‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 151 sur 176 · EUGENE RAMBERT · texte numérisé non relu

EUGENE RAMBERT

Qui n'a jamais lavé son lit ensanglanté, Le Rhin des conquérants et des vautours avides, — Qu'il soit à vous, qu'il soit à vous!

Notre Rhin, libre enfant, frère jumeau du Rhône, Sur l'Alpe, en son berceau, n'a que des rêves d'or; n est fier, il est libre, il est jeune, il est fort ; Le sang n'a pas soaillé les fleurs de sa ci Il reste à nous, toujours à nous!

Lioba '.

D'où nous vient^il, ce vieux refrain.

Qui fait pleurer, qui fait sourire ?

D'où nous vient-il, que veut-il dire.

Ce ram naïf, grave et serein, Lioba, lioba ?

Voix des bergers, voix des abimes.

Voix des torrents, des rocs déserts, n vient à nous du haut des airs.

Comme un écho des blanches cimes.

Lioba, lioba !

Sur l'Alpe aux flancs vertigineux n flotte dans l'air qu'on respire ; Aux forêts le vent le soupire.

Et les monts se disent entre eus

Lioba, lioba !

Dans cette idylle douce et flère La Liberté nous a souri.

Combien de fois le cor d'Uri ' A-t-il sonné sur la frontière

Lioba, lioba !

Exilés sous d'autres climats.

Regrettons-nous l'Alpe fleurie?

Ce vieux refrain, c'est la patrie

a vashes des Ca a; Il a AlCoi'rp<

642 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Qui nous suit, chantant sur nos pas :

lioba, Lioba!

Dans les douleurs de Tagonie, De Sempach^ le hérds vainqueur L'écoutait au fond de son cœur Edater en flots d'harmonie Lioba^ lioba !

Voix de courage, voix d'amour, Au timbre fort, joyeux et tendre, Nos fils aussi sauront l'entendre Et l'accompagner à leur tour« Lioba! lioba I

Laissons à d'autres les chimères, Gloire, grandeurs, tristes appas !

Le seul bien qui ne lasse pas, Nous l'avons reçu de nos pères.

Lioba, lioba !

La liberté simple et sans âird, Suisse, voilà ton apanage !

Grarde-la pure d'âge en âge, La liberté du montagnard.

Lioba, lioba !

Pour dominer l'orchestre immense Dans le concert des nations, Il faut des hautes régions Qu'au ciel toujours ce chant s'élance : Lioba, lioba !

Œuvres à lire d'Eugène Rambert (F. Rouge, éditeur, Lausanne) : Poésies (1874), Les Pleurs de deuil (1895). Dernières poésies (1887). Pour ses œuvres en prose, voir le premier volume de cette Chrestomathie. — Critiques à consulter : Henri Warnery, Eugène Rambert ^ Philippe Godet, Virgile Rossel, ouvrages cités.

Né à Genève en 1842.

C'est l'un des meilleurs représentants de TEcole parnassienne en Suisse et, sans contredit, Tartiste en vers le plus habile de son pays, car tout

* A Sempach, sur le lac du môme nom, canton de Luceme, en 1386, les Suisses vainquirent le duc d'Autriche Léopold III, grâce à l'héroïsme d'Arnold Winkelried, qui se sacrifia pour faire hrèche dans les rangs ennemis.

ce qu'il a écrit est d'une qualité rare. Disciple de Leconte de Lisle, il aime surtout les sombres méditations philosophiques, les grands faits du passé et la poésie exotique ; les sujets nationaux l'ont moins tenté, sans doute, parce qu'il faut à son imagination Tampleur des grands rêves. Gomme le poète belge van Hasselt, mais dans une langue poétiquement bien supérieure, Edouard Tavan a publié aussi dgs vers rythmiques : ces vers, d'ailleurs conformes aux principes de la prosodie traditionnelle, sont, en ce qui le concerne, basés sur l'accent tonique, renforcé de l'accent rhétorique ou oratoire. Ils ont pour caractère essentiel une disposition régulière des groupes naturels de la diction française, groupes d'un ou de plusieurs mots déterminés par les toniques qui frappent leur dernière syllabe sonore, formant ainsi des pieds de deux, de trois et de quatre syllabes. Dans la versification française ordinaire, ces groupes se succèdent, sans ordre précis, d'un vers à l'autre, comme dans ces vers de Musset :

Regrettez- vous/ le temps/ où le ciel/ sur la terre

Marchait/ et respirait/ dans un peu/pie de dieux...

