LOUIS DUCHOSAL
yé à Oenève en 186$, mort à Genève en 1901.
Il est des âmes héroïques devant lesquelles la critique s'incline avec une respectueuse sympathie : Louis Duchosal fut une de celles-là. Lorsqu'il avait à peine 16 ans, l'ataxie locomotrice le condamna à ne jamais plus marcher. La maladie avait brisé son corps, mais elle ne put lui enlever sa magnifique vaillçince morale. Sa volonté fut plus forte que tous les maux ; alors que d'autres se seraient arrêtés découragés, il lisait, pensait, écrivait, mettant sans cesse en action son admirable intelligence. C'est 1p poète le plus original de la Suisse romande. Bien qu'il se rattache par quelque côté à Verlaine et à son école, sa poésie est très nouvelle de fond et de forme. Si l'on voulait absolument lui trouver des ancêtres littéraires, il faudrait le rattacher aux faiseurs de lieder de l'Allemagne, auxquels il ne ressemble du reste que par le tour de l'imagination. Le rêve ailé, les impressions subtiles et délicates de l'âme, les sanglots de la douleur inéluctable, les sourires aussi, les doux et frais sourires de la Fantaisie : il a exprimé tout cela en une langue neuve, musicale, caressante et suggestive qui prolonge, par son harmonie propre, les sensations qu'elle vient de traduire au lecteur. Ses vers sont à la fois très simples et très littéraires, ou du moins ils sont si littérairement exquis qu'ils paraissent simples. Et pourtant l'àme de poète qui les a conçus est une des plus riches et des plus complètes qui existent au pays de Poésie. On ne peut analyser facilement l'œuvre de Louis Duchosal ; il faut la lire, se laisser prendre l'âme à ses doux rêves, pleurer avec lui ses souffrances, frissonner de ses sensations ; alors, on le comprend, on l'aime et l'on s'explique pourquoi il est un des poètes supérieurs.
La mort de Don Quichotte ^
Les doigts lents de l'épreuve ont effeuillé les roses Et dispersé l'espoir promis aux jours futurs, 0 mon âme, le ciel est sourd, les temps sont durs, Fais que ton rêve monte, au-dessus, loin des choses.
Les clairons de la gloire ont fini de sonner ; Le dernier feu s'éteint sur la lande embrumée... Cherche, pour y bâtir ton palais de fumée, Une étoile incomiue, un astre abandonné.
» Tous les vers de Duchosal reproduits ici sont extraits du recueil Le livre de Thulé (1891). Don Quichotte est le héros du célèbre ouvrage satirique dans lequel Cervantes ^1547-1616) fit la parodie des romans chevaleresques alors tant à la mode et montra, d'une façon comique, l'antinomie entre le goût exalté de l'Idéal et le terre à terre de la Réalité. Ici, Duchosal, fait du «chevalier de la Triste Figure, » le symbole de l'Idéalisme noble et pur.
LOUIS DUOHOSAL 667
Les vents ont renversé la bannière et la tente; Don Quichotte a fermé ses beaux yeux de héros, Et son âme, échappant aux ruses des bourreaux, S'ouvre maintenant comme une rose éclatante.
L'oiseau bleu/ descendu sur le drap du cercueil, Mêlait sa chanson triste aux cantiques funèbres, Et dans l'air gris, par des prés noirs, vers les ténèbres, Les Muses ^ ont mené l'irréparable deuil.
Calliope au bras fort et pur portait l'épée Et l'armure d'airain couvrait son corps nerveux, Et son front clair disait des projets et des vœux D'aventure héroïque et d'ardente épopée.
Erato dont la robe est d'or, le pied vermeil, Offrait sa gorge fraîche aux dents âpres du Rêve, Et l'enfant déchirait les seins gonflés de sève. Comme un Bacchus nimbé des pampres du sommeil.
