‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 130 sur 176 · IWAN GILKIN · texte numérisé non relu

IWAN GILKIN

Porte du paradis^ par Tabsurde habité ! Haschisch ^ libérateur de la réalité,

Délivre?:-moi !

Tapis de velours blanc, où marchent cadencées D'amples processions d'orgueilleuses pensées.

Exaltez-moi !

Flacon, où tourn^nt dans un cerveau de cristal Les vertiges du musc, de l'ambre et du santal,

Parfumez«moi!

Orgue religieux dont les vastes musiques Bâtissent dans les cœurs des églises mystiques,

Elevez-moi !

Maison d'or et d'albâtre où les vins généreux Versent aux vagabonds les espoirs vigoureux,

Hébergez-moi !

Liqueur soyeuse, crème où les fruits et les baumes Fondent leur bienfaisance et leurs subtils arômes.

Enivrez-moi !

Manne d'amour, agneau pascal, pain sans levain. Festin miraculeux où l'eau se change en vin.

Nourrissez-moi !

Hamac qu'une exotique et moelleuse indolence A l'ombre des palmiers rafraîchissants balance.

Endormez-moi!

Jardin officinal ^ aux douces floraisons, Où croît parmi les lys l'herbe des guérisons.

Guérissez-moi I

Aérostat vainqueur des sublimes nuages.

Nostalgique wagon, berceur des longs voyages,

Emportez-moi l

Livre mystérieux des sibylles \ coffret Où dort, loin des savants, maint austère secret,

Instruisez-moi !

» Narcotique tiré du Chanvre indien (CauDabis iiidica). Il produit une ivresse spéciale, accoijapagnëe de rêves et d'hallucinations quelquefois délicieux, quelque- ToiM horribles. Son usage habituel mène à la folie.

• Jardin où croissent les plantes employées dans les of/icineg des jdiarmaciens.

* Dans l'antiquité, femmes qui passaient pour avoir reçu d'un ilieu le ilon de prophétie (mot venu du grec (xipuUa par le latin sibt/lïa).

Lourde mante opulente où les fauves soieries Etoîlent leurs prés d'or de fleurs de pierreries,

Revêtez-moi !

Turquoise de douceur, rubis de cruauté, Topaze où la lumière endort la volupté,

Adomez-moi!

Hypocrite vivier, où des poulpes ^ gluants Trsïinent leurs suçoirs mous sur les cailloux puants.

Dévorez-moi î

Lazaret des lépreux, hôpital des poètes. Ténébreux cabavon, pourrissoir des prophètes,

Etouifez-moi !

Torche néronienne, ô monstrueuse croix, Où flambent des martyrs oints de graisse et de poix,

Consumez-moi !

Symbole *.

Voici (lu'à l'horizon coule un fleuve de sang. De sa pourpre lugubre et splendide il inonde, Sous les cieux consternés, l'orbe muet du monde. Où l'horreur d'un grand meurtre invisible descend.

Ainsi qu'au lendemain des épiques désastres Pour les princes vaincus on drape l'échafaud, La nuit, sur le zénith, debout comme un héraut. Etend l'obscurité de son deuil larme d'astres.

Exsangue et phosphoreuse, — ô tête dont la chair A gardé la pâleur et le froid de l'épée — Lumineusement roule une lune coupée Dans le silence noir et la terreur de l'air.

Rien ne s'anéantit. Tout ce qui fut persiste. Les crimes d'ici-bas renaissent dans les cieux. Ce soir, dans le palais aérien des dieux, • Hérodiade ^ a fait décoller Jean-Baptiste.

* Ou polype, mollusque en forme de sac visqueuk, à grosse tête, d'où parlent huit tentacules garnis de suçoirs.

2 Extrait de Aa Nuit.

• Petite fille d'Hérode le Grand, roi des Juifs, mort en l'an IV avant Jésus-Christ L'Evangile raconte c[ue, par l'intermédiaire de sa fille Salomé, elle obtint la mort de Jean-Baptiste qui avait blâmé son mariage irrégulier avec Héro'le Antipas, frère

de son premier mari.

IWAN GII^KIN , 5<»7

Anatomie ^

Dans la rue, au théâtre, au bal, je décompose

Les visages. Toujours j*y retrouve le Mal,

Qui sous les teints cuivrés, la graisse ou la chlorose - •

Découpe en grimaçant un profil d'animal.

La brute qui végète au fond de Tâme, impose Au galbe lentement son rictus bestial ; L'être humain se dissout et se métamorphose En chien, en bouc, en porc, en hyène, en chacal.

L'Avarice, le Vol, la Ruse et la Luxure, Sous Lb faux vernis des civilisations Trahissent lâchement notre ignoble nature;

Les muscles vigoureux et les carnations Superbes font aux os d'inutiles toilettes. Où transparaît l'horreur intime des squelettes.

Prométhée *.

Le titan Prométhée a fabriqué des statues d'hommes et de femmes qu'il a réussi il animer, malgré les dieux, par riuflueuoe de son immense amour ; il a ainsi créé l'humanité, mais une humanité malheureuse. Les hommes, terrorisés par la nature, sont devenus méchants et ont proscrit leur bienfaiteur ; seuls quelques jeunes hommes sont .restés purs et viennent le trouver dans sa retraite, d'où Zeus l'arrachera bientôt pour le clouer sur le rocher et le livrer à l'aigle qui lui dévorera le foie jusqu'au jour de la délivrance. — Dans la scène qui suit, Néogène vient demander à Prométhée pourquoi les hommes l'ont abandonné. Il répond.

Prométhée

Ne suis-je pas le contempteur des dieux Et l'étemel rebelle?