Edouard Tavan les dispose, au contraire, de manière à obtenir une parfaite symétrie de coupe et d'allure, ce qui permet de faire des vers de neuf, onze, treize et quatorze syllabes, plus harmonieux que ceux des vers-libristes, si contraires parfois au génie de notre langue. La strophe suivante donnera une idée de ce système rythmique, qui ressort très bien dans la lecture à haute voix :

Lugubrement/ se lamentait/ le glacial/ décembre,

Gomme un Ions pleur/ d'éternel ennui, Dans le silen/ce, il me souvient/ qu'envahissant/ ma chambre L'heure sonnait/ lentement/ minuit.

La tentative d'Edouard Tavan n'a pas été comprise par la critique ; elle est cependant originale et intéressante ; nous croyons fermement qu'on en tiendra compte un jour ou l'autre, car elle ajoute à la métrique française des ressources qui ne sont pas à dédaigner. Quoi qu'on en pense, l'auteur n'en est pas moins un poète profond, noble, inspiré, d'une grande valeur littéraire.

La douleur du taureau \

Tout le jour, à l'écart couché dans les rosages * Le taureau noir, le roi sombre des hauts alpages, Au flanc de la prairie a gémi tristement, Dans la blonde vapeur de son poitrail fumant, Exhalant vers le ciel des plaintes inconnues.

^ Extrait de : Fleurs de rêve. (1889). C'est une des meilleures pièces d'inspiration suisse écrite par l'auteur ; son caractère épique cadre bien avec la tendance habituelle du poète, naturellement porté vers les grands sujets.

* Rosage ou rosagine ; du latin du moyen-âge, rosagOy rosaginis, rhododendron.

644 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE

Les fiUes des chalets près de lui sont venues ; Elles l'ont appelé des noms accoutumés»

Offrant à sa douleur les herbages aimés, Caressant doucement, pour soulager sa peine, De leurs tremblantes mains son large cou d'ébène. Il est demeuré là. — Les vaches aux longs pis, Les petits veaux craintifs dans les buissons tapis, Paissaient joyeusement les gazons et les mousses; Sous les branches des pins montrant leurs têtes rousses, , Les génisses, avec de grands yeux innocents. De leurs roses naseaux soufflaient sur les passants, Et fuyaient en chassant les taons ^ avec leur queue.

Les sommets endormis sous l'immensité bleue Dentelaient vaguement les vaporeux lointains, Sur les pentes couraient les ruisseaux argentins, Les herbes s'inclinaient sous une tiède haleine. Les grands bois se taisaient, toute l'Alpe était pleine De parfums, de rayons et de gais tintements; Mais il est resté sourd à ces appels charmants, Et, dédaigneux des siens et des douces paroles. Et de la combe verte, où, sous les vieux aroUes, Les belles du troupeau mugissaient leurs amours, A tout indifférent et gémissant toujours, Il est demeuré là, farouche et solitaire. Dans le rosage en fleurs étendu sur la terre. Quand l'ombre des chalets s'allongea sur les prés, A l'heure où le jour fuit sur les monts empourprés. Où le lointain adieu des âmes envolées. Dans les cloches du soir s'exhale des vallées. Tout à coup, sous l'effort d'un élan furibond, Le taureau menaçant s'est levé d'un seul bond ; De son regard oblique il a fouillé l'espace, Et, plus impétueux que l'ouragan qui passe. Il a sous le galop pressé de ses pas lourds. Ebranlé sourdement les pentes de velours : — On eût dit le fracas des neiges entraînées.