Polymnie aux yeux fins, en robe surannée, Pressait contre son cœur heureux le lys d'argent, Symbole harmonieux du culte intelligent Que le noble hidalgo vouait à Dulcinée -. —
Et le morne cortège allait vers l'Occident : Des glas psalmodiaient dans les cloches lointaines ; Des sanglots se mêlaient au bruit doux des fontaines, Un chœur de mort chantait sur un rythme strident.
Le chœur disait la mort des heures éphémères Et la fin du voyage épique de Jason ^ Vers l'Ile où resplendit l'étemelle toison, Et la fuite éperdue et sombre des chimères.
Le chœui* disait le mal profond, l'esprit rendu, Le doute moissonnant le blé blanc des pensées. Les flambeaux consumés, les coupes renversées Et le vin merveilleux dans l'herbe répandu.
* Les neuf muses, filles de Jupiter et de Mnémosyne ou Mémoire, présidaient aux sciences et aux arts; c'étaient : C/io (l'histoire), Euterpe (la musique), Thaîie (la comédie), Melpomène (la tragédie), Terpsichore (la danse), Erato (la poésie lyrique), Polymnie (la rhétorique), Uranie (l'astronomie), Calliope (la poésie héroïque et l'éloquence).
* C'est une grosse paysanne dans laquelle Don Quichotte, abusé par sa folie d'idéalisation, croit avoir trouvé toutes les perfections de la femme.
> Voir page 245, note 3.
668 CHRESTOHATHIE FRANÇAISE
Et le cortège allait vers la nuit. — O mon âme, Don Quichotte a vécu, le poème est fini, Disparais dans le deuil du désir infini ; Au banquet de l'oubli, voici qu'on te réclame.
Les cœurs sont clos, le ciel est sourd, les temps sont durs. 0 mon âme, fuyons les hommes et les choses; Les doigts lents de l'épreuve ont effeuillé les roses Et dispersé l'espoir promis aux jours futurs.
Lied.
C'est le temps d'hiver, pauvre cœur ; Dans le ciel tendu de ténèbres Flotte un rais de lune moqueur ; C'est le temps d'hiver, pauvre cœur, Les glas * tintent, lents et funèbres.
C'est le temps d'hiver, pauvre cœur; Au lointain, stridentes et brèves.
Des voix graves chantent en chœur ; C'est le temps d'hiver, pauvre cœur Qui portes le deuil de tes rêves.
C'est le temps d'hiver, pauvre cœur Où l'Amour, comme en une tombe.
Gît, tué par le Sort moqueur; C'est le temps d'hiver, pauvre cœur :
La neige des souvenirs tombe- Les mains.
O mains que nous avons baisées, Mains de nos père et mère aux gestes triomphants, O mains qui sur nos fronts ensoleillés d'enfants.
Tant de fois vous êtes posées!
Nous regrettons les bleus sommeils, La maison qu'on oublie au bord des eaux limpides Et qu'emplissaient de vols rythmiques et rapides
L'essaim des mensonges vermeils.
Regrets de la paix coutumière.
Des feuillages, des fleurs, et comme nous pleurons La mare où nos bonheurs d'enfants faisaient des ronds
Dans la bonne et blonde lumière.
Tinteraeiit lent de la cloche d'uue église pour annoncer la mort.
LOUIS nUCHOSAL 669
Main d'une mère, chère main Jamais lasse de dire à nos chutes : Courage, Et d'enseigner aux cœurs ignorants de l'orage
Les durs hasards des lendemains .
Main délicate, mais austère, Main d'une sœur, montrant l'Etoile de la Foi, A l'heure où l'on pouvait encor sentir en soi
Descendre l'Ange du Mystère.
O main d'amour, joug adoré, O caresses vers qui vont les vœux et les craintes ! Nous pleurons la douceur des mots et les étreintes
En qui nos âmes ont vibré.
Un frisson hante nos vertèbres, Nos pieds saignent, nos yeux sont pleins de cécités. Nous regrettons le songe envolé, les cités
Dans de magnifiques ténèbres.
