‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 149 sur 176 · MARC MONNIER · texte numérisé non relu

MARC MONNIER

AV à Florence en 1899^ mort à Genève en 1885.

Français par son père, Suisse par sa mère, Marc Monnier passa à Genève la plus grande partie de sa vie; c'est pour cela qu'on le range généralement parmi les écrivains de la Suisse française, bien qu'il n'ait en somme rien du caractère romand. Gomme Banville, auquel il ressemble par quelques côtés, c'est un versificateur extrêmement habile, d'une émotion tendrement discrète, d'une verve comique brillante, vif, alerte, sémillant, aimable, délicat. Son Théâtre des Marionnettes est un petit chefd'œuvre de satire politique, et ses traductions en vers de Faust et de VArioste sont des œuvres d'une rare virtuosité. Marc Monnier aurait pu devenir un très grand poète s'il n'eût dispersé en prose et en vers, sur une infinité de sujets hétérogènes, son étonnante facilité.

La colombe ^

Savez- vous pourquoi j'aime la colombe ? C'est que le bonheur n'est point aux sommets : Plus on veut monter, plus bas on retombe, Et qui va trop loin ne revient jamais.

* Oethsémane ou Oethsémani, en hébreu, « pressoir d'huile » ; on y voit encore huit oliviers fendus par l'âge et qui datent, dit-on, du temps de Jésus-Christ.

' Cette pièce et les suivantes sont extraites des Poésies de l'auteur. Nous n'avons pas reproduit des fragments du Théâtre des Marionnettes, qui donneraient une idée plus exacte de son talent, parce qu'il n'est pas facile d'y pratiquer des extraits et que l'ouvrage est plein d'allusions politiques demandant de longues explications.

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En son vol ardent plus d'un, suivant l'aigle, Court de monde en monde^ à pas surhumains ; Tandis qu'en la plaine un enfant espiègle Tend plus près de Dieu ses petites mains.

Dieu n'est point au ciel où le vent emporte Tant de cris ardents et de vœux déçus, Il est près de vous, il est à la porte Que Marthe et Marie ouvraient à Jésus.

Chez le pauvre monde offrant son eau fraîche, Parmi les pêcheurs venus par milliers, Il est dans l'étable, il est dans la crèche, Sous les mufles chauds des bœufis familiers.

Aussi, douce et belle entre les plus belles, J'aime la colombe, et Dieu la bénit.

Elle ne sait pas, bien qu'elle ait des ailes. Monter dans les cieux plus haut que son nid.

Pierrot ^

Sur les bancs du thé&tre infime Qui te sert d'école et d'autel.

Je suis des yeux ta pantomime.

Divin Pierrot, maître immortel!

Le poltron s'enferme à la brune*, Son logis devient un couvent; Mais tu sors au clair de la lune, Mon ami Pierrot, l'œil au vent.

Tu sors, mais gare l'embuscade !

Par vingt soldats te voilà pris.

Choisis : la chaîne ou l'estocade ^ ?

Tu choisis la chaîne, et tu rîs.

Tu ris, car il te reste une arme.

Ce pied sournois, leste et charmant, Ton salut, l'effroi du gendarme.

Ta liberté, son châtiment.

» Voir page 571, note 1. L'auteur sest souvenu dans cps vers de la célèbre chanson populaire : Au clair de la lune, mon ami Pierrot, — Prête-moi ta plume, pour écrire un mot...

* L'heure oii la lumière s'obscurcit, à la fin dn jour.

' Coup d'estoc ou de pointe (de l'italien stoccata).

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Tu ris en narguant tes entraves, Captif roi du geôlier, moqueur Plus sérieux que les gens graves^ Vaincu triomphant du vainqueur.

Ami Pierrot, la vie est dure, Le monde est triste et mécontent :

Garde-nous ta gaîté qui dure, Garde-nous ton rire éclatant !

Il a peur, sa chandelle est morte ; Il a froid, il n'a plus de feu...

Pauvre monde, ouvre-lui ta porte.

Bon Pierrot, pour Tamour de Dieu !

A une vieille fille.

Avril a fui, pauvre âme en pleurs !

Mais sans tresser pour vous ses fleurs En couronne de fiancée ; Vous voyez passer deux à deux Vos amis d'enfance, et loin d'eux Vous restez seule et délaissée. '

Vous regardez amèrement Celles qui vivent en aimant :

L'épouse, la mère, l'aïeule.

L'enfant qui, si frêle et si doux, Nous soutient, appuyé sur nous...

Vous restez seule, toute seule!

Et pourtant, d'id jusqu'au soir Le ciel ne doit pas rester noir.

Puisque jamais Dieu n'abandonne Ceux que le monde abandonna, Vous pouvez être heureuse : on n'a De bonheur que ce qu'on en donne.

Il est partout des malheureux :

Toute âme en se penchant sur eux, Bencontre une âme sœur qui l'aime.

En les soulageant on guérit ; Pour les consoler on sourit, Et l'on se console soi-même.

Qui mange seul mange san» faim, Mais on peut partager son pain

Avec bien des gens sur la terre ; On a chaud en les réchauffant ; Chacun peut trouver un enfant Chez ceux qui cherchent une mère.

Ah! tous ces oiseaux affamés Accourront si vous les aimez, Autour de vous, à tire-d'ailes, Et s'ébattant sur vos genoux, Vous feront un printemps plus doux Que le printemps des hirondelles.

Et vous aurez connu l'amour Qui dure jusqu'au dernier jour, Qui, même après la dernière heure, Vous retient encore ici-bas.

Dans un ciel où l'on ne meurt pas, Dans une âme en deuil qui vous pleure.

Œuvres à lire de Marc Monnier (Saudoz et Fischbacher, édi^tears, Paris). Poésies (1871) ; Théâtre des Marionnettes (1871) ; La vie de Jésus racontée en vers françavi (1873); Traduction de Fatist (1876). — Critiques à consulter: E. Tallichet, Bibliothèque universelle, t. XXVI; Vict&r Cherbuliez, Préface du Théâtre des Marionnettes ; Eugène Rambert, Ecrivains nationaux ; Philippe Godet, Histoire littéraire de la Suisse française ; Virgile Rossel, Histoire littéraire de la Suiss» romande.

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