ERNEST BUSSY
Né et mort à Lausanne, i864ri88fi.
Lui aussi fut fauché dans sa fleur sans avoir pu donner toute sa mesure. Plus malheureux qu'Alice de Ghambrier il s*en alla lentement, et, frappé dans ses sources vives, pendant deux années il se regarda mourir. (Vêtait une àme à la fois stoïque et tendre, d'une mâle virilité unie à la plus exquise douceur. Gomme poète, il fut un parnassien distingué, plein de fraîcheur, de noblesse et de charme.
Portis esto!^
Puisque Dieu, dans ce monde a voulu que je vive. Mon âme, garde intact le céleste flambeau ; Et, n'ayant jamais soif que du bien et du beau, Va te désaltérer à ces sources d'eau vive.
Bends-toi maître du corps à qui le Ciel te rive ; Car il doit te quitter — mais lambeau par lambeau — Et se désagréger dans la nuit du tombeau Que blanchit le matin de l'étemelle rive.
— Lors, ayant, ici-bas, accompli ton destin. Regrettant peu la vie et son maigre festin. Mon âme, puisses-tu ^partir sans agonie
Et quitter pour jamais ton obscure prison, A cette heure d'extase et de paix infinie Où le grand soleil d'or s'abîme à l'horizon.
C'en est fait*.
C'en est fait, je crois, de ma vie :
Qu'importe à mon cœur gros d'ennui!
Vivre no me fait plus envie...
Voici la Nuit, la Nuit, la Nuit !
* Extrait de A mi-voix (1885). — Ce titre latin signifie .• Sois courageux ! » Extrait des Poésies inédites (1886). Ce sont les derniers vers de l'auteur.
CHRBST. FR. P0ÈTB8 42
658 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE
J'ai tout perdu sur cette terre ; Mon meilleur ami s'est enfui! ^ Pourquoi donc rester solitaire?
Voici la Nuit, la Nuit, la Nuit !
C'est la fin de mes luttes vaines Dont le souvenir me poursuit, Des amertumes et des haines...
Voici la Nuit, la Nuit, la Nuit !
Plus de deuils, de pleurs, plus de bruit ! Salut à la Nuit solennelle ! " .
Enveloppe-moi de ton aile, O Nuit d'amour! Immense Nuit !
Pour étudier Ernest Bussy, lire le recueil intitulé Poésies (Imer et Payot, éditeurs, Lausanne) et l'exceUente Notice de Philippe Godet qui se trouve en tête de cette édition (18£^). Consulter aussi Virgile Rossel, Histoire^ littéraire de la Suisse romande,
HENRI WARNERY
Né et mort à Lausanne (1859-1902).
Si les parallèles littéraires ne péchaient presque toujours par Tune de leurs bases, je comparerais volontiers Henri Warnery à Sully Prudhomme. Son œuvre n'a pas la valeur géniale qu'on trouve chez ce dernier, mais elle lui ressemble par bien des côtés. Les deux poètes sont des esprits de la même famille. Henri Warnery, comme l'auteur de la Justice est un analyste subtil, d'une tendresse infiniment délicate, et un penseur profond capable d'embrasser les plus hauts problèmes. Son beau poème philosophique. Les Origines ', est l'œuvre la plus forte qui ait été composée dans la Suisse française. Parnassien psychologue au début, il avait peu de temps avant sa mort, renouvelé son talent, dans son fond et dans sa forme, par une œuvre d'inspiration bien nationale, Sur VAlpe, où la montagne est chantée avec une fraîcheur et une intensité d'impression très remarquables. On pouvait attendre encore beaucoup du grand poét(> vaudois, esprit supérieur, âme noblement délicate et véritable artiste littéraire.
Les enfants '.
Les petits enfants blancs et roses, Qui viennent droit du paradis.
Ont les yeux pleins de douces choses Et le front de rêves hardis.
* Bussy fait aUusion ici à Bugène Rambert, qui venait de mourir.
' Nous n'avons rien pu reproduire ici de ce poème qui perd à être lu à l'état fra^;men taire.
» Extrait des Poésies {i^lSI). Comparer cette pièce avec L'Enfant de Victor Hugo, page 68 et Ames obscures d'Anatole France, page 344.
HENBI WABNERY 669
Ils sont ignorants et candides Et ne savent rien d'ici-bas; Ils songent aux soleils splendides Que notre ciel ne connaît pas.
