‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 25 sur 176 · PIERRE LEBRUN · texte numérisé non relu

PIERRE LEBRUN

Né à Provins en 1785, mort à Paris en 1873,

Dans le groupe des préromantiques, les uns, comme Millevoye, Loyson, Ghênedollé, sont des élégiaques mélancoliques, précurseurs de Lamartine ; les autres sont des lyriques épiques et sonores, précurseurs de Victor Hugo. Pierre Lebrun compte parmi ces derniers. Quoique bien inférieur au chef de Técole romantique, il a déployé dans ses odes des qualités d'énergie et de souffle dont on ne peut nier la beauté. Il rappelle parfois l'auteur des Odes et Ballades, La Grèce, qui tient une si énorme place dans la poésie de la première moitié du siècle, lui a fourni le sujet de son plus brillant poème. Il la visita, en revint ébloui et la chanta avec amour. Ce furent ses Orientales à lui, composées avant celles du maître, moins éclatantes et moins pittoresques, belles cependant et animées de cette haute inspiration humanitaire qui fut la gloire des écrivains français et anglais, à l'époque glorieuse où l'Europe chrétienne s'indignait encore des abominables crimes commis par les Turcs. Gomme lyrique, Pierre Lebrun est bien supérieur à son homonyme, Lebrun-Pindare, qui ne fut, à tout prendre, qu'un habile versificateur. Dans son théâtre en vers il se montra novateur; son Cid d'Andalousie, joué en 1825, est déjà tout romantique. Malheureusement le poète s'arrêta après cette pièce et deux ans plus tard il renonça à la poésie ; sa longue vie fut perdue pour l'art.

L'Océan *.

L'Océan, l'Océan ! là Thorizon immense, Sans borne et sans repos, finit et recommence Là, comme l'avenir, dans son immensité S'ouvre et grandit sans fin l'espace illimité; Là l'infini. Le bruit du monde s'y vient taire ; Nous n'y retrouvons plus nul écho de la terre;

* Extrait des Poèmes et Poésies. Ces vers sont de 1817 ; ils ont certes une belle allure et de la profondeur.

Nul n*y laissa jamais l'empreinte de ses pieds,, Et la vague toujours recouvre nos sentiers. Ainsi sur ce chemin où nul deux fois ne passe Tout souvenir de l'homme incessamment s'efface. Le passé sur nos pas ne saurait y venir ; Cet immense domaine est tout à l'avenir. L'homme ailleurs, malgré lui, replié sur lui-même, Se reporte aux objets qu'il regrette et qu'il aime ; Hors de lui-même, ici porté de toutes parts, Dans l'immense horizon il plonge ses regards, Monte au-dessus des cieux ; l'âme plus épurée Devient semblable à l'air dont elle est entourée. Ne vous retournez pas vers l'ancienne prison ; Regardez en avant: poursuivez l'horizon; Levez les yeux en haut, et, par delà ces voiles Où dans l'immense azur Dieu jeta les étoiles, Et plus haut, par delà ces mondes inconnus Où les regards humains n'étaient pas parvenus Et qui, depuis que Dieu les lança dans leur sphère, N'ont pas fait jusqu'à nous descendre leur lumière ; Et par delà ces cieux, ces mondes infinis, Votre âme trouvera son père et son pays.

La Grèce soulevée ^

Comment ce peuple que naguère J'ai cru voir, sans désir, sans force, sans vertu, Sous les fers musulmans^en silence abattu, Elève-t-il un cri de menace et de guerre ? Au sein d'un tel repos si semblable au trépas, D'où lui naît ce pouvoir qu'il ne soupçonnait pas?

Grèce, alors que te réveilles Chercherai-je si loin quel pouvoir si puissant Soulève tout à coup ton peuple frémissant?

Et demanderai-je aux abeilles

» Extrait du Voyage de Grèce (1827). Pierre Lebrun visita la Grèce en 1880, au moment où ce malheureux pays allait se soulever contre Thorrible tyrannie ottomane. 11 assista au premier réveil de ce peuple héroïque et c'est alors qu'il écrivit une partie de ses vers. Son poème parut au lendemain de la bataille de Navarin où l'Europe, après six ans d'inqualifiable inaction, anéantit la flotte turque. Dix mois plus tard, ]ine armée française chassait les Egyptiens de la Morée : la Grèce allait être libre. Un grand nombre de poètes français ont célébré ces événements qui eurent un énorme retentissement en Europe.

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