Dans le vertige affreux de courses effrénées. Sa vaste silhouette, ainsi qu'un noir démon,

* Un taon qui se prononce tan comme faon ffan) et paon (pan), mot dérivé du latin populaire tahonem: insecte diptère qui pique les animaux. En italien, tafano: en anglais ^orse-/îî/; en allemand, Vieh-Bremse.

Passait et repassait à la croupe du mont Qu'envahissait déjà l'ombre des nuits paisibles.

Parfois, comme entouré d'ennemis invisibles, Il s'arrêtait soudain, reculait frémissant, Abaissait son front large, arquait son dos puissant, Et, déchaînant l'éclat de sa rage insondable, Recommençait au loin son galop formidable, Frappait, frappait le vide et les fantômes vains, Broyait le sol, lançait les blocs dans les ravins ; Puis, dans l'enivrement terrible de sa force, Au sein d'un tourbillon de cailloux et d'écorce, Eventrant les vieux pins sous ses cornes de fer, Il jetait dans la nuit des beuglements d'enfer. , Tous ont fui, redoutant ses coups épouvantables, Et la terreur les tient blottis dans les étables; Le vieux tueur de loups, le robuste vacher. Ni le fort bûcheron, n'ont osé l'approcher, Aucun pouvoir humain ne s'en peut rendre maître; Il faut un exorcisme, et l'on attend le prêtre...

Et, depuis quatre jours, là-haut, sous les cieux clairs Le mufle tout sanglant et les yeux pleins d'éclairs, Avec un roulement d'échos qui l'accompagne, L'énorme taureau noir beugle dans la montagne.

Rayons d'octobre ^..

Rayons d'octobre, azur calme et triste, Que voulez-vous de notre cœur las ?

Rayons ambrés, rayons d'améthyste.

Feuillages d'or, montagnes lilas.

Tout assoupi de brume automnale, Comme un lointain sourire d'amour, Le soleil brille, au fond du ciel pâle. Dans la splendeur tranquille du jour.

Sous cet éclat tissé d'ironie, De vains reflets, de rêves fanés,

« Extrait de La Miise romande (1890-1891). Cette poésie rythmique est formée de vers qui doivent être scandés de la manière suivante avec une tonique à la fin de chaque pied :

Rayons d'octo/bre azur/ calme et triste.

646 GHBESTOMATHIB FRANÇAISE

Je vais suivant la sente ^ jaunie...

Et les derniers espoir sont glanés.

Je vais foulant les feuilles tombées.

Où sont les fleurs du temps qui n'est plus ? Fleurs et chansons se sont dérobées Dans le halo* des jours révolus.

Cette langueur de l'air où murmurent De longs échos au rythme chantant, C'est le parfum des choses qui furent, C'est l'âme en pleurs des roses d'antan ^.

Les ans m*ont pris mes rêves d'artiste. Et sur lent tombe ils sonnent le glas. Que voulei-vous, rayons d'améthyste, Feuillages d'or, montagnes lilas?

Dies irse \

Voici là-bas, à l'horizon qui flambe incandescent,

Surgir l'aube ardente des jours de terreur et de sang ;

Dans le ciel noir, lourd de sanglots, d'angoisse et de désastres.

J'ai senti sur nos fronts peser la colère des astres;

Folle de haine, ivre de faim, la bête qui dormait

Rugit au loin dans le cœur des foules : La Tour de science et d'espoir n'aura pas son sommet;

Fière Babel ^, je t'entends qui croules.

Tes murs d'orgueil, sous le levier des âpres volontés, Sans fin, s'étageaient à travers les obstacles domptés ; Plus qu'un effort, plus qu'une pierre, et l'or de tes coupoles Lancerait ses rayons plus loin que la brume des pôles; Et dans la fièvre où bourdonnait leur tâche de Titans ^ Les peuples las, sous la rude étreinte,

' Sentier mot archaïque, du latin semita.

• Cercle lumineux, plus ou moins coloré, qui entoure parfois le disque du soleil ou de la lune (venu du grec aXcm; par le latin).

» Voir page 607, note 2 .

• Extrait de la Semaine littéraire du 13 mars 1897.