Nous pleurons nos vieilles étoiles Et les enchantements de l'Ile et de Thulé S Et la mer adorable où, sous un ciel troublé,
Fuit la grâce blanche des voiles.
Nous pleurons le rêve infini, La féerie éphémère et les nuits pleines d'astres, Et nos cœurs à jamais perdus sous les désastres
Des illusions de granit.
L'heure.
Si j'avais dans ma vie une heure, une seule heure.
Où ce cœur, gémissant d'un souffle qui l'effleure,
Eût joui d'un plaisir — si fugace fût-il,
Pour ce furtif instant, pour cette brève joie,
Je reprendrais, moins triste et plus vaillant, ma voie,
Et, puisant de l'espoir en ce bon souvenir,
Je dirais à mon cœur : « Sois fort, tout va finir! »
Mais j'interroge en vain l'horreur de ma mémoire.
A chaque page, au livre amer de mon hiàtoire.
Un mot s'épanouit comme une rouge fleur :
Malheur! — et puis Malheur! — et puis encor Malheur!
> Ile plus ou moins légendaire, considérée par les anciens comme la plus septentrionale de l'Atlantique européen.
Intermède maternel^
Pour m'isolér un temps de l'angoisse hautaine. Mère, dont rien n'a su tarir le cœur aimant, Prends-moi sur tes genoux, berce-moi doucement, Comme aux jours lumineux de l'enfance lointaine.
Roule, roule mon front las et décoloré Entre les seins bénis qui m'ont versé la vie, Et, pour me délivrer du mal et de l'envie, Mets-y les frais baisers dont je suis altéré.
Pour que le sommeil vienne, il me faudrait entendre Une vieille ballade, — oh! mère, dis-la-moi: Mais surtout pas d'amour, rien qui donne l'émoi. Quelque chose de pur, de paisible, de tendre...
Lorsque tu m'endormais, jadis, par tes chansons, Lisais- tu dans mes yeux naïfs la destinée ? Entendais-tu vibrer dans ton âme étonnée Le lamentable écho de mes futurs frissons ?
Devinais-tu qu'un jour ce fils que tu fis naître. Cherchant la guérison de son spleen éternel, Reviendrait implorer ton amour maternel, Mère, et qu'il te faudrait deux fois lui donner l'être ?
Le vin de l'idéal a causé son tourment, Son cœur porte on ne sait quelle plaie incertaine. Comme aux soirs étoiles de l'enfance lointaine, Prends-le sur tes genoux, berce-le doucement...
Œuvres à lire de Duchosal (F. Payot, Eggimann et C>*. éditeurs, Lausanne et Genève) : Le Livre de Thulé (1891) ; La Forêt enchantée (1892) ; Le Rameau i'or (1894) ; Derniers Vers (1905) ; Posthuma : Poésies inédites, publiées par M»« Bonnet-Duchosal (1910). — Critiques à consulter : Edouard Rod : Préface du Litre de Thulé; Virgile Rossel : Histoire de la littérature française hors de France et Histoire littéraire de la Suisse romande ; Louis Debarge, Semaine littéraire^ (9 mars 1901); Paul Seippel : Journal* de Genève, (11 et 18 mars 1901) ; Pbilippe Monnîer, Gazette de Lausanne, (18 juillet 1894 et 16 mars 1901) ; F. Vincent, Le poète genevois Louis Duchosal dans l'intimité (1909) ; Gaspard Vallette, Semaine littéraire (25 juin 1910) ; Philippe Monnier, Gazette de Lausanne (19 juin 1910).
* Voici des vers admirables qui, dans leur genre, peuvent se comparer aux plus belles pièces des grands poètes français.
rUtBS COUGNAKD 671
JULES COUGNARD
né à Genève en 1855.
