LES POÈTES FRANÇAIS DE LA ROUMANIE
Les Poètes français de la Roumanie.
Sur les bords du Danube et de la Dîmbovitsa, le parler de la « douce France » est pour les classes cultivées une seconde langue maternelle. Quand on voyage, en Roumanie, des Carpathes au Prulh et à la Mer Noire, on est tout surpris d'entendre des milliers de personnes qui parlent notre idiome, souvent avec une pureté que leur envieraient bien des provinciaux. C'est que la Dacie roumaine a gardé le culte de la civilisation française. Elle se souvient toujours que sa grande sœur latine l'a soutenue dans les mauvais jours et a scellé son indépendance. Il lui est doux d'employer cette langue dans laquelle, après l'ère des épreuves, elle entendit proclamer sa liberté. Mais les Roumains ne se contentent pas d'utiliser le français dans leurs relations mondaines : ils ont aussi une presse et une littérature d'expression française; plusieurs d'entre eux ont écrit de fort beaux ouvrages en notre langue.
La sympathie des Roumains pour la France s'explique par les relations déjà anciennes qui existent entre les deux pays. Il fut un temps où tous les jeunes Roumains de la classe dirigeante venaient faire leurs études à Paris. Ils y viennent encore en grand nombre. Leur amour pour elle s'est manifesté souvent d'une façon touchante. En 1870, alors que, par la faute de Napoléon III du reste, toutes les autres nations se renfermaient dans une neutralité méprisante, le Parlement roumain eut le courage de voter une adresse de sympathie à la France. La Roumanie était alors trop faible et trop éloignée pour lui prêter un concours efficace ; elle voulait du moins montrer quels sentiments il y avait au fond de son cœur. C'est dans ce mém^ esprit de reconnaissance qu'elle a élevé^ sur une place de Bucarest, une statue à Edgar Quinet^ le noble champion de sa race. La France peut être fière d'avoir inspiré de pareils sentiments à une nation remarquablement intelligente, qui mérite elle-même toutes les sympathies.
Pour étudier la Roumanie consulter : Edgar Quinet, Les Roumains ; Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, tome I ; Jean Gratiunescu, Le peuple roumain d'après ses chants nationaux ; N. Rlaramberg, Les Institutions et les lois de la Roumanie; A.-D. Xenopol, Histoire des Roumains; G.-D. Teodorescu, Incercàricritice; Carmen Sylva, La conquête de Pelesch; P. Eliade, De l'influence
• francise sur Vesprit public en Roumanie; Alexandre A -G. Stourdza, La Terre et la race roumaine depuis leurs origines jusqu'à nos jours (190i) ; Léo Bachelin, Etudes roumaines ; Jales Brun Les Roumaines et Roumains ; Léo Claretie, La Roumanie intellectuelle contemporaine (1912).
JULIE HASDEU
Née et morte à Bucarest (1869-1888).
Comme la poétesse de Neuchâtel, Alice de Chambrier, que nous avons étudiée plus haut, elle fut une enfant-prodige : à 11 ans, sans avoir appris notre langue d'une façon régulière, elle faisait déjà deâ vers français fort bien tourués. Elle vint plus tard à Paris, fréquenta le Lycée Sévigné, passa à Tâge de 16 ans son baccalauréat ès-lettres, et suivit les cours de la Sorbonne où elle étonna ses maîtres par la maturité de ses idées. Son génie poétique s^épanouissait, elle allait devenir un grand poète, quand la Mort vint l'arracher à la Muse : elle avait à peine 18 ans. ^
A la demande des nombreux admirateurs qu'elle avait, son père, luimême un philologue très distingué, a publié son œuvre. Gomme ceux dont parle Musset, « ses premiers vers sont d'une enfant » ; ils nous frappent d'autant plus par la profondeur et la mélancolie qu'on y découvre. Elle avait une âme ardente mais contenue, une sensibilité frémissante avec un esprit très observateur. Bien qu'elle eût une famille qui la chérissait, la vie la froissa, elle se replia sur elle-même et souifrit. Quelle douleur y avait-il dans cette âme à peine en fleur qui se flétrit si vite ? C'est ce qu'on se demande avec un serrement de cœur en lisant ses vers mélancoliques.
