ACTE IV
Le temple : à droite, l'autel. En face des spectateurs, la tribune barrée oîi Dom Balthazar accomplit sa pénitence. Sous cette tribune, une porte. A gauche, la chaire de vérité.
Dom MiUtien, à l'autel, termine la messe et chante Vite missa est ' et s'en retourne à la sacristie. Les moines répondent : « Alléluia 1 »
Le prieur monte en chaire lentement.
Les moines sont réunis, près de l'autel, sur trois rangs.
Les fidèles sont massés derrière eux, depuis le banc de communion jusqu'à la chaire.
LE PBEBTJB (faisant le signe de la croix)
Au nom du Père... et du Fils...
* Drame en 4 actes, en prose et en vers (1900). — Cette œuvre poignante, extrêmement originale, qui met en scène le cas de conscience religieuse peut-être le plus tragique, est une des plus puissantes du théâtre.
' Kn latin d'Eglisota Allez, vous pouvez partir», ou bien : «Allez, la messe est finie.»
620 CHRESTOMATfflE FRANÇAISE
Au moment où les fidèles sortent, an grand brnit se fait entendre dan s la tribnne, et Dom Balthazar apparaît, hagard, derrière les barreanx.
DOM BALTHAZAR (dans la tribune barrée)
J'ai tué mon père, j*ai tué mon père !
Et l'on m'enferme ici
Comme une bête en une cage
Pour étouffer les cris
Et les remords de mon âme sauvage !
LE PRIEUR
Malheureux !
Dom Marc se jette au pied du crucifix ; il y reste suppliant pendant tonte la scène.
DOM BALTHAZAR (à la foule)
Je suis le moine Balthazar.
Mon crime est un orage en flamme
Qui mord et brûle et saccage mon âme,
Je suis ce moine Balthazar
Qui s'acharna avec passion
Contre vos fautes et vos vices,
Alors qu'il dérobait, qu'il nourrissait
Lui-même sa damnation
Et son enfer, sous le cilice ^
LE PRIEUR
Cet homme est fou ! n'écoutez pas !
DOM BALTHAZAR
Mon père était homme de bien.
Il était doux pour toutes mes colères ; Je l'ai tué comme on achève un chien, Un soir que j'étais ivre!
LE PRIEUR
N'écoutez pas ! N'écoutez pas !
Au nom du Dieu vivant, n'écoutez pas !
DOM BALTHAZAR
Un innocent fut condamné
Et tué à ma place ;
Il priait Dieu et criait grâce. I
Il embrassait le Christ en croix.
J'étais présent, j'assistai froid,
* Voir page !{.(>, note 3.
Et sans bouger, à ce martyre.
Un geste, un mot, un seul à dire, Et le glaive n'aurait point flamboyé; Et je l'ai tu, ce mot, je Tai broyé Entre mes dents, je l'ai mangé.
LE PRIEUR (désignant Dom Balthazar aux moinefi)
Qu'on l'arrache par force de la tribune.
DOM BALTHAZAR
Moi, Balthazar duc de Rispaire,
J'assassinai, avec ces deux mains sanguinaires ;
Regardez-les, ce sont des mains
Plus féroces que des mâchoires ;
Les juges souverains
N'ont point voulu, dans leur prétoire,
Flairer le sang indélébile
Qui imprégnait ces mains obstinément lavées,
Mais aujourd'hui vous tous qui le savez, ,
Allez le dire et le crier aux gens des villes,
Allez le proclamer...
LE PRIEUR
Ton repentir est un scandale.
on entend des coups de bâche dans du bois.
DOM BALTHAZAR
Je suis comme un buisson de péchés noirs :
Toutes les épines du sacrilège
Se recourbent sur moi, comme des ongles noirs ;
Le manteau saint qui me protège
Ment sur mes épaules ; j'en suis couvert,
Mais la lèpre pourrit ma chair.