Les prêtres m*ont maudit. Us m'appellent le Mal,

Le Tentateur et l'Adversaire.

Le sol que je touchais devint un lieu fatal

Où devait tomber le tonnerre.

Tu demandais tantôt comment m'avaient (quitté Les hommes, ô mon fils : les hommes m'ont chassé.

^ Extrait de La Nuit, Ce morceau est un de ceux où Ton sent le plus l' influence baudelairienne.

* Du grec x^^p4«> vert : étlolement des femmes caractérisé par une pâleur verdâtre.

'Extrait de la scène V de Prométhée, poème dramatique en VII scènes (1899). L*auteur, tout en s'inspirant de la tragédie d'Eschyle, qu'il a incorporée dans son poème, a fait de celui-ci quelque chose de très original. Voir page 106, note 6, et page 800, note 1. La mythologie parle tantôt d'un vautour, tantôt d'une cigale qui torture. Proméfhée.

Anticrate

O race ingrate et lâche, où tout ce qui s'élève, Pensée ardente, amour divin, sublime rêve J)e liberté sacrée ou de paternité, • Est aussitôt proscrit par la brutalité !

NÊOGÈNE

S'il naît un homme fier, dans les fers on le traîne. Des chaînes pour le penseur.

Des ch)Biînes pour l'inventeur, Des chaînes, des chaînes, des chaînes Pour le libérateur !

Anticrate

Sont'Ce* là tes enfeints ? Ah ! que tu les maudisses ! Que, sous les pieds des dieux despotes, à jamais

Ils croupissent Dans leurs stagnantes lois comme au fond d'un marais ! Qu'un air empoisonné dessèche leur poitrine ! Que le brillant soleil au fond du ciel en deuil Voile à jamais pour eux sa prunelle divine! Ténèbres dans leur cœur ! Ténèbres dans leur œil ! Que les vents indignés soufflettent leur visage! Que leur foyer s'éteigne au souffle de l'orage! Puisqu'ils aiment le fer, puisqu'ils aiment le sang, Qu'ils tombent égorgés sous les pieds des puissants. Et que tes fils ingrats se ruant aux batailles, Répandant sur le sol leurs sanglantes entrailles. Disparaissent du monde et laissent ta bonté Donner à l'univers une autre humanité !

* Prométhée

Taisez- vous ! Tait' ez- vous ! Je les aime toujours ! Vos malédictions sont de tristes blasphèmes ! Aimons ! Il faut aimer ! Il faut que notre amour Tente au moins d'élever jusqu'à lui ceux qu'il aime.

Olympos

C'est en vain que tu leur pardonnes.

Tu ne peux plus pour eux être ce que tu fus. Abandonne à leur sort tous ceux qui t'abandonnent ; Puisqu'ils t'ont renié, va, ne les connais plus ! A quoi bon désormais leur porter la lumière? Comment veux-tu qu'elle éclaire Leurs opaques cerveaux?

IWAN 6ILKIN ' 569

Laisse-les à leur nuit qui hait le jour nouveau! S'il est au milieu d'eux quelques âmes plus fières.

Elles sauront suivre nos pas.

Et nous, nous qui t'avons cherché partout, ô Père,

Reçois-nous dans tes bras.

Tu trouveras en nous des fils selon ton âme. Souffle au fond de nos cœurs et reconnais ta flamme,

Toi l'étemel porteur de feu !

Altérés des secrets de la terre et des cieux Nous boirons à longs traits comme un vin savoureux Les fortes vérités dont ton esprit s'enivre. Où l'aigle peut monter, l'aiglon saura le suivre, Amoureux du soleil, ivre d'immensité

Et fou de liberté !

Prends-nous ! Fonde aivec nous l'humanité nouvelle !

Tu verras s'incarner en elle, Loin des tristes ingrats qui ne peuvent t'entendre. Ta sublime pensée et ton cœur grave et tendre.

PROMÉTHÊE

J'aime tous les humains, même les plus honteux. Car leurs fils à vos fils seront, un jour, semblables.

Anticrate Ils t'ont chassé. Vas-tu t'eii retourner vers eux ?

Prqméthée Les dieux seuls ont tout fait ; les dieux seuls sont coupables. O mQS enfants, il faut arracher l'homme aux dieux !

NÉOOÈNE

Gomment t'y prendras-tu? Les dieux sont redoutables.

Prométhée L'invincible savoir démasquera leurs fables.

Néogène Ils ont pour eux les lois, la foi, la sainteté.

Prométhée J'ai pour moi la justice et j'ai la vérité.

Anticrate

Qui donc convaincras-tu ? Nul ne voudra te croire Et tu verras passer les siècles, sans victoire.

Prométhée

Les siècles passeront, je lutterai toujours

570 CURESTOUATHIE FRANÇAISE

Avec la liberté, la science et Tamour.

J'éclairerai les cœurs que les ténèbres rongent.

Je confondrai les dieux au fond de leurs mensonges .

Je montrerai comment ils se moquent, là-haut,

Des hommes accablés de peines et de maux

Et comment, en dépit des pieux sacrifices,

Ils laissent', en riant, redoubler leurs supplices.

Je ferai voir partout l'injuste et le méchant

Perpétrant ses forfaits sous leur œil indulgent.

Le monde qu'ils ont fait n'est que meurtre et que haine ;

Il y coule sans cesse un long fleuve dé sang.

Du plus faible animal jusqu'à l'homme puissant.

Tous les êtres, obéissant

Au pouvoir des dieux qui les mène.

Se déchirent et se dévouent

Et font de la terre un charnier

Où, jusqu'à la mort du dernier,

Ils s'entr* égorgeront encore.