L'éventaiP.
C'est un mignon jouet du siècle des marquises, Son brin d'ivoire est d'or et d'agate inqrusté, Et sa feuille de gaze aux peintures exquises Sur un beau sein d'albâtre a souvent palpité.
Boucher ^, peintre mignard de ces grâces légères, Sur l'azur diaphane a peint l'Amour vainqueur, Qui badine et folâtre autour de deux bergères Essayant, mais en vain, de leur percer le cœur.
L'enfant a son carquois et ses flèches cruelles. Il rit : il sait que nul ne peut le désarmer. Il ofl&:e ses cheveux, aux caresses des belles, Enchanté de se voir redouter, mai^ aimer.
* Ces vers et les suivants sont extraits de Bourgeons d'avril. Là pièce est de 1885 ; Julie Hasdeu avait donc 15 ans et demi lorsqu'elle composa cet exquis tableiMi, digne de Watteau ou de Lancret.
• Boucher (1703-1770), peintre parisien, le protégé de Mme de Pompadour. Il fut le plus fécond des peintres du XVIII» siècle, mais non le plus remarquable. Ses mythologies et ses pastorales peuplées de bergères enrubannées sont bien iofê> rieures à celles de Watteau (1684-1721) et de Lancret (16904743).
JULIE HASDEU 715
Les bergères ^ ont leur toilette des dimanches : Les grands paniers ^ bouffants gentiment retroussés, . L'étroit fichu jeté sur les épaules blanches £t les jupons de moire aux élégants plissés.
Le corset serre encor leur taille svelte et fine, Et la rose sourit dans leurs cheveux poudrés. La houlette à pompons arme leur main mutine, Les souliers de satin chaussent leurs pieds cambrés.
Ah! s'il pouvait parler, quels adorables contes Il nous raconterait, l'éventail indiscret ! Dans le boudoir rempli de marquis et de comtes II était des amours le confident secret.
Que de fois dans un bal sa maîtresse étourdie S'oubliant — par mégarde ou peut-être à dessein — Se laissait captiver par quelque mélodie D'amour, et l'éventail s'agitait sur son sein.
Qu'il était fier alors, ce bijou de poupée. Pareil au papillon brillant sur une fleur, Quand la belle, distraite et très préoccupée. Le portait à son front pour cacher sa rougeur!
Derrière l'éventail elle pouvait sourire.
Et son œil en coulisse ^ essayait d'entrevoir
A travers le léger tissu — mais sans rien dire —
Le galant qui tombait à genoux, plein d'espoir.
Le bruit^des violons troublait ce doux silence. Sur un air de Rameau * que l'orchestre jouait, Marquises et marquis saluaient en cadence Et la main dans la main dansaient le menuet \
L'éventail oublié restait sur la causeuse. La marquise rentrait en carrosse au logis. Le lendemain matin, la charmante oublieuse Le recevait des mains de l'amoureux marquis.
* Les grandes dames da XVIII* siècle, à l'imitation de Marie-Antoinette, à Trianon, aimaient à jouer à la bergère de pastorale.
* Corps de jupe soutenu par des baleines.
' Œil qui regarde de cCté^ à la dérobée. Dans cette expression le mot coulisse a le sens de pli ou de rempli en couture.
* Célèbre compositeur français (1683-1764), lautc r à Hippolyte et Aricie et de Castor et PoUux.
* Voir page 623, note 1.
716 CHRESTOICATHIE FRANÇAISE
La belle minaudait, i^e mirait dans sa glace, Et froissait l'éventail entre ses doigts nerveux; Dieu! qu'elle était jolie et qu'elle avait de grâce! Et puis tout s'achevait par de tendres aveux.
L'amour était alors passe-temps agréable Il n'avait plus l'ardeur des grandes passions, Mais on le vénérait encor ; c'était aimable, Car maintenant, hélas! tous, nous le dédaignons.
Aujourd'hui tout est mort : et marquis et marquise. Les boudoirs sont fermés ; les violons rouilles Se sont tus, car leurs vieux airs ne sont plus de mise. Ils dorment, ces objets jadis si réveillés.
