‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 21 sur 176 · MILLEVOYE · texte numérisé non relu

MILLEVOYE

» n est sur un lointain rivage Un arbre où le Plaisir habite avec la Mort *. Sous ces rameaux trompeurs, malheureux qui s'endort ! Volupté des amours ! cet arbre est ton image, Et moi j'ai reposé sous le mortel ombrage ; Voyageur imprudent j'ai mérité mon sort.

Brise-toi, lyre tant aimée !

Tu ne survivras point à mon dernier sommeil ;

Et tes hymnes sans renommée Sous la tombe avec moi dormiront sans réveil. Je ne paraîtrai pas devant le trône austère Où la postérité, d'une inflexible voix.

Juge les gloires de la terre.

Comme l'Egypte au bord de son lac solitaire,

Jugeait les ombres de ses rois.

» Compagnons dispersés de mon triste voyage, O mes amis! ô vous qui me fûtes si chers! De mes chants imparfaits recueillez l'héritage, Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers. Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne. Femmes ! vos traits encore à mon œil incertain

S'offrent comme un rayon d'automne,

Ou comme un songe du matin.

Doux fantômes ! venez, mon ombre vous demande Un dernier souvenir de douleur et d'amour : Au pied de mon cyprès effeuillez pour of&ande

Les roses qui vivent un jour. »

Le poète chantait : quand la lyre fidèle S'échappa tout à coup de sa débile main ;

Sa lampe mourut, et comme elle

U s'éteignit le lendemain.

Œuvres à lire de Millevoye : Elégies (1812-1814). - Pour la critique, consulter : Sainte-Beuve, Causeries du Utndi; G. Merlet, Tableau de la littérature française 1800-1815) 1« volume (1808) ; Ledieu, Millevoye, sa vie et ses œuvres (1886) ; Henri Potez, L'élégie en France avant le romantisme (1898).

* Allusion au mancenillier, arbre des Antilles de la famille des euphorbiacces, dont l'ombre, dit une croyance populaire, verserait l'ivresse et la mort.

CHÊNEDOLLÉ (Charles-Julien Lioult de)

Né à, Vire en 1169, mort au château éki Coisel en 1833.

Par son goût pour la poésie didactique et purement intellectuelle, il se rattache au XVIII* siècle, surtout dans ses premières œuvres, où il y a malheureusement beaucoup de vers poncifs et plats. Son poème, Le Génie de l'homme, est cependant un effort sérieux vers la haute poésie philosophique ; ses descriptions du monde et ses développements métaphysiques ont parfois la grandeur et l'amplitude des meilleurs pages de Buffon. Dans ses dernières œuvres, sous l'influence des idées nouvelles, il évolue vers le lyrisme romantique.

Le Soleil'.

Soleil ! astre sacré, contemple ton empire ! Tout vit par tes regards, tout brille, tout respire ! Souverain des saisons, le monde est ton palais, Les globes sont ta cour, et le ciel est ton dais. Notre terre à tes yeux sans fin se renouvelle, Et roulant nos débris sur sa route étemelle. Le temps emporte tout, mais il ne t'atteint pas. Les révolutions, longs tourments des Etats, Ebranlent notre globe et te sont étrangères. Tu n'es jamais troublé du bruit de nos misères; Et ton front, toujours calme, éclaire les tombeaux Des peuples, dont tu vis s'élever les berceaux. Qui pourrait s'égaler à ta vaste puissance? Ta présence est le jour, la nuit est ton absence, La nature sans toi, c'est l'univers sans Dieu. Père de la lumière, et des vents et du feu. Renfermant dans les plis de ta robe éclatante ' Le rubis, l'émeraude et l'opale inconstante. D'une pluie à jets d'or inonde l'univers ; Et la décomposant dans le prisme des airs, Nuance des saisons la mobile ceinture ; Suspends au front des bois un réseau de verdure ; Et prodiguant partout un luxe de couleurs. Dore, argenté ou rougis le panache des fleurs ; Donne un habit de neige au lys qui vient d'éclore, Et l'arc-en-ciel au paon, et la pourpre à l'Aurore; Et garde pour les yeux ce pavillon d'azur, Ce manteau de saphirs d'où s'échappe im jour pur

* Extrait du Génie de l'homme (1807).