Telle est l'œuvre des dieux ; je la dénoncerai Et l'homme frémira dans son cœur ulcéré. Alors illuminé d'une effroyable aurore, Eclatant en sanglots, il maudira les cieux Et dira comme mpi : Tout le mal vient des dieux !

Œuvres poétiques d'Iwan Gilkiu (Fisbacher, éditeur, Paris; P. Lacouiblez, étlitear, Brux.elle8) i Stances dorées (18îi8) ; La nuit (1897); Le cerisier fleuri (1898); Prométhée, tragédie (1899). — Critiques à consulter : Fiérens-Gevaert, Journal des Débats (26 décembre 1899) f Louis Dumont-Wilden , La Grande Revue (i** septembre 180 i); J.-Ernest-Charles, Le Théâtre des. Poètes (1910) ; Fabrice Polderman, La Vie intellectuelle (15 août 1911 et 15 août 1913) ; Abel Heumann, /><? mouccmpHt littéraire belge (t expression française depuis 1880 (1913).

Né à Louvain en 1860.

Dans sa première œuvre, Pierrot lunaire, il rappelle 'rht''odore de Banville, dont il a la fantaisie pimpante, la verve spirituelle et la grande souplesse métrique. Dans d'autres, il fait soutirer à la fois à Théophile Gautier et à Heredia. C'est dire assez que sa valeur poétique est grande. Poètf d'une réelle distinction, un peu hautain, à Toccasion légèrement guindé, il lui a manqué de sortir quelquefois de sa tour d'ivoire. Mais, comme artiste littéraire, il est remarquable, et ses vers parnassiens ont l'allure et la tenue des grandes peintures d'histoire. Il a su brosser avec la plus grande facilité de somptueuses fresques, pour évoquer les splendeurs du passé, surtout de la Renaissance. Dans quelques-unes de ses pièces, il a

d'étranges rêveries, une imagination un peu macabre, où Ton sent aussi l'influence baudelairienne. En général, sa fantaisie poétique est plutôt aimable, ou bien aime à se promener à traverà les scènes nobles que la vie déroule.

Supplique ^

0 Pierrot ! Le ressort du rire, Entre mes dents je l'ai cassé :

Le clair décor s'est effacé Dans un mirage à la Shakespeare.

Au mât de mon triste navire Un pavillon noir est hissé :

0 Pierrot ! Le ressort du rire, Entre mes dents je l'ai cassé.

Quand me rendras-tu, porte-lyre,, Guérisseur de l'esprit blessé, Neige adorable du passé, Face de lune, blanc messire, O Pierrot ! le ressort du rire ?

Vidon de lune ^

L'âme du violon tremblant, Plein de silence et d'harmonie, Rêve dans sa boîte vernie Un rêve languide et troublant.

Qui donc fera d'un bras dolent Vibrer dans la nuit infinie L'âme du violon tremblant Plein de silence et d'harmonie?

La lune, d'un rais ^ mince et lent, Avec des douceurs d'agonie.

Caresse de son ironie,

• Extrait de Pierrot lunaire (1884). — Pierrot est un personnage comique du théâtre français, venu de la Commedia delVarte italienne. Le célèbre peintre français du XVIII* siècle, Watteau, en a fixé la figure dans son Gilles vêtu d'une souquenille blanche, avec un chapeau hlanc à la Colin, un large pantalon blanc, des escarpins blancs, et la figure maquillée de blanc. Après avoir personnifié le vice niais dans les pantomimes. Pierrot a fini par devenir une sorte d'amant falot, malheureux et sympathique de la Fantaisie et de l'Idéal.

• Extrait de Pierrot lunaire.

• Mot archaïque: rayon (du latin radium, en italien raggio); on doit l'écrire plutôt rai, au singulier.

572 CHRESTOMATHIE FRAliÇÂISE

Comme un lumineux archet blanc, L'âme du violon tremblant.

Les cigognes ^

Les cigognes mélancoliques, Blanchâtres sur l'horizon noir, Pour scander les rythmes du soir, Font claquer leurs becs faméliques.

Elles ont vu les feux obliques D'un grand soleil de désespoir.

Les cigognes mélancoliques.

Blanchâtres sur l'horizon noir.

Une mare aux yeux métalliques Renverse, en son vague miroir, — Où du jour qui vient de déchoir Luisent les dernières reliques ^, — Les cigognes mélancoliques.

Poussière rose '.

Une fine poussière rose Danse à l'horizon du matin, Un très doux orchestre lointain Susurre un air de Cimarose *.

Phœbé *, comme une blanche rose.

Se meurt dans le ciel incertain.

Une fine poussière rose ' Danse à l'horizon du matin.

Devant un Oassandre ® morose.

Fuit un falbala ^ de satin

* Extrait de Pierrot lunaire.

2 Ce mot, qui ne s'emploie plus guère qu'eu parlant des saints (les reliques d'an saint), est pris ici dans son sens laïque de restes, du latin reliquia,

' Extrait de Pierrot lunaire,

• Plutôt Cimarosa, célèbre compositeur italien (1749-1801).

» Phœbé, Selèné ou la Luno, la plus fçrande divinité sidérale après Pfaabas ou le Soleil, son frère.

« Personnage ridicule de l'ancienne farce française : pèro trompé par ses onf.ints et berné par tout le monde,

» Sorte de volant garnissant jadis la jupe de» femmes ot, ici, une feiiuiif t-llf munie.

Qui traverse — en frôlant le thym Qu'une fraîche rosée arrose — Une fine poussière rose.

L'Escalier ^

Sur le marbre de l'escalier, Un léger froufrou ^ de lumière S'irise en bleuâtre poussière, Au tournant de chaque palier.