L'éventail, dans son frêle étui de carton rose.
Lui, qui sur les seins nus des belles résida,
Dort comme eux, et parfois, dans son sommeil morose,
Il rêve des aveux auxquels il présida.
Une nuit.
C'était la nuit. L'oiseau se taisait dans les branches Et la lune mettait de grandes nappes blanches Sur l'inculte pavé de notre vieille cour. Les murs gris découpaient leur silhouette sombre Sur le ciel qu'éclairait des étoiles sans nombre. Et cette nuit était plus belle qu'un beau jour.
L'église au portail vert, à la façade brune. Sur son dôme arrondi que bleuissait la lune Elevait fièrement son croissant byzantin. Les saules se penchaient sur les tombes muettes; On entendait les cris des nocturnes chouettes, Lugubres, prédisant quelque triste destin.
Le couvent \ dont j'aimais la ruine croulante, Paraissait agrandi dans la nuit transparente ; Et les beaux lévriers dormant couchés en rond, Sur le pavé, formaient comme des taches noires ; Et le vent qui soufflait me contait des histoires Tandis qu'il soulevait mes cheveux sur mon front.
^11 s'agit ici de l'ancien couvent orthodoxe de Mihaî-Voda, à Bucarest, autour duquel se voient encore quelques tombes abandonnées. La maison de Julie Hasdeu y était attenante. (La pièce est de 1886.)
HÉLÈNE VACARESCO 717
Ce vent subtil et frais, en agitant les arbres, Jetait des pans ombrés sur les croix et les marbres Dans le vieux cimetière où je jouais jadis; Même dans les tombeaux, sous les graves yeuses, Il consolait les morts et leurs âmes pieuses. Tant il était léger, ce vent du paradis !
Dans la nuit, où flottait une odorante haleine, J'entendais une voix sous la voûte sereine : C'était un chalumeau * fredonnant un vieil air. Une tendre chanson rustique et monotone Que les fleurs parfumaient des senteurs de l'automne, Mélancolique ainsi qu'un morne soir d'hiver.
Ah ! qui me la rendra, cette nuit idéale. Cette lune brillant au ciel comme une opale. Ce vent calmant et doux de l'arrière-saison ? Qu'elle était douce, ma paisible rêverie Sous le bleu firmament de ma chère patrie. Et dans le lointain gris cette molle chanson !
Œuvres à lire : Bourgeons d'avril ; Chevalerie; Théâtre. — Critiques à consulter : Virgile Rossel, tiistoire de la littérature française hors de France; Léo Glaretie, La Roumanie intellectuelle (1912).
HÉLÈNE VACARESCO
Née à Bucarest, en i867.
Le poète français le plus remarquable de la Houmanie est, sans contredit, Hélène Vacaresco. Intelligence d'élite, elle tient des princes, ses ancêtres, le noble culte des choses littéraires, car plusieurs d'entre eux furent des poètes distingués. A 19 ans, quand parurent ses Chants d'aurore, elle était déjà remarquable de finesse psychologique, d*inspiration tendre, de délicatesse de sentiment. Depuis lors la vie lui a fait subir de dures épreuves, elle a souffert cruellement et beaucoup pleuré ; mais son âme en est sortie plus grande, son intelligence plus profonde. Ses derniers recueils de vers sont des œuvres d*une haute valeur littéraire. Hélène Vacaresco présente quelque analogie avec Sully Prudhomme, dont elle a le charme troublant : sa poésie est néanmoins irès originale, parce que l'auteur a gardé, en dépit de sa culture française, l'âme mélancolique et subtile d'une Eoumaine aristocratique, affinée encore par la douleur. Avec ses dons remarquables de sensibilité et d'imagination suggestive, elle pourrait nous donner, mieux que son compatriote Bolintineano, toute la poésie de l'Orient latin. Elle nous a déjà révélé l'âme de son peuple; le Rhapsode de la Dlmbovitsa est une œuvre prenante et belle, qui
* Flûte champêtre, du latin populaire calamellum, petit roseau.
fait aimer la Roumanie. Son talent grandira encore; quels qae soient les sujets qu'elle adopte, soyons sûrs qu'elle en fera jaillir une source de noble poésie. Et remercions cette femme charmante, ce noble coeur, ce délicat et vigoureux esprit, d'avoir choisi notre langue pour exprimer ce qu'il y avait en elle de plus profond.