Ils ont de petits corps si frêles Que tout pour eux nous fait trembler ; Ils se souviennent de leurs ailes, Mais ne peuvent plus s'envoler.
Comme nous, rivés à la terre, Ils vont l'arroser de leurs pleurs, Et, comme nous, apprendre à taire Les plus chers désirs de leurs cœurs.
Leur main aux malheureux est bonne ; Ils deviendront durs comme nous ; Us ne sauront plus comme on donne Ni comme on se met à genoux.
Us verront fuir, les pauvres anges.
Leur fraîche innocence aux yeux bleus, Et bientôt perdront dans nos fanges Le souvenir lointain des cieux.
Neig'e^ essaim blanc ^
Neige, essaim blanc, essaim d'ailes papillonnantes,
Je te salue, ô fleur céleste des hivers.
Fleur des pâles hivers, qui fais plus rayonnante
La montagne, et plus belle encor qu'aux printemps verts !
Sans trêve tu descends dans les lentes journées ;
Mais, un matin, le vent déchire le rideau,
L'opaque rideau qui se dissipe en traînées
Cotonneuses, en flottantes poussières d'eau.
Maintenant le soleil brille sur le village ;
Plus un nuage, plus une brume dans l'air.
Par les étrqits sillons que font les attelages
Des paysans, allons là-bas sous le ciel clair,
Allons griser nos yeux de l'immense féerie.
Blancheur, sérénité, virginale candeur !
Est-il un vert pays, une terre fleurie.
Neiges de l'Alpe, qui vous égale en splendeur ?
» Extrait de Sur l'Alpe (1895).
Plus sveltes, près de nous, les tours, les pyramides
Se dressent aux confins lumineux de l'azur.
Même aux somuiets pelés, même aux crêtes arides,
Quelque chose de doux, d'idéalement pur,
Comme un sourire de la terre au ciel, émane.
Le lourd Chaussy ' de clarté blanche ceint ses flancs,
Et le plat Chamossaire - a de vagues élans.
Mais c'est vous, vous surtout, ô cimes valaisannes,
Lointains bleus, blocs aigus, dômes étincelants,
Dent du Midi^, vierge de pierre, basilique
D'éternité, qui fais monter vers l'infini.
Monter éperdûment tes sept flèches mystiques,
Champ neigeux du Trient, Tour-Noir*, glaces d'Omy^
C'est vous que vont chercher ma vue et ma pensée.
Et mon âme sur l'aile du rêve bercée,
Froide grève des deux, immobiles déserts,
En votre radieuse immensité se perd.
Evocation ^
La lune pâle monte au ciel fleuri d'étoiles, Au ciel fleuri d'étoiles blanches et vermeilles ; Et la montagne, sous ses rayons, dort, pareille Aux blanches communiantes sous leurs longs voiles.
Une brume sur le Bhône et sur les vallées Flotte, baignant les noires forêts à mi-pente. Fleuve géant, aux eaux laiteuses, qui serpente Silencieusement dans ses hautes allées.
Et voici, ma pensée aux ères primitives Remonte, où vers la plaine et par toutes les portes
* Pic qui domine la vallée des Ormonts entre Aigle et Le Sépey, canton de Vaud (235Ô mètres d'altitude).
^ Sommité alpine dont les parois dominent aussi une partie de la vaUée des Ormonts à 2116 m. ; on l'a appelé le a Righi vaudois » à cause de la vue superbe qu'on a du sommet.
' Chaîne montagneuse, dont les derniers escarpements viennent mourir au bord du Rhône, au défilé de Saint-Maurice (Valais); son sommet découpé en dents se profile magnifiquement sur le ciel azuré. On en a une vue fort belle depuis la rive vandoise du Léman, notamment à Vevey et à Montreux.
* Le Trient et le Tour-Noir sont des massifs appartenant à la partie suisse de la chaîne du Mont-Blanc (3616 m, et 3844 m.).
' Le glacier d'Orny se rattache à celui du Trient.
* Extrait de Sur l'Alpe. Dans ce dernier recueil, le poète a adopté quelques-unes des nouveautés rythmiques introduites par Verlaine et son école ; cet extrait montre qu'il a su en faire un usage très artistique.
HENRI WARHERY
De l'Alpe les glaciers roulaient leurs ondes mortes, Charriant des rocs sur leurs épaules massives.
