‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 131 sur 176 · FERNAND SÉVERIN · texte numérisé non relu

FERNAND SÉVERIN

Né à Grand-Manil {province de Namur) en 1861 .

C'est une âme délicate et pure, un esprit subtil, un peu précieux, mais d'une sincérité pleine de charme. Dans la mélancolie douce de ses vers nuancés et harmonieux, il y a de la profondeur et du mystère. Romantique par sa sensibilité, il est parnassien par sa forme, avec je ne sais quoi de tendrement ému qui n'appartient qu'à lui et en fait un des poètes les plus attirants de la Belgique. Amant de la nature consolatrice et matemellt> il a des convictions religieuses et un idéalisme de bon aloi : il n'étale pas indiscrètement sa foi, comme certains néophytes qui éprouvent le besoin de crier leur conversion à tous les échos des journaux boulevardiers dr toutes les capitales. Chez lui le poète est bien le reflet de l'homme.

Le don des lys\

Vous me voyez, ma sœur, Tâme tout éperdue, Mais pourquoi fûtes- vous si longtemps à venir? Car je vous ai longtemps, bien longtemps, attendue.

Bien des soirs, trop de soirs, j'ai fixé l'avenir. Comme un bel horizon où fleurira l'aurore ; Vous n'aurez de mes lys qu'un plaintif souvenir.

Ce sont des jours lointains qui les virent éclore. Ces lys fanés en moi, que vous auriez cueillis ; Mais je vous donne un cœur qu'ils parfument encore !

Ma sœur, pure aujourd'hui comme l'étaient mes lys, Que vous arrivez tard, douce enfant désirée ! La robe nuptiale a perdu ses grands plis,

Hélas ! et la voici flétrie et déchirée ;

J'ai si souvent étreint, pour tromper mon ennui.

La vaine vision qu'évoquait la vesprée ^

Ah! c'est tard, c'est trop tard, que votre aurore a lui, Et ce jour juvénile éclaire des ruines. Vous voyez, cependant, si j'en suis ébloui !

Vos séraphins, mon Dieu, n'ont pas dans leurs poitrines, Ce sang qui me fait mal, ce sang qui bat trop fort, Et vous leur accordez des faveurs moins divines !

^ Extrait du recueil Le Don d'Enfance (1891).

* Vesprée ou vèprée, mot archaïque pour soirée (du latin vesperum).

PERNAND SÉVERIN 587

Mais le petit enfant qu'une berceuse endort

Ne dort pas le sommeil qui suivra nos étreintes ;

Ce sommeil sera bon comme une bonne mort.

N*avez-vous entendu mon appel ni mes plaintes ? Mon âme, désormais, contient de tristes fleurs : Voici des lys fanés et des roses éteintes,

Et telle est, néanmoins, la vertu des douleurs !

Quelque ingénuité que mon âme ait perdue,

Ma douceur de naguère a grandi dans mes pleurs ;

Car je vous ai longtemps, bien longtemps attendue !

Gampo Santo^

J'ai visité souvent cet humble cimetière :

Nul endroit n'est plus cher au passant douloureux

En ce pays de paix, de joie et de lumière

Où tout, jusqu'à la mort, a des aspects heureux.

Le vent, quand il y passe, est doux con;ime une haleine. Il semble, tant son souffle est discret et léger. Qu'il craigne d'éveiller les cœurs naguère en peine Qui dorment à présent dans ce sol étranger.

Et son murmure, ici, n'a pas l'air d'une plainte; Il vague çà et là, sonore et musical ; La paix de cet enclos, certes, n'est pas moins sainte Pour ce que sa chanson y mêle d'idéal.

Tout sourit, en ce lieu... Cette ombre sans tristesse Que versent aux tombeaux les beaux myrtes fleuris Fait, autant qu'à la mort, penser à la jeunesse ; Il croît sous les cyprès des roses et des lys.

On s'éloigne à regret, on songe avec envie A tous ceux que la mort cueillit comme les fleurs, Aux vierges, aux enfants, à ceux pour qui la vie Fut un rêve incomplet qu'ils achèvent ailleurs.

Œuvres à lire de Feraand Séverin (Lacomblez, Decheune, Bruxelles, et Fischbacher, Société du Mercure de France, Paris, éditeurs) ; Le Lys (1888) ; Le Don d'Enfance (1891) ; Un chant dans l'Ombre (1895) ; Poèmes Ingénus 1899) ; La Solitude heureuse (1904); Poèmes (1908). — Critiques à consulter: Désiré Horrent, Les Ecrivains belges (1904) f Victor Kinon, Portraits d'auteurs (1910); Georges Bency, La Vie intellectuelle (15 avril 1913) ; Albert Heumann, Le mouvement littéraire belge d'expression française (1913).

* Extrait des Poèmes Ingénus. Campo Santa, eu italien, veut dire le Champ Saint ou le cimetière.

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