B64 CHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Si les Jurassiens sont gens simples et frustes, Ils ont le serrement loyal des mains robustes, Ils ont le franc regard de leurs yeux bien ouverts, Ils ont le fond joyeux de leurs horizons verts.
Oui, tout est sain chez nous, le cœur comme le reste. Tu n'as rien dépouillé de ta candeur agreste. Malgré tout ce qui change et ce qui passera. Tu seras, ô pays ! toujours mon vieux Jura.
Ne soyez pas surpris, en écoutant ces choses, En songeant que là-bas j'ai coulé mes jours roses. Ne soyez pas surpris que j'aime sans retour Ma petite patrie avec mon grand amour!
Le Lion de Lucerne^
J'ai flétri, dans mes vers de jeunesse farouche. Ces preux dont l'héroïsme aux rois s'étaient vendu ; Je songe aux cœurs vaillants, à leur sang répandu, — Les paroles de blâme expirent sur ma bouche.
C'étaient de braves gens, si leur métier fut louche; Les maîtres avec eux n'ont jamais rien perdu ; A l'appel de la mort, chacun a répondu Et la fidélité de ces guerriers me touche.
Oui, ces après-venants de Melchthal et de Tell -,
0 liberté sacrée, ont souillé ton autel ;
lis sont morts pour ta cause, ô vieille tyrannie.
Emportés par le flot de la rébellion.
Mais le 10 Août n'est pas de ces jours qu'on renie :
Le lion en livrée est resté le lion.
Heimweh ^
Là-bas, dans un lointain de rêve, Où se portent en vain mes yeux, Le Léman chante sur sa grève,
» Extrait des Poèmes suisses (J893). - Le lion de Lucerne est un monument qui a été érigé en rhonneur< des Suisses au service de Louis XVl, tués au 10 août 1792, pendant la Révolution française. Ils moururent courageusement pour tenir leur serment de fidélité au roi de France, alors que l'un des frères du roi, le comte d'Artois, et les princes de Gondé, l'avaient déjà abandonné pour émigrer, après le 14 juillet 1789.
* Les premiers héros, à demi-légendaires, de la Suisse primitive.
Extrait des Poèmes suisses. Heimweh, en allemand, signifie le mal du pays.
VIBGILE ROSSEl. 665
Les Alpes montent dans les cieux.
Mon Jura, dont les larges cimes S'estompent dans le soir lilas.
M'appelle à ses fêtes intimes, Là-bas!
Là-bas ! J'erre en la grande ville.
0 pays, l'air pur de tes nuits, Comme un vent de poussière vile Passe sur une mer de bruits.
C'est là-bas que mon cœur s'élance, C'est là que s'étendent mes bras, Vers le repos, vers le silence, — Là-bas !
Là-bas! Seul parmi cette foule, Plus seul que sur nos monts déserts.
Je n'ai plus le torrent qui roule, Les monts dressés au fond des airs.
0 l'amour des choses qu'on aime !
Je ne sais plus, je ne sais pas Ce qu'en mon âme l'exil sème...
Là-bas !
Là-bas! Dans un coin de verdure, La bonne et la vieille maison Dont la vitre au matin s'azure De tout le ciel de l'horizon] Là-bas, le père à tête blanche.
Les jeunes frères en ébats.
Et la sœur aux yeux de pervenche, — Là-bas!
Là-bas surtout, la bien-aimée Qui songe au retoui* de l'absent...
La source des pleurs est fermée.
Mes larmes coulent dans mon sang.
La ville dort, la nuit s'envole ; Mes mains soutiennent mon front las.
Et je n'ai plus qu'une parole :
« Là-bas ! »
Œuvres à lire de Virgile Rossel (Sandoz, Neuchâtel ; Lemerre, Paris ; Mignot, F. Payot, Lausanne; Attinger, Neuchâtel, éditeurs) : Chants perdus (1881) ; Nature (1885); La seconde jeunesse 188î<) ; Poèmes suisses (1893); Davel (1898); Nwoline
GHBESTOMATHIF. FRANÇAISE
(1899); Morgarten (1905) — Critiques à consulter; Emile Bonjour, Notice-Souvenir de la représentation de Davel ("Corbaz et C", Lausanne, 1898) : H. Warnery, Semaine littéraire, 30 décembre 1900.