La Lune, d'un pas familier, Fait, dans sa ronde coutumière, Sur le marbre de l'escalier.

Un léger froufrou de lumière.

Et Pierrot, pour s'humilier Devant sa pâle Emperière ^ Prosterne la blanche prière De son grand corps en espalier Sur le marbre de l'escalier.

Les Tribuns ^

Cette pièce est un sonnet : 2 quatrains et 2 tercets.

Le peuple a vu passer des hommes énergiques. Au masque impérieux^ chargé de volonté, Parlant haut dans leur force et dans leur majesté Pour tirer du sommeil les races léthargiques.

Jetant au vent du ciel des syllabes magiques, Leur verbe qui vibrait d'une âpre charité. S'emplissait, pour venger l'idéal insulté. De glaives menaçants et de buccins ? tragiques.

La foule a retenu leur nom mystérieux.

Et le lance parfois en échos glorieux Dans l'acclamation d'une ardente victoire.

* Extrait de Pierrot limaire.

' Onomatopée qui exprime le bruit de la soie légèrement froissée par un mouvement ; ici, il veut dire le scintillement de la lumière.

* Impératrice (du latin imperatricem) mot du moyen-àge tombé en désuétude. L'empérière ici, c'est la lune, parce que, dans les poésies françaises, Pierrot est un personnage de clair de lune.

• Extrait de Hors du siècle (1886). Cette belle pièce, qui rappelle par l'inspiration le souffle de Victor Hugo, est digne par la forme des sonnets de Heredia.

574 CHRESTOMATHIK FRANÇAISE

Le marbre légendaire oii vit leur souvenir S'élève sur le seuil éclatant de l'histoire, Et leur geste indigné traverse l'avenir.

Allégorie ^

Je vois, dans un iardin frileux Dont la fine ramure noire, Sous des bourgeons roses et bleus, S'orne d'un printemps illusoire,

Dans un grand jardin sérieux Où, près des charmilles lassées, Pleure en jets d'eau mystérieux Le sang des fontaines blessées,

Au son de rebecs ' maladifs Et de frêles fiûtes doussaines^ Un cortège d'enfants tardifs Promenant leurs grâces malsaines.

Ils mêlent dans un carnaval

Tous les temps et tous les costumes :

L'un à pied, d'autres à cheval,

Ou dans des carrosses posthumes.

Enfançons ^ malingres, plies

Sous leurs casques et leurs rondaches *,

Plus petits que leurs boucliers

Et plus légers que leurs panaches !

Roitelets aux gestes hautains.

Minimes marquises espiègles Portant à leurs poings enfantins, Au lieu de perruches, des aigles.

Plus d'un Charlemagne exigu, Qui s'embarrasse dans sa robe, Joue, en riant son rire aigu.

Au bilboquet avec le globe.

* Extrait du recueil Les dernières Fêles (1891). — L'allégorie est un discours figuré qui offre un sens caché sous le sens littéral, ou la personniflcation d'un<' idée abstraite. Comme Qiraud explique le sens à la fin, sa pièce n'est plus une allégorie mais une comparaison.

' Ancien instrument à archet, monté de trois cordes.

' Diminutif et péjoratif de doux.

• Diminutif d'enfant (du latin populaire infantionpm), ^ Ancien bouclier rond des fantassins.

Un pape aux yeux de feu follet D'un air gamin lance une bulle Au nez d*un grave Triboulet *

Dont le bonnet tintinnabule ^.

Des juges lilliputiens ^ Givrés de periniques sévères, Dans des Digestes * anciens Vont effeuillant des primevères.

Et sous sa coiffe de linon,

Houlette en main, par les quinconces,

Notre-Dame de Trianon ^

Mène un troupeau de loups et d'onces ®.

Ils vont ainsi^ silencieux, Le long des fontaines blessées, Et les rebecs mystérieux Persiflent leurs vagues pensées.

Ils sont très jeunes et très vieux, Charme enfantin, grâce sénile !

A la fois tristes et joyeux, Ils ont dix ans, peut-être mille.

Ils vont ainsi, petits abbés.

Petites reines, petits princes.

Et leurs têtes aux fronts bombés Martyrisent leurs cols trop minces.

Leurs grands yeux, leurs yeux étrangers. Où l'or du soir palpite et sombre,

» Fou de François l*', immortalisé par Victor Hugo, dans son drame Le Roi s'amttse.

* Remue en tintant (mot créé par de Banville, du latin tintinnabulum, grelot, clochette).

' Petits comme à Lilliput, pays imaginaire, dont les habitants n'ont que six pouces de haut, décrit par Swift dans son célèbre roman satirique Gulliver (il2&).

* Nom que les anciens jurisconsultes donnaient aux recueils de leurs œuvres (du latin digesta).

' Trianon était un petit hameau que Louis XIV absorba dans le parc de Versailles, après l'édification de son fameux château; il y fit construire un petit castel décoré de faïences, le Trianon de porcelaine, puis un château plus important, le Grand Trianon^ œuvre de Mansart. Au dix-huitième siècle, Gabriel, sur l'ordre de Louis XV, édifia à qpielques centaines de mètres, le Petit Trianon^ que Louis XVI offrit plus tard à Marie-Antoinette, Celle-ci en fit un lieu de plaisirs à la fois mondains et champêtres. Le poète fait ici allusion à la reine.

* Lt/nx, On disait autrefois plus exactement lance (du latin lynnea).

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Baignent de rayons mensongers Leurs chairs de lys éclos dans Tombre.

J'écoute, comme un vol d'oiseaux, S'effarer leurs éclats de rire, Et je crois voir au fond des eaux Danser des figures de cire.

Projets de mon cerveau lassé, Désirs aux bottes de sept lieues.