OHÊNEDOLLÉ

Et que la vaste mer réfléchit dans son onde! Voilà comme par toi se décore le monde. *

0 de quel saint transport mon coeur est agité, Grand astre! Quand tes feux dans Pair ont éclaté, Soleil, quelle est ta pompe! Oui, lorsque ta lumière, Symbole radieux de la beauté première.

Enflamme les forêts, les monts et les déserts, Brille et se multiplie en flottant sur les mers. Je crois voir de Dieu même au sein de son ouvrage, Partout se réfléchir la glorieuse image ; Et, dans Tombre du soir, ton globe moins ardent Vient-il à se pencher au bord de l'Occident, Qu'avec respect encor j'y retrouve l'emblème Du souverain moteur, lorsqu'il fixa lui-même A la création un terme limité.

Et rentra dans la nuit de son éternité !

La France sous la Terreur ^

France I de quels tableaux tu fus épouvantée, Quand Septembre ', levant sa tête ensanglantée. T'ouvrit un avenir et de deuil et de pleurs ! Qui pourrait égaler la plainte à tes douleurs ? Le signal est donné ; le carnage commence : La mort tend ses filets sur ce royaume immense. De cent mille proscrits nul ne peut échapper, Et, sans distinction, le fer doit tout frapper. Faut-il redire ici la vieillesse immolée; Dans les bras de la mort la pudeur violée ; Malesherbes, Sombreuil ^ sous la hache abattus, Expiant soixante ans de gloire et de vertus ? Sur le seuil de la vie on moissonne l'enfance ; La beauté, les talents, coupables d'innocence,

i Extrait da Génie de Vhomme. — La Terreur est la période de la Réyolution allant du 6 avril 1793 au 7 juillet 1794, pendant laquelle les ultrarëvolutionnaires, imitant la politique cruelle de Louis XIV contre les protestants, persécutèrent odieusement leurs adversaires, royalistes ou républicains, qu'ils envoyèrent à la mort.

•En septembre 1792, la populace de Paris, exaspérée par la trahison des royalistes émigrés qui avaient amené l'invasion de la France par les Autrichiens «t; les Prussiens, massacra un millier de suspects dans les prisons de la capitale.

•Malesherbes, ministre libéral de Louis XVl, qu'il défendit dan^ son procès devant la Convention. — Sombreuil, gouverneur des Invalides.

8 CHRESTOMATHIE FEANÇAISE

Fatiguaient tour à tour le glaive des bourreaux;

Et la seule vertu montait aux échafauds.

Quel est ce char sanglant, mystérieux, immense,

Dont la roue en tous sens va, revient et s'élance.

Et foule les autels et les sceptres brisés,

Et la tête des Eois dans sa course écrasés?

La Démence le monte, et la Terreur le guide.

Voyez-vous comme au bruit de sa marche rapide,

Tout est glacé d'horreur. Tous les nœuds sont brisés,

Les parents, les amis entre eux sont divisés.

La peur isole tout : plus de fils, pliis de père ;

La mort s'oflfre aux proscrits, farouche et solitaire.

Pas un cœur I La pitié n'ose plaindre leur sort,

Ni de ses pleurs d'amour environner leur mort ;

Et pourtant, du trépas quand tout était la proie.

Plusieurs cherchaient la mort, et la mort fit leur joie !

Mais l'étemel Auteur qui veut tout conserver.

Epure quand il frappe, et punit pour sauver.

Sa main, en châtiments comme en bontés féconde,

Dérobait ma patrie aux insultes du monde,

Et ses profonds desseins sur l'Empire français

Le couvraient à la fois de honte et de succès.

Quels contrastes ! les bras de nos quatorze armées

Abattaient l'Italie et l'Autriche alarmées.

La mort s'épouvantait, et, fuyant devant nous.

Sur les rangs ennemis frappait tous ses grands coups.

On vit la Politique, errante, échevelée.

Refuser sa balance à l'Europe ébranlée :

Nos marches ressemblaient aux marches des volcans,

La honte est au Forum, la gloire est dans les camps :

La liberté voilée, Euménide * sanglante.

Page 1