ALICE DE CHAMBRIER
Elle avait 21 ans à peine, quand la mort vînt la prendre avait composé plus de IbOOO vers. Son ftme i^tait toute poésii lit le recueil de pièces choisies auquel son pieu: éditeur, Phi^ a donné le titre si bien trouvé de : Au-delà, on voit tout de avait de merveilleuses qualités littéraires. Sully Prudliomme rait comm un p t d élite ; ce terme n'est pas trop fort po cette ra mag nat n qui se jouait parmi les symboles, ce quise qu han a. nt 1 rêves les plus élevés. Sa vie fut une é] pariti n lun n lie laissa le souvenir d'un cteur d'or et
ligenu t n ant On onge avec un regret mélancolique à c rait d nu plu t d, si elle avait pu développer au conta ses adm abl à n naturels.
Chanson du printemps'.
Sais-tu, mignonne ! la pervenche Emaille déjà les buissons.
Et les oiseaux de branche en branche Disent tout joyeux leurs chansons.
Partout se réveille la vie Sous les chauds rayons du soleil : C'est le printemps, il nous convie Ensemble à fêter son réveil.
654 CHRBSTOMATHIE FRANÇAISE
Viens! nous irons, Pâme joyeuse.
Porter nos pas bien loin, bien haut.
Dans la forêt mystérieuse Où tout chante le renouveau.
Viens ! à deux il est plus facile D'épeler au livre de Dieu, Et si j'y suis trop inhabile, Tu voudras bien m'aider un peu.
Tu dois comprendre bien des choses Que seul je ne trouverais pas.
Car tes rêveuses sœurs les roses Ont dû t'en instruire tout bas ;
Et durant ces heures trop brèves Revivant le printemps dernier, Nous allons retrouver nos rêves Pris aux épines du sentier.
Les Sphinx.
Sur les larges degrés des terrasses antiques. Près des piliers de marbre et des riches portiques Que les reines foulaient de leur pas languissant, Les vieux Sphinx^ de granit aux ailes formidables Se dressaient, regardant au delà des grands sables Où le rouge soleil met des reflets de sang.
Ils dominent encore les ruines énormes
Qui recouvrent le sol de leurs débris informes ;
Et le temps, ce vainqueur aux sombres missions,
N'a pas su renverser ces terribles figures
Qui paraissent, la nuit, dans les lueurs obscures,
Les sinistres témoins des générations.
Ils veillent sur les murs de Thèbes^ aux cent portes; Mais Thèbes, sa grandeur et sa gloire sont mortes... De l'immense cité rien ne demeure plus. Seuls, ces titans rêveurs, sous la voûte étoilée, N'ont pas encor senti leur puissance ébranlée Par le nombre pesant des siècles révolus.
* Dans la mythologie grecque, monstre ayant la tête et le sein d'une femme, 1? corps d'un lion et les ailes d'un aigle, (^oir page 160, note 2.) En Egypte, l'avenoe conduisant à un temple, comme celui de Louqsor, était bordée de sphinx.
" Ancienne ville de la Haute-Egypte, oii régnèrent une dizaine de dynasties des Pharaons . Voir le premier volume de cette Chrestomathie, page 524.
AUGE DE GHAMBRIER 655
Ils n'ont pas incliné leurs fronts hautains et mornes ;
On les voit, comme alors, à l'horizon sans bornes,
Songer, graves, muets, soiis l'espace infini.
Sur leur lèvre immobile erre encor un sourire
Si triste et si profond, que l'on ne saurait dire <
Quel désespoir habite en ces corps de granit.
Vers quel point est tourné ce grand regard étrange Qui jamais ne dévie et qui jamais ne change ? Sphinx, interrogez-vous la terre ou bien le ciel, La plaine qui rayonne ou la lointaine étoile, L'avenir qui se tait, le passé qui se voile? Quel spectacle retient votre œil surnaturel?