Je suis le loup qui vint flairer et qui vint boire
Horriblement, le sang de Dieu, dans le ciboire \
Je me jette moi-même au ban^ de l'univers ;
Je veux qu'on me crache à la face;
Qu'on me coupe ces mains qui ont tué ;
Qu'on m'arrache ce manteau blanc prostitué;
Qu'on appelle, qu'on ameute la populace.
Je m'of&e aux poings qui frapperont
* Le calice contenant l'hostie.
• Substantif verbal de bannir. Etre au ban de l'univers veut dire : être exilé, chassé de partout.
r)22 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE
Et aux pierres qui blesseront,
De leur rage, mon front.
Je demande que Ton accable
Ce corps chargé de sa faute implacable
Et qu'on en jette, après mon supplice fervent,
lA loque humaine aux quatre vents !
Les moines sont parvenus à enfoncer la porte et à saisir Dom Balthazar. Ils l'amèneat et le jettent à genoux devant le Prieur; anssitôt celui-ci s'adressant à la foule.
LE PRIEUR
Sortez tous !
Des moines poussent la foule vers la porte du temple.
Balthazar appartient à la foudre divine.^
LE PRIEUR (parlant devant les moines seuls)
O moine Balthazar,
Tu t'es moqué de Jésus-Christ,
Qui veut le repentir dans le silence,
Tu as rompu avec tes bonds de violence,
La règle sainte et le claustral ^ esprit;
La vie humble en ton cœur s'est défleurie ;
Tu es aveugle et sourd, ainsi qu'un bloc de fer,
Puisque tu n'as pas vu en quelle ivrognerie
D'âme, tu viens de te traîner vers ton enfer.
DOM BALTHAZAR
Mon Dieu ! Mon Dieu !
LE PRIEUR
Le sang dont tu couvris ton père Couvre à présent, de ses taches rouges, nos murs. Tu es la bête et tu voulus que ton repaire Fût parmi nous, pour que nos murs fussent impurs !
DOM BALTHAZAR
Mon Dieu ! Mon Dieu !
LE PRIEUR
Ecoute :
Je t'avais désigné pour être à mon départ Vers Jésus-Christ, là-haut, celui qui, dans, la route, Marcherait après moi et reprendrait ma part D'efforts et de soucis et de traverses graves.
* L'esprit du cloître, dérivé de claustrum, par le latin d'Eglise clauatralis.
EMILE VERHAEREK 623
Dieu m'a désaveuglé et c'est là la leçon.
Il a brisé devant mes yeux, comme une épave,
Le fier et blanc vaisseau, chargé de cargaisons
De myrrhe et d'encens pur, que tu me semblait être.
Les vents de ta fureur ont séché sur ton front
L'huile sainte dont se baignent nos fronts de prêtre,
DOM BALTHÂZÂB i
Mon Dieu I
LE PRIEUR
Tu m'apparais plus nettement damné Que si l'on te donnait du feu pour sépulture. Jamaia le souvenir de ton crime eifréné Ne calmera ces cris ; jamais prière en flamme Ne descendra vers ton effroi.
Tu es le dernier mort, tu es la dernière âme Pour qui, jamais, avec ferveur et foi, Une messe sera chantée ; et cette crosse ^
11 menace.
Que tu rêvas de soulever d'un poing viril, Tiens ! Tiens !
Il l'appuie oontre Balthazar.
Ta chair la sentira rude et féroce, Non comme un sceptre ardent, mais comme un bâton viL
DOM BALTHAZAR
Frappez! Frappez ! Frappez, mon père!
LE PRTEUR (défaillant, il est soutenu par les moines
Impie ! Impie ! Impie !
Il laisse tomber sans le savoir la crosse de ses mains.
XTS MOINE (menaçant Balthazar)
Bourreau de Christ !
UN AUTRE
Voleur de repentir !
UN AUTRE
Braise d'orgueil éteint !