Il rappelle François Goppée paT le goût des intimités et du réalisme bourgeois. Gomme l'auteur des Humbles, il a Tart de croquer les petites scènes de la vie et d*en exprimer toute la poésie. Il ne tombe jamais, dureste, dans le terre à terre banal où s'enliza parfois ce dernier î. Son goût averti l'arrête toujours au moment où le croquis va tourner au fait-divers de chromo et Tattendrissement se changer en sensiblerie bébête. Il faut beaucoup de talent pour évoluer entre ces écueils de la poésie familière. G*estdire que Jules Gougnard est un fin lettré, qui possède de rares qualités d'émotion discrète, de mesure, d'atticisme. Doué d'une intelligence fine et déliée, il a aussi beaucoup d'esprit ; son ironie légère s'amuse à souligner en traits plaisants les ridicules du monde qui l'entoure. Satirique aimable et charmant il a ce qui en Suisse n'est pas commun, il a le sourire
Mon rêve*.
Je rêve d'un discret et paisible bonheur
Depuis que je l'ai vue et qu'au fond de mon cœur,
Comms un lis délicat éclos dans une serre,
L'amour s'épanouit, sérieux et sincère,
Et calme ainsi que l'est tout profond sentiment.
Je rêve d'un foyer très intime et charmant
Que rempliraient sa grâce en fleur et sa jeunesse ;
Sa voix insoucieuse y chanterait sans cesse,
Et ses yeux bruns seraient l'étoile de ce ciel.
S'aimer bien, ici-bas c'est là l'essentiel.
L'amour mêle aux fils noirs dont la Parque morose
Tisse nos jours ses fils d'or, d'azur et de rose,
Et, lorsque notre cœur parfois va se briser
Sous quelque vent d'orage, il ne faut qu'un baiser
Pour sécher bien des pleurs. — Mais, quoiqu'en ma pensée
Je l'appelle tout bas du nom de fiancée,
Quoique depuis longtemps lui soit donné mon cœur.
Je n'ai rien dit encor. Je n'ose pas. J'ai peur.
Les rêves que je fais sont insensés peut-être.
O chère âme, dis-moi, toi qui les as fait naître.
Pourront-ils devenir réalité demain ?
Que me répondras-tu quand je tendrai la main?
* Ce jugement ne s'applique, bien entendu, ici, qu'à l'auteur du Petit épicier et autrespiècesdeméme farine. J'ai dît plus haut, page 253, tout le bien que je pense des très belles œuvres de Coppée. Mais certainement il lui a manqué souvent, dans le genre familier, le tact et le coût. Jules Cougnard, bien qu'on ne puisse pas l'égaler à Goppée, possède ces qualités à un haut degré.
» Extrait de : A temps perdu (1880).
CHKESTOMATHIE FRANÇAISE
Premiers pas'.
Pour la première fois hier 11 a marché, le petit être, ]1 a marché très digne et fier Depuis la porte n la feaêtre.
Jasant, gloussant comme un po Les mains en l'air, la mine rose. En trébuchant l'enfantelet' A gagné la fenêtre close.
Il allait d'un pas maladroit Avec ses bras en parenthèse,
Se heurtwit à plus d'un endroit, Se cognant à plus d'une chaise.
Et ta maman le r^ardait Couvant de l'œil sa tête blonde.
Glorieuse de ce cadet S'élançant dans le vaste monde.
Jusqu'alors c'était un vrai chat, C'était un petit quadrupède ; Mais voici que monsieur Chacha Devient un homme : il se tient r.
Et soudain, sans dire un seul mo L'air jaloux et presque farouche, Elle a soulevé le marmot Pour l'embrasser à pleine bouch
« Ce cher petit homme en jupon, — Se dit-elle, préoccupée — N'étant d^à plus nn poupon, Bientôt ne sera plus poupée. »
Et sur le bras ferme et dodu, Où des fossettes sont nichées, Pour rattraper le temps perdu.
Elle met doubles les bouchées.
JULES COUGNARD 673
Othon de Orandson^
Au chant des flûtes et des harpes,
Isabelle aux yeux pers ^ églantine en bouton,
Pour la Saint- Valentin avait à sire Othon
Donné sa rose écharpe,
Faisant ainsi du bon chevalier, pour tout Tan,
Le serviteur d'Isabelle au bras blanc.