L'écriture ^
Dans ta douce et fîère nature Tout me charme, tout a du prix, Aussi j'aime ton écriture Autant que ce que tu m'écris.
Elle est hautaine, elle est virile.
Fine, élégante, et Ton croirait Qu'un peu de ta grâce fébrile ^ Y mêle son furtif attrait.
Rien qu'à la voir, mon cœur en elle Retrouve ce qu'il aime en toi.
Et chaque lettre me rappelle Quelque intime et profond émoi.
De tes pensers, de ton sourire.
Ta plume prend le coloris ; Les mots les plus tristes à lire Me sont doux quand tu les écris.
Un mot de toi me fait renaître Et je pourrais sur mon chemin Croire au mot de bonheur, peut-être.
S'il était écrit de ta main.
Chant de guerre *.
Le vent gémit, le vent apporte L'immense rumeur des combats !
Vois passer la noire cohorte, Le sol tressaille sous ses pas.
L'air est rouge, les cieux livides, Sous le vol des corbeaux avides,
* Extrait des Chants d'aurore (1886). Le premier ouvrage de l'auteur; il fut couronné par l'Académie française et c'est Leconte de Lisle qui emporta le vote de la commission en lisant le farouche Chant de guerre cosaque.
* Extrait des Chants d'aurore.
HÉLÈNE VACARESCO 719
Venus là pour ronger les morts, Et dans Tardente chevauchée, Ainsi qu'une moisson fauchée^ Tombent les braves et les forts !
Faut-il que pour eux seuls la gloire
Fasse frissonner Tétendard?
De leur radieuse victoire
Ne veux-tu pas aussi ta part ?
Ah ! sois jaloux de leur extase :
Après le coup qui les écrase,
Le cœur de triomphe rempli,
Ils tombent tous sans que rien souille
Leur armure qui craint la rouille,
Leur nom qui redoute l'oubli !
Sais-tu que vos pieds l'ont foulée, La terre où dorment les aïeux.
Et que le bruit de la mêlée A troublé leur sommeil pieux?
Et songeant aux vieilles alarmes, Ils sont accoudés sur leurs armes.
Pour voir d'autres lauriers fleurir, Pour voir, de leurs demeures sombres, Si l'on songe à leurs grandes ombres, Et si comme eux Ton sait mourir!
La cloche pour les morts ^
La cloche pour les morts a retenti ce soir. Qui donc s'en est allé dans la tombe attirante ? Quel sombre dédaigneux de la vie, âme errante ? La cloche pour les morts a retenti ce soir.
C'est mon cœur que l'on doit enterrer, ce me semble ? Par cette froide nuit où le calme descend. Aussi bien il avait besoin, ce cœur qui tremble. De la mort apaisante et de l'oubli puissant.
Dans le linceul des désirs morts et des chimères, Après les durs combats, repose en paix, mon cœur. Dors au sein du carnage ainsi qu'un fier vainqueur. Parmi les combattants des aubes éphémères. Après les durs combats, repose en paix, mon cœur!
< Extrait de L'Ame sereine (1896).
Tristesses d'autrefois^.
Rien qu'une heure, être encor triste comme autrefois, D'une tristesse immense et douce par les bois, Avec rherbe et les fleurs, sous la pitié des branches, Ou bien devant l'autel, par les calmes dimanches, Quand, la tête appuyée au mur où sur fond bleu Les grands archanges clairs ont des glaives de feu. Je sentais les premiers efifrois devant moi-même ; Triste à vouloir mourir lorsque la lune blême, Comme un poignard d'argent, à travers le ciel pur Montait mystérieuse en pâlissant l'azur Des soirs dont la douceur enveloppe la terre. Es-tu donc morte aussi, tristesse solitaire Qui me mettais parfois le front entre les mains Et dans le cœur de grands désespoirs surhumains Où s'acharnaient entre eux les démons ou les anges ? Tristesses d'autrefois, mes tristesses étranges Dont j'ai la nostalgie et qui dans vos ferments Ebauchiez l'avenir en lourds pressentiments. Et, portant le fardeau de quelque ancienne vie, Alliez de mon cœur jeune à mon âme assouvie Pour les épouvanter tous deux de leurs combats ! J'ai beau vous appeler, vous ne reviendrez pas. Même par les longs jours où je me sens plus morne Que le soleil puissant dans le désert sans borne, Même pour le railler, vous ne visitez .plus Le cœur où tous les maux humains sont résolus Et qui tourne vers vous ses suprêmes tendresses, Tristesses d'autrefois, ô mes chères détresses !