Cette belle pièce est d'un rythme un peu compliqué, mais qui produit un grand effet à la lecture ; nous en donnons plus loin le rythme figuré ; on remarquera l'ampleur poétique qu'ont ces vers de quatorze syllabes.

^ La grande tour que, d'après la Bible, les fils de Noé voulurent élever poor atteindre le ciel et dont Dieu empêcha l'achèvement par la confusion des langues.

• Personnages mythologiques, d'une puissance extraordinaire, que Jupiter précipita dans le Tartare après avçir vaincu Saturne et pris le sceptre du monde.

Râlaient, en mêlant au fracas des marteaux haletants Le désespoir de leur morne plainte.

Meneurs du siècle, heureux du jour, ô race d'insensés, L*écho formidable de l'ombre a crié : « C'est assez ! » Votre égoïsme, en sa fureur toujours inassouvie, A rompu sous son poids les fers des forçats de la vie; Dans ses haillons leur foule blême attache un œil de feu

Sur vos destins tout filés de soie ; Grondante, elle roule et s'agite, et, l'impie, elle veut

Prendre sa part du soleil de joie.

Assez longtemps, fils de Baal \ la fièvre qui vous mord A pu promener ses sabbats de luxure et de mort; Devant l'idole, assez longtemps leurs folles saturnales Ont jeté pour encens l'honneur de vos âmes vénales. Du châtiment l'heure a sonné; déjà son pas qui vient,

Son pas sinistre a glacé mes veines; Déjà sa grande ombre est sur vous et sa poigne vous tient.

Vous, votre race et vos œuvres vaines.

L'air a frémi; dans les éclairs de hauts embrasements J'ai vu les palais s'écrouler et les temples fumants, Sous leurs débris ensevelir vos dogmes hjrpocrites ; Vos canons et vos arts, vos lois de ténèbres écrites, Tout votre orgueil dans le brasier des haines entassé;

Et, ricanant ses longs rires sombres.

J'ai vu la Vengeance ^ appuyée à sbn glaive lassé,

Rouge de sang, sur de noirs décombres.

La voix de Dieu passe semblable aux flots des océans; Son souffle a déjà balayé tant d'empires géants! Tant de cités, qui ne sont plus que poudre et que mystère. Ont aussi pour un jour mené leur vain bruit sur la terre ! Voici venir ce que marquait le doigt rigide et sûr

Des mages saints et des saints prophètes ; Pour vous, comme alors pour la gloire insolente d'Assuré

Je vous le dis, c'est la fin des fêtes.

' Dans la Mythologie, Némésis, la terrible déesse qui veille à la punition des fautes.

» Voir page 17, note 8.

Ces vers doivent être scandés de la manière suivante, d'après les accents tonique et réthorique ; on saisira vite ce qui en constitue le rythme :

Voici là-bas/, à l'horizon/ qui flam/be incandescent,

Surgir/ l'aube aroen/te des jours/ de terreur/ et de sang

Dans le ciel noir/, lourd de sanglots/, d'angois/se et de désastres/,

J'ai senti/ sur nos fronts/ peser/ la colé/re des astres ;

Folle de hai/ne, ivre de faim/, la bâ/te qui dormait

Rugit au loin/ dans le cœur/ des foules :

La Tout/ de scien/ce et d'espoir/ n'aura pas/ son sommet ;

Fière Babel/ je t'entends/ qui croules.

Œuvres à lire d'Edouard Tavan (Payot et Gie, éditeurs, Lausanne) : Fleurs ds rêve (1899) ; La Coupe d'Onyx (1903) ; La versification rythmique dans La Revue de l'enseignement des langues vivantes, (août 1896). — Critiques à consulter : Albert Bonnard, Gazette de Lausanne, (26 décembre 1888 et 29 décembre 1902) ; A. Sabatier, Journal de Genève, (20 janvier 1889) ; Ernest Tissot, La Quinzaine, (mai 1889) ; Virgile Rossel, Histoire de la littérature française hors de France (1895) ; Jules Regard, Tribune de Latcsanne, (11 avril 1899) ; Jean Violette, Le Genevois, (28 mai 1901); Tribune de Lausanne, (25 décembre 1902).

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