Caprices d'un soleil glacé.

Tulipes noires, roses bleues.

Ainsi vous naissez, trop petits.

Dans ce beau jardin de mensonges, Enfants de mes fiers appétits.

Marionnettes de mes songes !

Œuvres, à lire d'Albert Giraud (Lemerre, Vaaier, Fischbacher, Paris, et Lacombloz. Bruxelles, éditeurs) : Pierrot lunaire (1884) ; Hors du Siècle (1888-1894) ; Les Der nières Fêtes {iSQl) ; Héros et Pierrots (1898) ; La Guirlande des DietM: (1910) ; La Frise empourprée (1912). — Critiques à consulter : Virgile Bossel, Histoire de la littérature française hors de France (1895); Georges Barrai, Les Fronces littéraires de l'Etranger (19(X)); Désiré ISorrent, Ecrivains belges d'aujourd'hui (1904).

Né à Bruxelles en 1867.

L'école parnassienne compte en Belgique plusieurs représentants distingués. Yalère Gille est, à notre avis, celui qui a porté au plus haut degré les qualités de l'école. Nourri de culture classique et avec cela très moderne, il a fait revivre les beaux mythes grecs et les grandes scènes antiques en des vers somptueux et souples, d'une belle allure artistique. Peu de poètes ont su, comme lui, donner de l'Hellade une transposition française aussi réussie. On dirait qu'une âme grecque s'exprime dans ses vers si lumineux et si attiques. Pour donner cette impression, il faut être un grand artiste. Depuis nombre d'années, il fait partie de la rédaction de Ltt Jeune Belgique, où il défend les grandes traditions françaises avec un remarquable talent.

Crépuscule ^

Entends-tU; dans la paix des campagnes, la caille ? Hélios ^ a tourné vers l'ombre ses chevaux,

* Extrait de La Cithare (1887).

^ Hélios on le Soleil (chez lea Latins Phosbus). Lorsqu'il sort le matin de sou palais de cristal et de diamant, il monte sur son char, dont les quatre chevaux pleins de feu vont lui faire parcourir la route du ciel sur le Zodiaque .

Les vaches aux pieds ronds reviennent des travaux , Tout est bien ; le chien veille et notre lait se caille.

Près du ruisseau qui rit dans son lit de rocaille Et dont le vif-argent ^ fuit en mille échevéaux, Viens sous l'orme, avec moi, goûter les vins nouveaux, En cadençant nos chants sur la lyre d'écaillé.

Ce bosquet, qu'un damier rayon d'or colora, Te plaît-il ? Avançons. Aux bruits de l'Agora ^ Je préfère l'oubli dans cette humble retraite.

Et qu'un autre à présent rêve un destin guerrier, n m'est plus doux, ami, de couronner ma tête Du myrthe pacifique et du chaste laurier.

La Prière à Âthèna ^

— Immortelle aux yeux clairs, Athèna, dont je vois Resplendir dans le ciel la lance protectrice, O Terrible, ô Guerrière, ô chaste Inspiratrice, Fais entendre à mon coeur ta forte et douce voix !

O Sage, éclaire-moi, Pallas, Vierge sacrée. Que je puise à mon tour à ton divin trésor ! Descends, descends en moi, subtile flamme d'or. Intelligence, Esprit de Zeus, Verbe qui crée.

O Déesse au grand cœur, en ce jour j'ai surpris Les secrets de ton âme harmonieuse et fière Sur ton auguste front, dans tes yeux de lumière Et dans ces bois sacrés, pleins de nobles esprits.

Vers le temple éclatant que ta lance protège J'irai, portant des fleurs, avec le peuple entier; Tu me verras, tremblant, gravir l'étroit sentier Parmi les chœurs émus qui forment ton cortège.

* Nom donné au métal liquide le mercure, à cause de sa mobilité et de sa couleur.

* Place publique (du grec àYopd).

* Extrait d'une pièce intitulée «Vers la Beauté», dans La Cithare (1897). — Athèna (Minerve) protectrice de la cité de Périclès', qui lui érigea l'admirable Parthénon, en 447-434, était la déesse de la sagesse et de l'intelligence. Elle était représentée sur l'Acropole par une colossale statue en bronze, œuvre de Phidias, dont les navigateurs voyaient, dit-on, briller la lance et le casque dès qu'ils avaient doublé le cap Sunion, à l'extrémité de l'Attique.

OHREST. FR. POÈTES 37

Que ton souffle m'anime, et que dans la clarté De tes regards sereins s'envolent mes pensées ! Et, lorsque sur ta lèvre elles seront posées, Tu leur enseigneras le Vrai par la Beauté ^

D'un cœur nouveau je te salue, ô nouveau monde! Je renais à la vie et bénis d'autres dieux Qui, nés de la splendeur du jour mélodieux, Veillent avec amour sur la terre féconde.

D'un peuple adolescent incarnant l'idéal. De l'Olympe neigeux, ces fils heureux des âmes, Ces gardiens indulgents, vêtus d'or et de flammes, Sont vers nous descendus dans l'éther matinal.

De leurs cheveux soyeux s'épanche l'ambroisie En rosée odorante -au sein des fleurs d'avril; L'océan les soulève en un rythme subtil. L'air les porte aux autels sur la roche choisie.

Ces grèves, ces vallons, ces sources et ces bois Sont pleins de leur sourire et pleins de leur pensée ; La rose est à leur souffle embaumé balancée. Les arbres chevelus tressaillent à leur voix.

Des temples d'Eleusis * aux chênes de Dodone \ Des sommets glorieux aux rivages vermeils. Ils se révèlent par leurs bienveillants conseils ; Et l'homme confiant à leurs soins s'abandonne.