Chansons roumaines'.
Nous dansions un soir sous un arbre vert. Souffle tristement, vent des nuits d'hiver.
J'avais mon long voile aux plis diaphanes, Nous dansions le soir au chant des tziganes ;
* Extrait de UAme sereine.
' Extrait de L'Ame sereine, — Hélène Yacaresco est le poète qui a le mieux rendu en français la poésie délicate et tendre des chants populaires roumains.
HÉLÈNE VACARESCO 721
J'avais à mon cou Toi^ clair des ducats,
Les mourantes fleurs mouraient sous nos pas.
Nous laissions mourir les fleurs de la terre, Car nos bien-aimés partaient pour la guerre.
La neige à présent blanchit les prés nus, Mais les bien-aimés ne sont plus venus.
Les Turcs ont passé, hordes meurtrières. Oh ! les bien-aimés morts sur les frontières.
Qui nous les a pris? qui nous les rendra? Lequel de nos cœurs jamais guérira ?
Ils ne viendront plus, les soirs diaphanes. Danser avec nous au chant des tziganes.
Nous dansions le soir sous un arbre vert. Souffle tristement, vent des nuits d'hiver !
J'avais une fleur printanière. Elle est tombée à la rivière.
Fleur de printemps, petite fleur.
L'aube t'aimait, le flot t'a prise l J'avais un cœur sous ma chemise.
Cœur de vingt ans, mon petit cœur.
J'avais un pommier aux fleurs blanches Et des fleurs sur toutes les branches.
Pommier d'avril, petit pommier.
Elles sont mortes sous la grêle.
J'avais un collier lourd et frêle, Collier d'argent, petit collier.
J'avais l'azur dans la prairie Et dans mon cœur et dans ma vie.
Mois de mai, petit mois de mai.
Dis, pourquoi n'es-tu plus le même?
J'avais aussi celui que j'aime, Mon bien-aimé, mon bien-aimé!
OHREST. FR. POÈTES 46
A une routée
Route qui vas vers lui, route à Tomière large, Puisses-tu posséder toujours des arbres frais! Que le pas des oiseaux les plus chanteurs te charge ! Que les oiseaux pour toi désertent les forêts !
Que vers Ja plaine vaste où blanche tu reposes, Le fleuve alerte accoure et dise : La voilà ! Ornez ses bords, ô fleurs de joie, ô nobles roses, Et toi, fleiu: des longs deuils, hyacinthe, fuis-la !
Que propice aux vieillards, aux vœux voilés des vierges, Tu fasses de leurs pieds le rythme retentir ! Qu'à celui qui te suit sous les nocturnes cierges Léger soit le regret, léger le repentir !
Puisque par tes détours tu mènes ma pensée Vers la maison qui songe au bas du coteau noir. Quand la nuit te fait pâle, ô route, et délaissée. Guide donc vers mon seuil le sommeil et l'espoir !
La YBuve ^.
Le soleil s'est caché derrière les saules. Les saules ont frémi d'avoir caché le soleil.
Si Ton frappait le soir à la porte, je croirais qu'il revient.
Puis je me souviendrais qu'il est mort,
Et je saurais que c'est sa douce âme qui revient,
Et je dirais à sa douce âme d'entrer par la porte
Et de venir auprès de moi ;
Et sa douce âme me demanderait :
Comment vont les enfants et le maïs et les bœufs ?
Et je répondrais à sa douce âme que tout va bien,
Pour qu'elle se rassure
Et aille en paix se rendormir.