Toute jeune et toute blonde
Comme avoine au temps des moissons,
lia dame aime ce preux au large estramaçon ^
Dont le renom court par le monde.
Il est roi de vaillance et fleur de dévoûment ;
Elle l'en aime chèrement.
Puis encore il sait, ainsi qu'un ti-ouvère,
Jouer avec les mots courtois .
Comme on cueille les primevères
En avril au bois,
Pour en enguirlander sa belle>
Il aime, en virelais ^ tresser les mots rebelles.
EUc l'en aime plus encor,
Pour ces vers aux propos d'amour faisant lacs d'or. EUe garde, en son cœur secret, comme la tombe, Le sirvente * où leurs noms pareils à deux palombes Qui viendraient sur le toit ensemble se poser. Leurs noms unis semblent s'entre-baiser.
Mais elle ne sait pas, la reine de tendresse, Qu'aujourd'hui même, à Bourg- en-Bresse ^ On a vu le pennon ' comtal se déployer. En combat singulier, par l'épée et la lance,
* Extrait de: Cassons les anaiîles (1906). Anaiîles veut dire noisettes.
» Ce mot légèrement archaïque signifie : qui est d'un bleu tirant sur le violet.
' Coup donné avec le tranchant de l'épée (de l'italien Stramazzone) ; c'est le terme opposé à estocade , coup de pointe .
• Un virelai, petite pièce de vers courts sur deux rimes, au moyen-àge.
* Poème lyrique du moyen âge avec une combinaison assez compliquée de rime» •et de mètres.
• Ville de l'ancienne Bourgogne, aujourd'hui dans le département de l'Ain.
' Petit drapeau féodal qui se terminait en queue (dérivé de penne, latin jîenna, longue plume de la queue des oiseaux).
CHRKST. FR. POÈTES 43
674 GHBESTOMATHIE FRANÇAISE
Grandson défend son droit et lave son offense Contre Gérard d'Estavayer.
Hélas ! hélas ! l'écharpe dédiirée D'un sang vaillant s'est colorée, Plus ne pourra chanter lais * ni rondeaux ^ * Pour bien-aimée ou pour épouse,
Le pauvre chevalier, étendu sur le dos Qui gît parmi les fleurs de la pelouse.
Or c'est disant : « Isabelle, mon cœur ! » Qu'Othon rendit son âme au bon Dieu son seigneur. Ne le plaignez. Ceux-là, chanteurs de poésie, Qui, murmurant le nom de leur dame choisie, Par la maie ^ mort sont roidis, Tout droit s'en vont en Paradis.
Œuvres à lire de Jules Cougnard : Poésies (1880) : A temps perdu (1886) ; A Champel (1890) ; Le carillon tinte (1895) ; Le Saint Bernard (1896) ; Cassons les anailles (1906). — Critiques à consulter: Paul Seippel, La Suisse au XIX' siècle: Virgile Rosael et H. E. Jenny, Histoire de la littérature suisse (1913) .
HENRY SPIESS
né à Genève en 1876.
Il écrivit ses premières œuvres lorsque le XIX* siècle s'achevait. C'étaient des pièces pimpantes, spirituelles, mai» un peu livresques: comme la plupart des jeunes auteurs qui ont beaucoup lu, Henry Spiess voyait alors la vie surtout à travers ses lectures. Le XX* siècle est venu ; des années ont passé apportant avec elles leurs expériences, et la personnalité du poète s'est dégagée complètement dans des œuvres lyriques d'un charme attirant et d'une originalité réelle. Dans l'une d'elles, parlant de Henri Heine, il l'appelle « mon maître Henri ». Ses chansons rappellent, en effet, les lieds du grand poète allemand ; comme eux, elles expriment une séduisante rêverie poétique, faite de mélancolie attendrie, de douleur contenue, d'ironie légère, mais n'en renferment pas l'amertume. S'il se souvient de Heine, Spiess ne l'imite pas d'ailleurs ; son inspiration est bien personnelle. Dans ces petits poèmes où frissonnent parfois de grandes désillusions et de profondes douleurs, il y a une âme très sincère de poète. Et c'est bien sa vie qu'il nous fait voir, à trayers le voile nuancé de ses inventions poétiques. Discret et tendre, mélancolique et contenu,
> Petits poèmes narratifs ou lyriques du moyen âge, en vers de huit syllabes.