Car ainsi, doux et purs, durant de blanches lieui Us s'épanchaient du pied des cimes éteraelles; Mais nuls yeux n'étaient, nulles pensives prune Pour refiéter la paix divine des nuits bleues.
A celle qui est prèe de moi '.
Je voudrais savoir une chanson douce, Pour chanter ton amoui- doux comme un ni Le nid est caché dans l'herbe qui pousse ; L'alouette est là-haut, dans l'infini.
Là-haut l'alouette, à peine visible, Vers l'azur lumineux monte en chantant; Elle songe au nid intime et paisible, A son nid qui l'écoute et qui l'attend.
Dans les jours heureux, ainsi, moi, je rêve Au refuge fleuri qu'est ton amour.
Mon cœur vers le ciel d'un élan s'élève Et voudrait te cliaoter longtemps, toujours.
Mais je ne suis pas comme l'alouette Qui s'envole et qui chante et chante encor. 11 faut que mon cœur longtemps s'inquiète A trouver pour les mots des ailes d'or.
Et j'ai honte aussi des vieilles redites, Lieux communs amoureux trop entendus.
Je voudrais savoir des choses pas dites Et que nul après nous ne saurait plus.
Evangile ^
O mes frères, dont l'âme pleure dans la nuit, Seule, comme une veuve assise en l'omhie vii Et lamentablement cherche au palais d'ennui Le pain dont toute lèvre vivante est avide;
662 GHBESTOHATHIE FRANÇAISE
Mes frères, qui traînez vos pieds endoloris Et meurtrissez vos cœurs aux calvaires de haine^ Vos pauvres cœurs, toujours saignants, jamais guéris. De l'égoïste amour et des révoltes vaines,
Mon cœur vers vous déborde, ô mes frères lointains. Et je voudrais savoir de magiques remèdes, Je voudrais vous verser des remèdes certains, Vous apporter une parole qui vous aide !
Je ne suis qu'un de vous, ni meilleur, ni plus fort,
Esprit fier, affamé d'idéal, chair fragile.
Volonté chancelante, incapable d'effort,
Cœur qui ne peut plus croire au Dieu de l'Evangile.
Mais je suis descendu dans mon âme, et voici. Voici ce que m'a dit sur la blanche montagne, Aux jours nombreux de la douleur et du souci, L'hôte mystérieux qui partout m'accompagne.
Il m'a dit : Ne fais plus le rêve d'être heureux ; Accepte simplement ton épreuve et ta vie, Et, comme aux livres saints il est dit du lépreux, Plonge-toi par sept fois dans l'eau qui purifie.
Au fleuve de souffrance et de renoncement,
Par sept fois lave ainsi ton intime souillure,
Puis, songeant à toi-même, aux hommes sois clément ;
De tout fiel, avec soin, garde tes lèvres pures.
D'un indomptable amour et de tout ton pouvoir. Aime la Vérité, travaille à la Justice ; Mais n'ouvre pas ton âme à l'orgueil du savoir ; Ne méprise pas les humbles qui te nourrissent.
Sois sans haine surtout : la haine, c'est l'enfer ; Même aux nobles desseins, même en de justes causes. Elle est stérile. S'il le faut, avec le fer Combats, puis comme un preux paladin * te repose ;
Mais ne hais pas. Ceux-là même qui font le mal, Il faut les plaindre, il faut les aimer au contraire ; Car s'ils ont déserté le chemin virginal. Tu n'es qu'un homme, et d'autant plus ce sont tes frères.
' Héros féodal, mot empiuiiLô Je l'italien paladiuo. et de même origine qu»' p*» latin (qui a un office dans le palais du souverain).
VIBGILE ROSSEL 663
Aime, ne sois jamais la bouche qui maudit ; Et quel que soit le dogme où ta raison se blesse. Tu verras dans ton cœur fleurir le Paradis, Le Paradis éblouissant de la Promesse.
Œuvres à lire de Henri Warnery (F. Payot, éditeur, Lausanne) : Poésies (1886), Sur l'Alpe (1895); Aux vents de la vie (1904). — Critiques à consulter : Ernest Bussy, Gazette de Lausanne (30 novembre 1886) ; A. Taverney, Gazette de Lausanne ("24 septembre 1902); Maurice Millioud, Tribune de Lausanne (38 septembre 1902) ; Samuel Gornut, Semaine littéraire (4 octobre 1902) ; Virgile Rossel, Histoire de la littérature française hors de France et Histoire littéraire de la Suisse romande (éd. 1908).