‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 169 sur 176 · ALBERT FERLAND · texte numérisé non relu

ALBERT FERLAND

Né à Montréal en 1878.

Parmi les poètes récents qui, tout en s'assimilant la culture française, cherchent à exprimer la poésie de leur sol, à la fois si grandiose et si charmant, Albert Ferland est peut-être celui qui en a le mieux saisi Tintime beauté. En une langue souple et élégante, avec une versification que ne dépare aucune cheville, il a chanté des hymnes à la nature canadienne et peint des paysages d'une tonalité délicate, comme seul un artiste pouvait le faire. C'est un vrai poète qui promet beaucoup,

^ Vesper ou Hespéros, dans la Mythologie, divinité qui, sous forme d'un astre, brille le soir à L'Occident avec un vif éclat. Après les expressions d'autel et de cierge, ce mot n'est pas très heureux ici ; c'est un reste de pseudo-classicisme.

Patrie ^

Canada ! Canada ! terre immense et féconde,

Nouvelle Gaule assise au nord du Nouveau Monde,

Héroïque pays d'espérance et d'honneur,

Sol vierge, caps géants, Mille-Iles ^ flots limpides.

Généreuse nature, altières Laurentides ',

Où Térable sans fln déroule sa splendeur.

Gloire à toi I nous t'aimons et l'étranger t'admire ! Gloire à toi, Saint-Laurent dont je ne saurais dire La beauté sans amour, ni le nom sans fierté ! Qu'à jamais, fleuve aimé, tes rives nous soient chères, Et rappellent toujours que le sang de nos pères S'épancha pour ta gloire et pour ta liberté !

Terre nouvelle*-

Lorsque le blanc hiver, aux jours tièdes mêlé. Recule vers le Nord de montagne en montagne, La gaîté du semeur envahit la campagne. Et du sein des greniers renaît Pâme du blé.

Ennui de mars, espoir d'avril, attente et rêve! C'est, avant les bourgeons et les proches labours. L'inquiétude exquise et sourde des amours. C'est dans l'arbre vivant la marche de la sève.

C'est ton œuvre, soleil, créateur des matins. Semeur de jours, passant du souverain abîme. Toi qui, majestueux, vas ton chemin sublime, Jetant un printemps neuf sur nos printemps éteints.

C'est pour t'aimer, soleil, et vivre ta lumière, Que le semeur ainsi t'accueille à l'horizon. Que le blé, prisonnier dans sa blanche maison. Dans les aubes d'avril redemande la terre !

» Extrait du recueil Le Canada chanté : Les Horizons, (Deom Frère, éditeur, Montréal 1908). La pièce est de 1S95.

* Au sortir du lac Ontario, le grand fleuve Saint-Laurent coule à travers une ramification de canaux formés par un archipel rocheux qu'on appelle Mille^IlM. l\ y en a, en réalité, plus de deux mille. L'une d'elles, d'une admirable beauté, tété réservée comme parc national canadien.

» Voir page 684.

* Extrait du recueil Le Canada chanté : Les Horizons (1008).

Poésie des feuilles ^

Splendeur des bois de mon pays, Vous toutes les feuilles que j'aime, Et dont le Nord clôt le poème, Lorsque sont mûrs les blonds maïs, Combien nombreuses, les jours gris, Dans les sentiers, le vent vous sème, Vous toutes les feuilles que j'aime.

Splendeur des bois de mon pays !

Vous n'êtes plus l'orgueil dès chênes.

Des érables et des bouleaux. Qui chantèrent le long des eaux Et dans le clair lointain des plaines.

Mon âme, ô feuilles, sent vos peines, Et suit vos deuils sur les coteaux.

Pleurant la grâce des bouleaux Et le hautain regret des chênes.

Vous étiez la gloire de juin, Le frais manteau des forêts vertes, O feuilles, qui tombez inertes.

Comme un oiseau blessé soudain !

Vos tons de rouille et de tanin Affligent les routes désertes, Manteau souillé des forêts vertes.

Feuilles mortes, gloire de juin !

Œuvres à lire d'Albert Ferland (Déom Frère et Granger frères, éditeurs, Montréal) : Mélodies poétiques (1893) ; Le Canada chanté : Les Horizons (1908), Le Terroir (1909), L'Ame des Bois (1909). — Critiques à consulter: Auguste Dorchain, Les Annales politiques et littéraires ; Lan Al Lenner, L'Hermine de Bretagne.

