère de mes pas.
Par toi sont les couleurs et les formes divines.
Par toi, tout ce que nous aimons.
Tu fais briller la neige à la cime des monts.
Tu charmes le bord des ravines.
Tu fais sous le ciel bleu fleurir les colibris
Dans les parfums de la rosée ; Et la grâce décente avec toi s'est posée
Sur les choses que tu chéris.
Le matin est joyeux de les bonnes caresses;
Tu donnes aux nuits la douceur.
Aux bois Tombre mourante et la molle épaisseur
Que cherchent les jeunes tendresses.
Par toi la mer profonde a de vivantes fleurs
Et de blonds nageurs que tu dores ; Au ciel humide encore et pur des météores
Prêtent Téclat des sept couleurs.
« Extrait des Poèmes dorés (1873). — Cette pièce est remarquable de Bérénité charmante et le style en est d'une distinction rare.
ANATOLK FUANCK 37Ô
Lumière, c'est par toi que les femmes sont belles
Sous ton vêtement glorieux ; Et tes chères clartf'^s, en passant par leurs yeux,
Versent des délices nouvelles.
Leurs oreilles te font un trône oriental Où tu brilles dans une gemme.
Et partout où tu luis, tu restes, toi que j'aime, Vierge comme en ton jour natal.
Sois ma force, 6 Lumière ! et puissent mes pensées.
Belles et simples comme toi, Dans la grâce et la paix, dérouler sous ta foi
Leurs formes toujours cadencées l
Donne à mes yeux heureux de voir longtemps encor.
En une volupté sereine, La Beauté se dressant marcher comme une reine
Sous ta chaste couronne d*or.
Et, lorsque dans ton sein la Nature des choses
Formera mes destins futurs.
Reviens baigner, reviens nourrir de tes flots purs
Mes nouvelles métamorphoses.
La mort du singea
Dans la serre vitrée où de rigides plantes, Filles d'une jeune lie et d'un lointain soleil, Sous un ciel toujours gris^ sommeillant sans réveil, Dressent leurs dards aigus et leurs floraisons lentes,
Lui, tremblant, secoué par la flèvre et la toux, Tordant son triste corps sur des lambeaux de laine, Entre ses longues dents pousse une rauque haleine Et sur son sein velu croise ses longs bras roux.
Ses yeux vides de crainte et vides d'espérance. Entre eux et chaque chose ignorent tout lien ; Ils sont empreints, ces yeux qui ne regardent rien. De la douceur que donne aux brutes la souffrance.
Extrait des Poèhxes dorés.
o70 GHRESTOMATHU': FRAMÇAISB
Ses membres pres(iue humains sont brûlants et frileux ; Ses lèvres eu s'ouvrant découvrent les gencives; Et, comme il va mourir, ses paumes convulsives Ont caché poiur jamais ses pouces musculcux.
Maïs voici qu'il a vu le soleil disparaître Derrière les huniers assemblés dans le port; Il Ta vu : son front bas se ride sous Tetfort Qu'il tente brusquement pour rassembler son être.
Songe-t-il que, parmi ses frères forestiers, Alors q'un chaud soleil descendait des deux calmer Repu du lait des noix et couché sur les palmes, Il s'endormait heureux dans ses frais cocotiers,
Avant qu'un grand navire, allant vers des mers froides, L'emportât au milieu des clameurs des marins, Pour qu'un jour, dans le vent qui lui mordit les reins, La toile, au long des mâts, glaçât ses membres roides?
A cause de la fièvre aux souvenirs vibrants Et du jeûne qui donne aux âmes l'allégeance, Grâce à cette suprême et brève intelligence . . . Qui s'allume si claire au cerveau des mourants,
Ce muet héritier d'une race stupide D'un rêve unique emplit ses esprits exaltés : n voit les bons soleils de ses jeunes étés, n abreuve ses yeux de leur flamme limpide.
Puis une vague nuit pèse en son crâne épais. Laissant tomber sa nuque et ses lourdes mâchoires. Il râle. Autour de lui croissent les ombres noires : Minuit, l'heure où l'on meurt lui versera la paix.
Ames obscures*.
Tout dans l'immuable Nature Est miracle aux petits enfants ; Us naissent et leur âme obscure Eclôt dans des enchantements.
Extrait des Poèmes dorée.