Il leur rit; et parmi leur cortège joyeux, A leur bouche de miel recueillant la sagesse. Il goûte leur bonheur, partage leur ivresse , Il bénit la nature en entr'ouvrant les yeux.

C'est le temps des héros et des vertus viriles :

Un amour généreux l'attache à la Cité ;

Il lutte pour l'autel et pour la liberté.

Ou remplit les vallons de ses tendres idylles.

* Lire dans le premier volume de cette Chreetomathie, page 363, le morceau de Renan : La Prière sur l'Acropole.

' Localité située près d'Athènes où l'on célébrait les mystères en l'honnear de Gérés et de Proserpine. Voir page 412, note 1 .

' Ancienne ville d'Epire, célèbre pour son sanctuaire de Zeus et son bois sacré dont les chênes rendaient des oracles. L'archéologue Karapanos en a découvert les ruines, en 1875, à 18 kilomètres de la ville de Janina.

YALÈBE GIIiLE 579

Pour la chère. patrie unissant son effort, Il offre sa jeunesse et sa volonté libre ; En lui tout est vigueur, harmonie, équilibre : Il poursuit son destin, calme, paisible et fort.

Sur les monts radieux, dans les fraîches vallées, Dans la verte clairière il dresse ses autels, Et ses chants en l'honneur des divins Immortels Réveillent les échos des forêts étoilées.

Et dans les lumineux jardins de son esprit, Le soleil fait fleurir d'adorables légendes Qu'avec ferveur il tresse en légères guirlandes . Sur le front rayonnant du dieu qui lui sourit.

Mais, d'un grand cri parfois arrêtant la Victoire ^ Qui passe, aile éployée et pleine de rayons. Il la force à descendre au sein des bateillons Et lui sculpte du glaive un piédestal de gloire.

Et si la Paix ^ alors lui verse son trésor. Ayant posé la main sur son cœur pacifique. Couronné d'olivier, revêtant la tunique Qu'attache sur l'épaule une cigale d'or.

Il va, dans le lycée ^ à l'ombre du platane. Recueillir le discours de ses sages vieillards. Tandis qu'en s'ébattant les oiseaux babillards Chantent dans le feuillage ardent et diaphane.

La fontaine languit et retient ses sanglots ; Partout, autour de lui, les collines sublimes. Les ondulations caressantes des cimes Et partout le sourire innombrable des flots.

Là-bas, il voit, à l'heure oîi brillent les Pléiades * Contre un fût de colonne, en son rêve absorbé,

1 Divinité allégorigue que les artistes grecs représentaient généralement avec des ailes, tenant d'une main une couronne de laurier, de l'autre une palme.

• Divinité allégorique, fille de Zeus et de Thémis ; elle était représentée sous les traits d'une femme à la physionoïnie bienveillante, tenant une corne d'abondance et une brandie d'olivier.

• Nom d'un quartier d'Athènes où se trouvait l'école d'Aristote et, par extension, l'école de ce dernier.

• Les sept filles d'Atlas et de Pléione, qui furent changées en étoiles parce qne Ipur père avait voulu lire dans les secrets des dieux.

580 CHRESTOMATHÏF/ FRANÇAISE

Le satyre * rieur, au front large et bombé, Charmer de ses accents les peureuses naïades -,

Il écoute ; il sourit ; il regarde le faon

Parmi le thym rosé jouer avec les lièvres,

Et sur les rocs abrupts les sauts brusques des chèvres

Qui dansent aux sons vifs de la flûte de Pan \

Tout est splendeur et joie et parfum et lumière; La vie est une rose immense sous les cieux; Et lui, sans nul eifort, enfant insoucieux, Offre aux divinités sa floraison première.

Les Heures^.

Sous les portiques blancs de l'Olympe neigeux.

Au seuil des augustes demeures.

Auprès des Immortels qui contemplent leurs jeux.

Veille le chœur brillant des Heures.

Elles s'offrent la main, dansent, et tour à tour,

La chevelure dénouée.

Après la sombre- Nuit font resplendir le Jour,

En chassant Tépaisse nuée.

Dans une aube de gloire, en groupe ^âgilant, Portant chacune un noble insigne.

Elles tiennent Tépi, l'acacia tremblant Et le flexible cep de vigne;

Et leur nom est celui de la jeune beauté.

De la grâce naïve et pure, Qui, renaissant sans cesse au retour de l'été,

Pare et réjouit la nature.

O Filles de Thémis ^ d'où sort l'ordre divin,

Vierges de guirlandes parées, Le feuillage et les fruits qu'allume le matin

Forment vos couronnes dorées ;

» Les satyres, divinités malicieuses des bois et des campagnes, représentés avec des pieds de bouc.

* Nymphes qui présidaient aux fontaines. > Voir page 296, note 2.

• Extrait de La Cithare. — Les Heures, filles de Jupiter et de Thémis, étaient les divinités préposées aux portes de l'Olympe et qui étaient chargées de régler toute la vie des hommes .

» Fille du Ciel et de la Terre et déesse de la Justice.

Avec vous refleurit le printemps parfumé, Avec vous la blonde Harmonie *,

Dans le vallon qu'un vent plus tiède a ranimé Foule la terre rajeunie.

Quand vous dansez parmi les prés, les alcyons - Elèvent leurs voix amoureuses,

Et sous vos tendres pieds jaillissent les rayons Comme des roses lumineuses.

Alors l'homme ravi par ces charmes nouveaux, Lorsque la blanche Aurore attelle

A son char de clarté ses rapides chevaux. Chante votre gloire immortelle.