Né à Lanoraie, près de Montréal^ en 1814,

La plupart des poètes canadiens inspirent une sympathie très vive, parce qu'ils ont gardé la candeur charmante des peuples jeunes. Leur âme, non encore déformée comme la nôtre par les raffinements morbides d'une civilisation décadente, a quelque chose de noblement sain. Entre toua ces poètes Louis-Joseph Doucet possède ce charme, qui tient à la sincérité des sentiments. Mais, chez lui, cette qualité s'allie à une culture

* Extrait du recueil Le Canada chanté : Les Horizons (1908).

CHBKST. FR. POÈTES 45

littéraire très réelle. S'il est un poète du terroir délicatement naïf el tendre, il est aussi un habile artiste en vers, qui a su fatre revivre, en la modernisant, la ballade des Neiges d'antan. On lui a reproché, avec raison, un peu de prolixité et une facilité un peu banale ; c'est là le défaat des poètes vraiment inspirés, qui écrivent parce qu'ils ont besoin d'épancher leur âme : Lamartine a connu aussi ces défaillances. Mais ce défaot n'est qu'accidentel, car, d'une manière générale, c'est peut-être dans ses œuvres qu'on peut voir le mieux les progrès accomplis au Canada, au point de vue de l'art et du style. L.-J. Doucet est un fort bon poète.

Ballade du mois des morts ^

Le mois des morts, novembre plein de soir, Sème partout avec l'ombré sa trace, Et le sillon, fuyant par le terroir, Est tout roidi d'une couche de glace.

Petit moineau, mendiant de nos toits, Souffre tout bas en grelottant de froid. Pauvre nature ardue et solitaire, Discret témoin des yeux qui pleureront, Combien, combien devant toi s'en iront Vers l'au-delà qui commence sous terre?

Le cœur vaincu, tournant au gouffre noir, Nous tomberons, fiers, inconnus, sans place, Comme la feuille au fond du long couloir Où la tempête emporte puis écrase.

Ainsi qu'une ombre au vaste champ des croix, Nous tomberons en des frissons, sans voix : Voilà pourquoi je songe en ma prière.

Bien humblement, à ces âmes qui vont En proie aux nuits du mystère profond, Vers l'au-delà qui commence sous terre.

Un horizon, une marge d'espoir,

A l'occident, apparut et s'efface ;

C'est donc en vain que nous aimions revoir

Le grand soleil? Tout tourne et tout se lasse.

Voici la main aux invisibles doigts.

Qui, répandant la nuit et ses effrois,

A fait pleurer l'homme qui désespère.

De l'arbre en deuil où repose leur front,

Combien, ô nuit, ont sombré sans pardon

Vers l'au-delà qui commence sous terre.

^ Extrait de La Chanson du passant (i908).

Envoi Seigneur-Dieu, vous qui savez le limon D'où nous venons, vous de qui la lumière Eclaire l'ange et brûle le démon.

Souvenez-vous de moi, pauvre larron, Vers l'au-delà qui commence sous terre !

Sur les routes de ces pays ^

Les cloches, du haut de leurs faîtes Etonnant l'azur de leur son.

Disent au ciel nos grandes fêtes, Sèment en nos cœurs du frisson.

Les jours de Dieu savent leurs gammes Qui vont aux astres éblouis.

Egayant jusque-là des âmes, Sur les routes de ces pays.

La camarde ^ plonge les têtes Au fond des gouffres d'abandon, Et, tnste alors, la cloche quête, Avec des sanglots, leur pardon.

Ah ! le pardon dont on s'affame Après les dédains inouïs, Il est boh, et maint le réclame, Sur les routes de ces pays !

Les cloches pleurent les défaites Des pauvres gueux qui s'en iront, Si tôt leurs sépultures faites.

Faisant place à ceux qui viendront.

Les cierges éteindront leur flamme.

Et les spectres évanouis Tairont leur voix d'homme ou de femme, Sur les routes de ces pays.

Envoi Prince, lorsque la malle est prête, A la cloche, prince ou marquis, Tu vas, l'âme moins guillerette ^ Sur les routes de ces pays !

> Extrait de La Chanson du passant,

> La Mort, représentée par un squelette qui n'a pas de nez. (Mot dérivé de l'adjectif camus.)

■ Moins contente.

Les soirs ^

Oh les soirs ! les doux soirs d'automne Qui parfument nos souvenirs !

Beaux soirs de langueur monotone, Lorsque la neige doit venir !

Votre âme est dans les feuilles mortes, Ces gloires mortes des forêts.

Votre âme est triste et nous reporte Vers nos espoirs, vers nos regrets !

Vous portez les tièdes hantises.

D'autres soirs, tant vieux, tant sereins ; Et dans vos échos et vos brises, On dirait d'antiques refrains :

Eefrains perdus d'amours qui pleurent Sur des souffrances d'autrefois ; Et toutes vos plaintes qui meurent Ont touché mon cœur aux abois ^.