' Petit poème du moyen âge composé de treize vers, huit sur une rime, cinq sor une autre, Les rondeaux de Marot sont différents : ils ont vingt vers en cinq quatrains, plus un envoi.
• Mauvaise (mot archaïque, latin malum). Adjectivement on ne l'emploie plu» guère qu'au masculin dans les expressions « hon an, mal au et bon gré mal gré t.
HENRY SPIESS 675
le lyrisme de l'auteur s'exprime avec une parfaite aisance dans des rythmes caressants etharmonieux où l'on sentie véritable artiste. Avec un tour d'imagination propre à l'homme du Nord, Henry Spiess est un Latin, remarquablement assoupli par la culture française» Certains critiques ont reproché à sa poésie de n'avoir pas assez de portée philosophique ou morale. Ce reproche ne me paraît pas fondé dans son cas ; quand un artiste est sincère et qu'il s'enferme lui-même dans le cercle de sa vie, on ne peut lui demander d'exprimer autre chose que son tempérament. Ou alors, on pourrait tout aussi bien reprocher à une exquise Tanagra de n'avoir pas le caractère tragique et tourmenté des grandes œuvres de Michel-Ange.
Une vieille Romance ^
Une vieille Romance aux confins de l'oubli module encor sa peine au bord d'ime eau qui rêve, et qui va, sans remous^ 9ans rumeur et sans pli, presque sans agiter les roseaux de sies grèves.
Une vieille Romance, enfantine et pourtant grave comme Tamôur, plus triste que la vie... Peut-être pleurait-on jadis en la chantant, peut-être était-ce un soir terne et voilé de pluie .
Des amoureux parlaient de se quitter bientôt, ils se disaient tout bas des choses solennelles; pensifs ils se prenaient les mains sous leur manteau; peut-être était-ce au son lointain des ritournelles.
Les clartés d'une fête où l'on rêvait d'amour parmi les peupliers tremblaient dans la rivière ; et l'eau, muette et morte, emportait sans retour la promesse et l'espoir des amants de naguère.
Peut-être savaient-ils que ce serait en vain. Chacun d'eux se sentait peut-être seul au monde. Leur amour durait-il encor quand le jour vint? Peut-être savaient-ils en voyant glisser l'onde. . .
Peut-être ont-ils souffert. Sait-on s'ils ont pâli? Sait-on jamais comment une histoire s'achève? Une vieille Romance aux confins de l'oubli module encor sa peine au bord d'une eau qui rêve...
Les feuilles d'or ^
Les feuilles d'or, les feuilles mortes, toutes les feuilles de l'été,
• Jixtrait du recueil Le Silence des heures.
• Extrait du recueil Le Silence des heures.
tombent au vent qui les emporte, tombent au vent qui les escorte d'un appel sans fin répété.
Parmi l'averse qui crépite
et vers l'hiver qu'on sent venir
leur vol épars se précipite ;
les rameaux frileux qui s'agitent
semblent vouloir les retenir.
Tout l'été succombe avec elles et l'espoir de tous les printemps ; dans l'ouragan qui les flagelle les arbres déserts se rappellent et se font signe en sanglotant.
Mais les arbres n'ont plus de sève, les cœurs pleurent d'avoir chanté, et le vent pourchasse et soulève les feuilles d'or, les feuilles brèves, toutes les feuilles de l'été.