Il dit que vouç avez, dans l'île de Kypros ^

Où le flot embrasé palpite, Sur le sable d'argent, revêtu du péplos *

La belle déesse Aphrodite ;

Que c'est vous qui, semant les fleurs et les baisers, Aux sons des hymnes grandioses,

Sur les monts et parmi la forêt conduisez Dionysos * couvert de roses.

Venez et saluez l'universel réveil.

Nobles Vierges à l'âme fière ; Voici qu'à l'horizon s'élève le soleil

Dans la splendeur de la liunière.

Les Barbares ^

Ne se rappelant plus les morts de Marathon, A coups de pique, à coups de fouet et de bâton, Xerxès avait chassé ses troupeaux de l'Asie. Il voulait cette perle, Hellas . Sa fantaisie

^ Une des Atlantides ; c'est elle qui créa l'art musical qui porte son nom. » Voir page 3, note 'i.

* L'île de Chypre, près de laquelle naquit Vénus Aphrodite, formée de l'écume de la mer.

* En grec «ic^o^ (latin péplum) long voile ou rohe de femme.

* Dionysos (Bacchus chez les Romains) dieu du vin, de la végétation agreste et aussi de l'exaltation mystique. Son culte était un des plus importants de la Grèce. Il était considéré comme un dieu joyeux et bienfaisant, créateur de la civilisation et

de la richesse.

* Extrait de La Cithare . Voir page 366, note 3.

582 GHRESTOUÂTHIE FRANÇAISE

Etait d'avoir dans Suse et dans Persépolis ^

Des esclaves d'Argos, belles comme des lis :

Pour tromper ses ennuis et ses songes moroses,

Leur beauté fleurira dans ses jardins de roses.

11 verra les enfants de ce peuple orgueilleux

Servir dans ses palais vastes comme les cieux ;

Ils charmeront les yeux des dix mille convives

Qui, dans les cours d'albâtre où chantent, les eaux vives,

Sous les rosiers en fleurs et les clairs catalpas,

Chaque jour, vêtus d'or, partagent son repas.

Tel est son bon plaisir. Quant aux vierges hautaines

De la sévère Sparte et de la libre Athènes,

Il songe à les offrir à sa mère Atossa.

Il riait. Qu'est-ce donc que la Grèce ? Il fixa

Son regard de faucon sur ses pâles satrapes

Et dit : Malheur à ceux qui résistent ! En grappes

Je les ferai lier aux cèdres de mon parc ;

Ils entendront ronfler la corde de mon arc,

Je couperai leurs mains, leurs nez et leurs oreilles,

Jamais on n'aura vu des vendanges pareilles ;

J'irai, je briserai les membres et les fronts,

Je dompterai les mers et percerai les monts ;

Ormuzd ^ aura son temple à la cime du Pinde ^

Il avait étendu la main ; du fond de l'Inde

Jusqu'à la zone où règne un étemel hiver,

Un bi-uit confus, semblable à celui de la mer,

Gronda sur son royaume, et dura quatre années.

Au signal des buccins *, les hordes déchaînées S'ébranlent. On croit voir déborder l'océan. Une rumeur s'élève ainsi qu'un ouragan.

Et, partout, l'horizon fourmille d'une foule Mouvante, monstrueuse et noire, dont la houle N'expire qu'aux confins des mondes habités. C'est le vomissement de toutes les cités.

* Villes de la Perse.

> Dans la religion perse, révélée par Zoi'oastre, Ahurct-Mazda ou Ormuzd *i»\ le principe du bien, le Seigneur et le Sage ; Ahriman est l'esprit du mal, le dieo des ténèbres.

' Chaîne de montagnes parallèle à l'Adriatique qui commence en Thessalie et s'étend jusqu'au lac Ochrida, en Epire. Depuis la récente guerre^des Balkans, vW est tout entière à la Grèce. Dans la mythologie, elle était consaorée à Mars et » Apollon.

• Voir page ;221 , note 4 .

' Les boucliers, les arcs, les cuirasses, les pagnes * Se confondent. Une ombre envahit les campagnes ; Le soleil s'obscurcit sous d'épais tourbillons, Et, sept jours et sept nuits, passent des bataillons, Sordides et hideux, pêle-mêle et sans nombre, Traînant, comme un filet, avec eux la nuit sombre. La terre a disparu sous eux; et par moment Leur tumulte, leurs cris et leur piétinement D'un bout à l'autre font trembler toute l'Asie.

Impassible, au milieu de sa garde choisie. Sur son quadrige d'or éclatant, le Grand Roi, Le Maître devant qui la terre dans l'effroi, Lorsqu'il commande, tremble et se tient en silence, L'Irrésistible à l'œil de Dragon, dont la lance Ebranlerait le monde, et dont les bras ouverts Sur les peuples courbés étreindraient l'univers, Xerxès, dont le cheval hennissait à l'aurore, S'avance vers l'Hellas au rivage sonore. Nul n'oserait braver sa colère. La mer Un instant lui résiste, il lui dit : « Flot amer, Que t'aige fait ? Sois donc docile à mes esclaves. » Il la fouette, lui met une paire d'entraves, Et la dompte en vainqueur sous le joug de ses nefs. Ses troupeaux confondus, harcelés par les chefs, Passent. Il marche avec la famine, et le fleuve Où son bétail grouillant se repose et s'abreuve, Quand sonne le départ, laisse à nu son limon. Il a bu le Scamaîidre ^, il boira le Strymon ^. Tous ont fui : le fracas de ses armes consterne Ceux qui voudraient jeter au fond d'une citerne. Egorger et livrer en pâture au corbeau Les hérauts réclamant pour lui la terre et l'eau. Nul cri de désespoir ou d'orgueil ne rallie Les peuples affolés d'Hellas . La Thessalie Implore, et la Doride envoie un vil présent. Mais le Grand Roi poursuit sa marche, méprisant

» Morceau d'étoffe servant à couvrir le corps de la ceinture aux genoux.