Combien de tristesses nocturnes Vous ont contemplé, vastes soirs !

Que de pauvres cœurs taciturnes Vous ont donné leurs désespoirs !

Le vieux pont ^.

L'autre hier, cheminant le long du vieux sentier. Je parvins au cours d'eau qui fuit vers la savane. Le soleil déclinait, et l'horizon altier Alignait les sapins comme une caravane.

Evoquant le passé, je fis halte au vieux pont, Au vieux pont biscornu, plein de ronce et de mousse. Couché sur le ruisseau limpide et peu profond Que brouillèrent les pas de mon enfance douce.

* Extrait de La Chanson du passant.

* Au propre, cette expression se rapporte aux cris du gibier forcé à la chasse et qui va se rendre ; au figuré, il signifie : à la dernière extrémité; ici, U semble avoir le sens moins fort de tourmenté par la douleur ou la mélancolie. La langue du Canada a des nuances qui ne se retrouvent pas dans le français de France.

' Extrait de La Jonchée nouvelle (1910).

LQUIS'JOSEPH DOUCET 709

Aux caresses du vent dont se plaint le roseau, Parfois un rossignol y turlute ^ son trille ^. Et le vieux pont sommeille au-dessus du ruisseau. Dans l'ouragan des soirs comme au midi tranquille.

L'onde claire qui court à travers le glaïeul Où se pose en passant l'agile libellule, Murmure comme au jour où mon fier trisaïeul Le construisit devant le siècle qui recule.

Cet homme était robuste, il le fit de plançons ^ ; Sur un lit de ciment aligna les poutrelles, Sur d'énormes cailloux plaça les étançons \ L'enduisit de mortier à grands coups de truelle.

Et, dans la paix du soir, faisant rêveurs les bois, L'angélus au lointain planait sur le village; Les sapins en leui: deuil et l'onde de sa voix Priaient dans le mystère épei*du d'un autre âge .

La cigale chantait l'heure de la moisson. Et les bons engerbeurs * rassemblaient les javelles ; Paraphant leur énigme au bord de l'horizon. Au rêve du couchant passaient des hirondelles.

Aux chants des charroyeurs, au cri-cri des grillons. Les granges regorgeaient de blondes tasseries ^ ; Sous le comble l'avoine épandait ses haillons ; Des larmes d'or tombaient au fond des batteries ^.

Serein, j'ai contemplé cette épave du temps Qui s'acharne sur nous, avec des airs moroses ; Et moi j'ai ressenti la cruauté des ans. Qui ne respecte par la misère des choses.

*■ Onomatopée qui exprime le cri de certains oiseaux.

' Alternance rapide de deux notes dont la première est plus haute que la seconde. (De l'italien trillo.)

* Tronc d'arbre refendu. (Mot dérivé du latin populaire plantionem, du latin classique planta^ plante.)

* Etai pour soutenir une voûte. (Mot dérivé de élance^ nom du verbe éter^ être debout» latin stare.)

■ Mot canadien : les moissonneurs qui font les gerbes de blé.

* Mot canadien pour tas (des tas de blé).

' Mot canadien qui désigne la machine à battre le blé, (en France, la batteuse), et aussi l'endroit où l'on bat les grains.

710 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE

J*ai vTi des moissonneurs avec leurs gerbes d'or, Qui revenaient joyeux d'espérance secrète... Les ateux sont partis, mais leurs enfants encor Traversent le vieux pont dans leur rude charrette.

Et je songe à ceux-là que je n'ai pas connus, Aux grands parents absents, abîmés sous la terre : Eux qui chantaient : « Le temps passé ne revient plus », Me rappellent qu'un jour, hélas ! il faut noua taire !

Œuvres à lire de Louis-Joseph Doucet (propriété de Tauteur, 152 rue des Stigmates, Québec); La Chanson du Passant (190Ô) j La Jonchée nouvelle (1910); Sur les remparts (1911) ; Les Palais chimériques (1912) ; Les Grimoires (1913) — Critiques à consulter : Le Nationalise^ de Montréal (7 mars et 6 septembre 1908) ; La Presse , de Montréal (9 mai et 22 août 1908) ; Le Canada, de Montréal (28 août 1906) ; Im Patrie, àe Montréal (29 août 1908) ; Le Passe-Temps, de Montréal (6 septembre 1908) ; La Justice de Holyok, Etats-Unis (17 septembre 1908); Le Soleil, de Québec (19 décembre 1908) ; et la collection de ces mêmes journaux pour les années 1910, 1911, 191 S, 1913., Gh. A}a-àQV-h\dieTi, Etudes d^ littérature canadienne (dernière édition).

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