OCTAVE CRÉMAZIE
Dans un effort suprême en vain nos vieux soldats Cueillaient sous nos remparts des lauriers inutiles ; Car un roi sans honneur avait livré leurs bras. Sans donner un regret à leurs plaintes stériles.
De nos bords s'élevaient de longs gémissements, Comme ceux d'un enfant qu'on arrache à sa mère ; Et le peuple attendait plein de frémissements, En implorant le ciel dans sa douleur amère, Le jour où pour la France et son nom triomphant, Il donnerait encore et son sang et sa vie ; Car, privé des rayons de ce soleil ardent, Il était exilé dans sa propre patrie.
Comme au doux souvenir de la sainte Sion \
Israël en exil avait brisé sa lyre ^
Et du maître étranger souffrant l'oppression.
Jetait au ciel le cri d'un impuissant délire.
Tous nos fiers paysans de leurs joyeuses voix
N'éveillaient plus l'écho qui dormait sur nos rives;
Regrettant et pleurant les beaux jours d'autrefois,
Leurs chants ne trouvaient plus que des notes plaintives.
L'intrépide guerrier que l'on vit des lis d'or Porter à Carillon l'éclatante bannière.
Vivait au milieu d'eux. Il conservait encor Ce fier drapeau qu'aux jours de la lutte dernière ' On voyait dans sa main briller au premier rang. Ce glorieux témoin de ses nombreux faits d'armes, Qu'il avait tant de fois arrosé de son sang, 11 venait chaque soir l'arroser de ses larmes.
Et le dimanche après qu'aux voûtes du saint lieu
Avaient cessé les chants et l'ardente prière
Que les vieux Canadiens faisaient monter vers Dieu,
On les voyait se rendre à la pauvre chaumière.
Où, fidèle gardien, l'héroïque soldat
Cachait comme un trésor cette relique sainte.
Là, des héros tombés dans le dernier combat,
On pouvait un instant s'entretenir sans crainte.
1 La colline de Sion, à Test de Jérusalem, était distincte de la ville elle-même. mais elle finit par lai donner son nom. Voir page 405, note 3.
* Allusion à la captivité de Babylone.
De Lévis, de Montcalm on disait les exploits *, On répétait encor leur dernière parole ; Et quand Témotion, faisant taire les voix, Posait sur chaque front une douce auréole, Le soldat déployait à leurs yeux attendris L'éclatante blancheur du drapeau de la France ; Puis chacun retournait à son humble logis, Emportant dans son cœur la joie et l'espérance.
Dans la dernière partie de la pièce, .Grémazie nous mootre ensuite le vieux soldat partant pour la France afin de voir le roi et le prier de secourir la Nouvelle- France. Il se rend à Versailles, porteur du glorieux drapeau, mais là, il est éconduit par les courtisans corrompus qui lui demandent railleusement « ce qu'importerait au roi quelques arpents de neige *. » Désespéré, il revient au Canada, retourne à Carillon, s'enveloppe dans les plis de son drapeau et se laisse moarii sur la neige glacée qui recouvre -la campagne.
Œuvres à lire de Crémazie : Poésies complètes (1890) (C.-O. Beauchemin et fils, libraires-imprimeurs, Montréal). — Critiques à consulter: Gh. Ab der Alden, Etudes sur la littérature canadienne ; Virgile Rossel, La Littérature française hors de France.
LOUIS FRECHETTE
Né à Lévis en 18394, mort à Québec en 1911 .
La littérature canadienne compte un grand poète, qui a chanté, daDs La Légende d'un peuple, l'admirable épopée coloniale des Français d'outremer. Patriote ardent, esprit libéral, âme d'élite, Louis Fréchette est un écrivain élevé doublé d'un artiste. Sa poésie, touchante et noble, restera comme un beau monument de fidélité et d'amour aux deux Frances que le poète chérit également. Elle est d'ailleurs très intéressante en ellemême en dehors des sentiments francophiles qu'elle exprime, parce qu'elle est spontanée, éloquente, pure et bien nationale. C'est dans ses œuvres qu'on saisit le mieux le charme profond des grands lacs américains, des fleuves puissants et des pittoresques Laurentides s. C'est en elle aussi que s'épanouit le plus complètement l'âme religieuse, fière, et indomptablement fidèle des Français d'Amérique. Plus artiste que Crémazie, dont il avait le cœur ardent et enthousiaste, Louis Fréchette a su exprimer en
^ A Carillon, Montcalm, avec trois mille huit cents hommes, arrêta vingt-cinq mille Anglais et leur mit hors de combat quatre mille hommes, plus que son effectif (Albert Malet, Les Temps modernes).
* AUusion au mot malheureux de Voltaire, que les Canadiens n'ont jamais pn lui pardonner. La pièce renferme des invectives contre lui, en même temps qae contre le roi et la Dubarry, la néfaste favorite qui fit tant de mal. A l'égard du premier, Crémazie, par méconnaissance des faits, est certainement injuste, car il attribue à ses écrits anti-religieux la corruption de la cour, qui avait commenc* sous Louis XIV, avant que Voltaire fût ne, et, après une accalmie de quelques années, avait repris sous la Régence, avec les tristes roués précurseurs des favorites, alors que l'auteur du Dictionnaire philosophique n'avait pas encore écrit une ligne.
• Ce gracieux nom de Laurentides a été donné par l'historien Garneau tni hauteurs, d'une faible altitude, qui bordent le Saint-Laurent au nord.