La chanson ^
Elle s'en vient, lente et flottante, précise et vague, tour à tour.
Selon des fleurs et des légendes, elle s'en vient, dolente et lente, au gré des chemins et des jours.
Elle prend aux soirs des vieux âges leur mystère où l'on parle bas ; et mire au lac des paysages la forme grêle et son image...
Elle vient de loin, pas à pas.
Elle tremble, en disant la peine du cœur qui veille et qui attend. Elle pleure au bord des fontaines ; et son appel est, sur les plaines, le sanglot du cor expirant
Elle s'en vient du bout du monde et du seuil des temps oubliés,
' Extrait des Chansons captives (1910).
HENRY SPIESS 677
plainte séculaire et profonde, qu'exhale, en s'abîmant dans Tonde, la coupe du roi de Thulé^
A quoi bon ? '
A quoi bon les anniversaires, et ces dates qui font pleurer, en nous forçant à comparer avec jadis, avec naguère !
La douleur cesse et disparaît.
On croit succomber ; tout s'écroule ; le cœur se fend, les larmes coulent...
Qu'en reste-t-il, un an après ?
Le plaisir passe, et rien n'est triste, oh ! notre amour ! que ces efforts pour tenter de connaître encor un bonheur dont rien ne subsiste !
A quoi bon ces cruels retours?
Oublions les anniversfiires !
Le temps s'en va; laissons-nous faire, sans révolte et jour après jour.
Non, demain ne sera ^
Non, demain ne sera, ma vie, ni ton plaisir, ni ton repos.
Cesse donc, pleurant aux échos, de tendre des mains qui mendient !
Non, demain ne sera, sans doute, ni la volupté, ni l'orgueil.
Cesse donc, oh ! ma vie en deuil, de courir au tournant des routes !
Patiente, et va, sans frémir, jour après jour, peine après peine.
Et, si tu tombes, si tu saignes, lève les yeux vers l'avenir.
* Voir page 548, note 3.
* Extrait des Chansons captives.
' Extrait des Chansons captives.
678 CHRESTOMATHIK FRANÇAISE
Car tu sais bien, ma vie errante.
Qu'il est un soir où ton destin Te mène, reine au front serein, Loin des ténèbres d'épouvante !
Œuvres à lire de Henry Spiess (A. Jullien, Genève, et Mercure de France. Paris, éditeurs) : Rimes d'audience (1902) ; Le Silence des Heures (1901) ; Les Chansons captives (1910) ; Le Danseur et la corde (1912). Un grand nombre d'autres pièces sont éparses dans le Journal de Genève, la Semaine littéraire, La Voile latine. Le Foyer romand. — Critiques à consulter : Emile JuUiard, Sextuor genevois ; J.-J. Widmann, Der Bund (décembre 1904) : Philippe Monnier, Journal de Genève (21 octobre 1904) ; Adrien Bovy, La Voile latine (janvier 1900) ; AngHstin Filon, Journal des Débats (27 janvier 1905) ; Gaspard Vallette, Semaine littéraire (29 octobre 1904 et 31 décembre 1910) et Journal de Genève (10 janvier 1907) ; van Bever et Paul Léautaud, Poêles d'aujourd'hui (dernière édition, 1913).
Parmi les poètes suisses du XX* siècle, qui mériteraient de figurer ici, on peut citer : G. de Reynold (qui est en même temps un historien littéraire remarquable), avec ces deux recueils ; Au pays des aïeux (1902) et Les Lauriers de l'Armure (1904); Ami Chantre, le lyrique distingué de Vaine jeunesse (1910) ; F. Rogcr- Comaz qui a écrit ce livre exquis Le Trianon de porcelaine (1912) ; R. de Week, l'artiste délicat du recueil Les Stèles votives (19 ) ; François Franzoni, un jeune qai promet beaucoup avec L'Offrande à la vie (1913,) et un très bon poète du terroir, Edouard Vautier, le savoureux écrivain des Chansons du Pays de Vaud (1913).