Nul ne saurait ainsi sonder tous les mystères ; Mais ce qui peut remplir vos rêves solitaires. Ce que vous contemplez dans le vague lointain. N'est-ce pas l'homme, hélas ! cette énigme suprême. Dont nul ne sait le mot, qui s'ignore elle-même Et ne peut désigner sa source ni sa fin ?
Et tandis que devant votre face immobile Qui sur l'horizon bleu vaguement se profile. Pour vous interroger, nous arrêtons nos pas, Vous poursuivez toujours votre recherche vaine Sans parvenir jamais à sonder l'âme humaine, Ce problème étemel que l'on ne résout pas.
Les ignorés ^
Les héros les plus grands, ce sont les moins connus, Ce sont ceux qui, dans l'ombre, accomplissent leur tâche Qui, sans murmures vains, travaillent sans relâche. Puis rentrent dans la nuit dont ils étaient venus.
Nul n'en connaît le nombre, intrépide phalange Prête à chaque péril, à chaque dévoûment, Et que Ton voit parfois briller obscurément. Comme un joyaux de prix égaré dans la fange !
Admirables lutteurs, qui, sans même savoir
Que leur conduite est noble et que leur âme est grande,
Donnent toute leur vie et leur joie en offrande
A cet austère maître appelé le devoir !
^ Dans cette pièce touchante, l'auteur fait allusion aux ouvriers qui moururent, par accident, en creusant le tunnel du Gothard.
Ah ! certes, parmi ceux qu'ici-bas l'on encense, Artistes, conquérants redoutés et puissants, Beaucoup ne valent pas ces humbles combattants Qui passent sans éclat, sans beauté, sans science.
Ce âont eux qu'il faudrait pouvoir rendre immortels. Eux qui mériteraient un temple à leur mémoire, Comme Athènes autrefois, dans les jours de sa gloire. Pour les dieux inconnus élevait des autels.
Amitié.
Peut-être existe-t-il une âme sur la terre Pour la mienne créée, et dont elle est la sœur : Heureuse et fortunée, ou pauvre et solitaire. Elle me comprendrait et lirait dans mon cœur.
Elle partagerait mes secrètes pensées.
Elle aurait mon amour, j'aurais toute sa foi ; Sans cesse étroitement Tune à l'autre enlacées, J'existerais pour elle, elle vivrait pour moi.
Nous ne nous ferions point de bruyante promesse, Nous nous dirions beaucoup en nous parlant très peu : Un sourire, un regard, souvent une caresse, Quelquefois un baiser, tendre et discret aveu.
Nous porterions ensemble et la joie et la peine, La croix serait moins lourde et le bonheur plus pur. Et nous achèverions notre carrière humaine. Sûres de nous revoir au delà de l'azur.
Cette félicité n'est encore qu'un rêve
Déjà cent fois détruit, cent fois recommencé,
Et l'âme que j'espère et que j'attends sans trêve
Ne s'est point révélée à mon esprit lassé.
Peut-être que je l'ai déjà vue en ce monde, Peut-être que mes yeux ont rencontré ses yeux, Et dans le court espace, hélas ! d'une seconde, Nos cœurs qui s'appelaient ont palpité joyeux.
Nous nous sommes trouvés bien près de nous connaître, Nous avons été près de nous tendre la main.^. Puis avec un soupir qui montait dans notre être, Nous avons pris chacune un différent chemin.
EltNEST BUSST 657
Noiis avons poursuivi la route solitaire, Le cœur plein de tristesse et dé vague regret, Avec le sentiment que jamais, sur la terre, Un semblable destin ne nous réunirait.
Œuvre à lire d'Alice de Ghambrier (Fischbacher, Payot, éditeurs, Paris, Lau- J
sanne : Au-delà (1883). — Critiques à consulter : Philippe Godet, Notice biogra- |
phique et littéraire servant de préface au recueil Au-delà ; Eugène Rambert, Ecri- |
vains de la Suisse romande ; Virgile Rossel, Ouvrages ailés. \