Mais je ne voudrais pas que sa douce âme me demandât
Comment va le chagrin de mon cœur ;
Car alors, comme on ne peut mentir aux morts,
Je répondrais : Il n'est pas guéri.
Et sa douce âme ne pourrait
Aller en paix se rendormir.
» Extrait de Lueurs et Flammes (1906).
» Extrait du recueil Le Rhapsode de la Dîmhovitsa (1900).
HÉLÈNE VACÂRESGO 723
Et sa douce âme me demandera des fleurs
Et je lui donnerai des fleurs;
Mais je ne voudrais pas que sa douce âme
Me demandât à boire,
Car on ne peut donner aux morts à boire que des larmes.
Et sa douce âme voudra regarder la maison et les enfants.
Pour voir s'ils sont toujours les mêmes.
Et je lui montrerai la maison et les enfants,
Puisqu'ils sont demeurés les mêmes ;
Mais je ne voudrais pas que sa douce âme
Me demandât de lui montrer mon visage,
Car les morts voient très bien,
Et il verrait mon visage douloureux.
Ah ! si sa douce âme venait frapper à ma porte, le soir,
Il faudrait pouvoir lui dire:
Tout va bien dans mon cœur et sur mon visage ;
Je t'ai oublié,
Va te rendormir, puisque les morts ne doivent pas pleurer.
Tout va bien.
Et sa douce âme reprendrait le chemin de la tombe
Sans regarder en arrière ;
Et sa douce âme ne se lèverait plus
Pour venir frapper le soir à ma porte.
Le soleil s'est caché derrière les saules, Les saules ont frémi d'avoir caché le soleil.
Le collier de larmes ^
Le cobzar ^ a chanté à ma porte
Et j'ai écouté sa chanson.
Et je lui ai dit : chante encore.
Mais le cobzar ne sait qu'une chanson.
L'enfant voulait se faire un beau collier d'argent. Qui brillât comme la lune et la rivière Sous les yeux de la lune.
Elle demanda à la rivière : Me donnes-tu ton flot ? Elle demanda à la lune : Me donnes-tu ton regard ? Et la lune a dit : La nuit a besoin de mon regard. Et la rivière a dit : La plaine a besoin de mes flots.
* Extrait du recaeil : Le Rhapsode de la Dîmbovitsa.
' Le cobzar est le joueur de mandoline; on l'appelle aussi, dans les villages roumains, le làutarHû.
L'enfant voulait se faire un beau collier d'argent Et les hommes lui dirent : Prends nos larmes
Pour te faire un collier d'argent.
Et chacun lui donna sa larme la plus chère.
Et les larmes étaient heureuses
De parer le cou de Tenfant.
Et les lanjaes disaient entre elles :
Qui es-tu, sœur, et de quel cœur viens-tu? Et chacune parlait du chagrin de ce cœur, Et chacune se trouvait plus triste que sa sœur.
Et l'enfant avait un collier de larmes
Plus argentées que l'eau de la rivière, Plus argentées aussi que le regard de la lune.
Mais quand l'enfant mit son collier,
Les larmes disaient leur histoire
Et devenaient si lourdes, si lourdes.
Que l'enfant mourut sous leur poids Et le collier pesant appesantit sa tombe.
Le cobzar a chanté à ma porte Et j'ai écouté sa chanson.
Et je lui ait dit : Chante encore.
Mais le cobzar ne sait qu'une chanson.
Œuvres à lire d'Hélène Vacaresco (Lemerre et Plon-Nourrit, éditeurs, Paris) : Chants d'Aurore (1886); L'Ame sereine (1896) ; Le Rhapsode de la Dîmbovitsa (1900); Lueurs et Flammes (1906J ; Le Jardin passionné (1909). — Critiques à consulter : Virgile Rossel, Histoire dé la littérature française hors de France (1885); Léo Claretie, La Roumanie intellectuelle contemporaine (1912) ; Th. Cornel, La Rou» manie littéraire d'aujourd'hui (1913).
Outre les deux poétesses que nous venons d'étudier, on pourrait encore citer : Alexandre Stourdza, l'auteur d'un recueil de vers très distingués : Les Facettes