‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 163 sur 176 · OCTAVE CRÉMAZIE · texte numérisé non relu

OCTAVE CRÉMAZIE

Né à Québec en 1827, mort au Havre en 1877.

Ses compatriotes, qui en font très grand cas, le considèrent comme le plus canadien de leurs poètes : il Test surtout parce qu'il a chanté le glorieux passé de la France du Saint- Laurent et exprimé avec une ardente

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conviction sa foi catholique. Littérairement, c'est un disciple un peu pâle de Victor Hugo, dont il a parfois les grands éclairs d'imagination, un romantique enthousiaste, d'une noble inspiration mais d'un verbe insuffisant. A certains égards, c'est encore un pseudo-classique. Gomme son maître avant 1851, il eut d'abord le culte excessif de la gloire militaire. Venu en France, après s'être ruiné au Canada, il assista, en 1870, au siège de Paris et au terrible bombardement de la capitale. C'est alors qu'il écrivit ce jugement où il semble avoir voulu réfuter lui-même ses idées de jeunesse : « La guerre est une chose horrible. Quand on ne fait que « lire l'histoire des conquérants, on se laisse facilement prendre au miroi- « tement de la gloire militaire. Mais, quand on a vu de près les ravages « et les désastres causés par la guerre, on se demande avec effroi quel «( nombre incalculable de misères sans nom, de douleurs inénarrables, de « morts épouvantables il faut à un conquérant pour tresser. ce qu'on est « convenu d'appeler la couronne du vainqueur ». Crémazie, qui fut très malheureux pendant sa vie et mourut, comme un exilé, dans une demimisère, était un homme d'an grand cœur, un poète énergique et éloquent, un peu poncif parfois, un peu trop vibrant mais toujours sincère. Il y avait certainement en lui l'étoffe d'un grand écrivain ; la misère de sa destinée l'empêcha de donner sa mesure.

A la patrie perdue ^

O foyer de la gloire ! ô terre du génie !

Toi que tous les grands cœurs adoptent pour patrie,

Toi que les nations invoquent dans leurs maux :

Du droit et de la foi pionnier volontaire,

Tu sais toujours mêler, pour féconder la terre,

Le sang de tes martyrs au sang de tes héros.

D'héroïques récits remplissent ton histoire ; Tu couvres l'univers du manteau de ta gloire, Et fais briller ton nom comme un pur diamant. Aux arts comme aux combats maîtresse souveraine. Tu sais ouvrir à tous la source toujours pleine D'où s'échappent les flots de ton génie ardent.

O Canadiens-Français ! comme notre âme est fière De pouvoir dire à tous : « La France, c'est ma mère ! Sa gloire se reflète au front de son enfant. » Glorieux de son nom ^ que nous portons encore, Sa joie ou sa douleur trouve un écho sonore Aux bords du Saint Laurent.

* Extrait d'une pièce intitulée a Sur les ruines de Sébastopol » dans les Poésies (1853-1877). (G.-O. Beauchemln et fils, libraires-imprimeurs, Montréal). La pièce est de 18.Ô4.

* Le Canada fut appelé La Nowoelle-France et ce nom lui est resté.

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Le drapeau de Carillon ^

(Extrait)

Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux, Où seuls, abandonnés par la France, leur mère, Nos aïeux défendaient son nom victorieux Et voyaient devant eux fuir l'armée étrangère ? Regrettez- vous encor ces jours de Carillon, Où, sous le drapeau blanc enchaînant la victoire. Nos pères se couvraient d'un immortel renom, Et traçaient de leur glaive une héroïque histoire?

Regrettez- vous ces jours, où lâchement vendus Par le faible Bourbon ^ qui régnait sur la France, Les héros canadiens, trahis, mais non vaincus. Contre un joug ennemi se trouvaient sans défense? D'une grande épopée ô triste et dernier chant. Où la voix de Lévis' retentissait sonore. Plein de hautes leçons ton souvenir touchant Dans nos cœurs oublieux sait-il régner encore ?

Montcalm était tombé comme tombe un héros, Enveloppant sa mort dans un rayon de gloire. Au lieu même où le chef des conquérants nouveaux, Wolfe *, avait rencontré la mort et la victoire.

* Extrait des Poésies. La pièce est de 1858. Carillon ou Ticonderoga est un village, près des chutes de même nom, sur la rivière. Ottawa, un des affluents du Saint-Laurent. C'est là, en 1660, que seize Français de Montréal, un Huron et quatre Algonquins, retranches derrière des troncs d'arbres, se firent tuer jusqu'au dernier pour arrêter la marche de 800 guerriers iroquois qui menaçaient la faible colonie. Ils firent un tel ravage dans les rangs des ennemis que ceux-ci se retirèrent effrayés. C'est aussi à Carillon, en i758, que le lieutenant-général de Montcalm, un an environ avant sa mort glorieuse A Québec, infligea aux Anglais un«> sanglante défaite, qui, malheureusement pour les Canadiens français, n'empicba pas le triomphe final de L'Angleterre. Une famille américaine, qui possède aujourd'hui la terre oii se trouvait Carillon, y a restauré l'ancien fort et établi an musée contenant les restes exhumés.

' Louis XV qui, par sa politiqpie néfaste, perdit le plus bel empire colonial, le Canada et toutes ses dépendances, au traité de Paris, en 1763. On verra plus loin que le poète ne ménage pas ses expressions à ce monarque de décadence.

' Le duc de Lévis, maréchal de France (1720-1787), un des lieutenants de Montcalm. Après la mort de celui-ci, avec une poignée de soldats, il défendit encore pendant deux ans la colonie contre les forces écrasantes de l'Angleterre. Une petite ville du Canada, en face de Québec, porte aujourd'hui son nom.

* A la journée d'Abraham, en septembre 1759, le général anglais Wolfe et le général français Montcalm furent tués tous les deux. Sur une placé de Québec s'élève aujourd'hui un obélisque qui célèbre leur héroïsme.

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