» Fleuve de l'Asie mineure. Sortant du Mont Ida, il passait près de Troie. Oa l'honorait d'un culte religieux.

* Fleuve de la Macédoine. C'est sur ses bords qu'Orphée pleura Eurydice.

Ceux qui se sont soumis comme des chiens serviles.

Il a vu trois cents fils de Sparte aux Thermopyles *,

Après s'être battus ainsi que des lions,

Egorgés à la fin par ses deux millions.

Il est fier : n'a-t-il pas la force avec la ruse ?

11 a fait proclamer sa victoire dans Suse ;

Et maintenant qu'il a pour trône le sommet

Du mont Oegaléos ^ où la mer se soumet,

Il veut, ce jour, ayant Athènes pour rivale,

Se donner le plaisir d'une lutte navale.

Les flottes d'un élan se sont jointes : le choc

Retentit formidable, et roule et se disperse ;

Le ciel s'est obscurci sous une noire averse

De traits, et les flots lourds se heurtent tout d'un bloc.

De nos vaisseaux Ares ' se sert comme d'un soc Pour labourer ses champs. Les navires du Perse Se sont cabrés, et sous le rostre qui les perce, Refoulés vers la rive, éclatent sur le roc,

La nuit monte, et toujours luttent les plus illustres... Sur le pont, à la proue, accrochés aux aplustres *. Mais voici que la lune épanche sa clarté...

Et l'on voit, tout à coup, resplendir la Patrie, Les sommets glorieux et le golfe argenté. Et la mer, libre enfin, de cadavres fleurie.

Euripide ^.

Nous ne l'entendrons plus, le divin rossignol. Dont la voix amoureuse émerveillait Athènes :

^ Allusion à Lépnidas et à ses guerriers qui se sacrifièrent pour sauver la Grèce.

' Ou plutôt u^yaleos (aujourd'hui Skaramanga), chaînon montagneux, prolongement du Parn^s, qui vient mourir en face de l'île de Salamine. Sur 1 an de ses mamelons, Xerxès avait fait placer son trône d'or pour assister à la défaite des Grecs et c'est de là qu'il vit le désastre de sa flotte.

' Ares (en latin Mars), fils de Jupiter et de Junon, dieu de la guerre.

* Emprunté du latin aplustra, pièce de bois au haut de la poupe.

^ Extrait de La Cithare. — Euripide est, avec Eschyle et Sophocle, le plus célèbre tragique grec. Il composa un très grand nombre de pièces, dont il nous reste dix-neuf, parmi lesquelles : Antigone, Médée, Andromat^uef Les Troyennes^ Iphigénie à Aulis. Né a Salamine, en 480, le jour de la bataïUe qui libéra la Grèce, il se retira à la cour de Macédoine et mourut, probablement en 405, tragiquement, dévoré par des chiens, à Aréthusa où le roi Arch«^lau8 se trouvait alors pour des chasses.

Vers le séjour d'Hadès * plein d'ombres incertaines Le chantre aimé des dieux jaloux a pris son vol.

Quand les derniers rayons s'allongent sur le sol, Euripide ! écoutant les sanglots des fontaines. Tu n'iras plus cacher tes souffrances hautaines Dans la gorge où le pin s'éploie en parasol.

Ta cendre ici repose. Aux champs de Macédoine, Dans la vallée en deuil, parmi la chélidoine ^, Sur un sodé, j'ai lu tes titres éclatants.

Mais non ! L'inscription est fausse, ô vaine pierre Que la foudre a frappée et qu'effrite le temps. Car il a pour tombeau la Grèce tout entière.

Joie ^

Soudain tout fut clarté, chanson, baiser, sourire. Et la terre et le ciel semblaient partout redire L'hymne prodigieux de mon cœur triomphant. J'étais comme une fleur, j'étais comme un enfant Dans l'éblouissement de l'aurore première ; Des tourbillons et des cascades de lumière M'élevaient, m'emportaient dans un divin émoi. Chaque être, chaque esprit, chaque chose était moi. Tout était mon bonheur : j'étais chaque parcelle De la terre amoureuse où la vie étincelle; Je renaissais dans les oiseaux et dans les fleurs. Dans les rayons qui font pétiller les couleurs, Dans tout ce qui frémit, dans tout ce qui s'enflamme, Et le soleil était le frère de mon âme. En extase, ravi, mon esprit dilaté Absorbait l'univers entier dans sa clarté; J'étais l'immense voix, j'étais l'écho mystique De cet universel et sublime cantique Qui vers les astres d'or roule dans l'infini ; J'étais l'âme du monde. Elle m'avait souri.

Œuvres à lire de Valère Gille (Lacomblez, Larcier, Lamertin, Bruxelles, et Fiscbbâcher, Paris, éditeurs) : Le Château des Merveilles (4890) ; La Cithare (1897) ; Le Collier d'Opales (1809) ; Les Tombeaux (1900) ; Le Coffret d'ébène (1901) ; Ce n'était qu'un rêve t comédie en vers (1902); La Corbeille d'Octobre (1902).— Critiques à

* Hadès ou Pluton, troisième fils de Saturne et de Rhéa, et roi des Enfers.

* Plante vivace de la famille des Papavéracées.

* Extrait du recueil Le collier d'Opales (^1899).

consulter : Gaston Boissier, Rapport à l'Académie française (17 novembre 1898) : Georges Rency, Les Physionomies littéraires (1909) ; Henri Liebrecht, Histoire de h littérature belge d'expression française (1910),

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