‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 39 sur 176 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

DON CARLOS, seul*. Il s'incline devant le tombeau.

Es-tu content de moi ?

Ai-je bien dépouillé les misères du roi, Charlemagne? Empereur, suis-je bien un autre homme? Puis-je accoupler mon casque à la mitre de Rome? Aux fortunes du monde ai-je droit de toucher? Ai-je un pied sûr et ferme, et qui puisse marcher Dans ce sentier, semé de ruines vandales, Que tu nous a battu de tes larges sandales ? Ai-je bien à ta flamme allumé mon flambeau ? Ai-je compris la voix qui parle en ton tombeau? — Ah ! j'étais seul, perdu, seul devant un empire, Tout un monde qui hurle, et menace, et conspire, Le Danois à punir, le Saint-Père à payer, Venise, Soliman, Luther, François premier, MiUe poignards jaloux luisant déjà dans l'ombre, Des pièges, des écueils, des ennemis sans nombre.

> Le vieux duc, torturé par la jalousie, pen^e déjà à la vçngoance (jui termine la pièce^ par la mort de Hernani et de Dofta Sol .

Vingt peuples dont un seul ferait peur à vingt rois, Tout pressé, tout pressant, tout à faire à la fois ; Je t'ai crié : — Par où faut-il que je commence ? Et tu m'as répondu : — Mon fils, par la clémence !

Poésies àlirede Victor Hugo, Œuvres choisies illustrées par Léopold Lacour, avec, une préface de Gustave Simon, Librairie Larousse, Paris, et, dans la collection des Œuvres complètes, Odes et ballades (1818-1828) ; Les Orientales (1829) ; Les Feuilles d'automne (1831) ; Les Chants du crépuscule (1835) ; Les Voix intérieures (1837); Les Rayons et les Ombres (1840); Les ChAtimetUs {\9S8)\ Les Contemplations (1856); La Légende des siècles (1859-1873); L'Année terrible (iS72); L'Art d'être grand-père (1877) ; Le Pape (1878) ; La Pitié suprême (1879) ; Religions et religion (1880): L'Ane (1880); Les Quatre vents de l'esprit (1881) ; Le Théâtre en. liberté (1884) ; La Fin de Satan (1886) ; Toute la Lyre (1888) ; Dieu (1891). — Entre ses dix drames, lire : Crùmwell (1827) ; Hernani (1830) ; Ruy Bios (1838) ; Les Burgraves (1843) ; Torquemada (1888) . — Pour ses œuvres en prose, voir le premier volume de cette Chrestomathie . — Pour la critique de ses œuvres, consulter principalement les ouvrages suivants : Sainte-Beuve, Premiers lundis (1827, 1829), et Portraits contemporains (1831-1835); A. Vinet, Etudes sur la littérature française au XIX* siècle; Swinbume, A study of Victor Hugo, Londres (1886); Leconte de Lisle, Discours de réception à l'Académie (1887) ; Ernest Dupuis, Victor Hugo, l'homme et le poète (1887) ; Emile Faguet, XIX* tiède (1887) ; Paul Stapfer, Racine et Victor Hugo (1887); F. Brunetière, L'évolution de la poésie lyrique au XIXt> siècle (1893-1895) : M. Guyau, L'art au point de vue sociologique (1889) ; L. Mabilleau, Victor Hugo (1893) ; Ch. Renouvier, Victor Hugo, le poète (1889-1893) ; Victor Hugo, le philosophe (1900) ; E. Rigal, Victor Hugo, poète épique (1900) ; P. etV. Glachant, Un laboratoire dramatique . Essai critique sur le théâtre de Victor Hugo (1902); A. Guiard, La fonction du poète. Etude sur Victor Hugo (1910) ; Camille Pelletan, Victor Hugo, homme politique (1910) ; E. Bovet, Lyrisme, Epopée, Drame (1911), et les différents volumes de VEdition de l'Imprimerie nationale, publiée par M. Gustave Simon, qui contient des variantes, fragments, ébaucbes, etc., avec des notices et des notes d'un très grand intérêt documentaire et littéraire.

JVV à Loches en 1797, mort à Paris en 1863.

Romantique de la première heure, Vigny peut paraître presque classique et très objectif a un lecteur superficiel ; pourtant il est, comme les autres poètes de Fécole, un lyrique subjectif: ce sont ses sentiments, c'est sa pensée personnelle, qu'il a mis dans toutes ses œuvres, même dans celles qui ont un caractère biblique prononcé. Seulement, il a donné à ses sentiments une forme très générale et les a fondus, en quelque sorte, dans un symbolisme transcendentaJ. Poète philosophique par excellence, penseur très profond, Vigny avait une conception absolument pessimiste de la vie ; il la considérait comme une sorte de condamnation au malheur. Il souffrit cruellement de cette désespérance. Son Journal d'un poète, publié après sa mort, nous a livré le secret des amères et hautaines pensées qui assombrirent son existence. Gentilhomme, noble et fier, c'est dans le stoïcisme qu'il chercha un refuge contre la dure fatalité de la vie ; cela le conduisit à aimer l'homme, cette victime de l'implacable nature, et, ainsi, après un long détour, il se rapprocha du christianisme, dont sa

philosophie première semble le contre-pied. Il écrivit, pon par besoin d'épancnement, car il était d'une hautaine réserve, mais parce qu'il crut à la pensée comme manifestation suprême de la personnalité humaine. En le lisant, on songe au mot de Pascal, auquel il ressemble du reste par certains côtés : « L'homme n'est cpi'ttn roseau, le plus faible de la natui^e, mais c'est un roseau pen^aw^... Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale ». Tout cela se trouve dans ses poèmes, que déparent malheureusement parfois les faiblesses du style ; sauf dans sa prose, Vigny est un artiste assez inégal, surtout si on le compare à l'impeccable versificateur auquel le romantisme doit sa langue.

Moïse ^

Le soleil prolongeait sur la cime des tentes »

Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,

Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs,

Lorsqu'on un lit de sable il se couche aux déserts.

La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne.

Du stérile Nébo ^ gravissant la montagne,

Moïse, homme de Dieu, s'arrête, et, sans orgueil,

Sur le vaste horizon promène un long coup d'oeil.

n voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent ;

Puis au delà des monts que ses regards parcourent,

S'étend tout Galaad, Ephraîm, Manassé,

Dont le pays fertile à sa droite est placé ;

Vers le Midi, Juda, grand et stérile, étale

Ses sables où s'endort la mer occidentale ;

Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli.

Couronné d'oliviers, se montre Nephtali ;

Dans les plaines de fleurs, magnifiques et calmes,

Jéricho^ s'aperçoit, c'est la ville des palmes;

Et prolongeant ses bois^ des plaines de Phogor,

Le lentisque touffu s'étend jusqu'à Ségor,

Il voit tout Chanaan, et la terre promise.

Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise.

Il voit ; sur les Hébreux étend sa grande main.

Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.

* Extrait des Poèmes antiques et modernes. Comparez cette pièce avec le texte bibUqae. Ecrite en 1822, elle renferme une des conceptions pessimistes de Vigny. D'après lui, le génie est un don fatal qui isole l'homme i)armi ses semblables et le condamne au malheur. Rapprocher cela de la conception de Chatterton, Voir page 65, dans le I» volume de cet ouvrage (dernière édition).

* Montagne du pays de Moab, à l'est de la Judée, peut-être le Djebel-Neba d'aujourd'hui.

'Aujourd'hui Erihâ\ dans le récit biblique, Josué en fit tomber les murailles au son des trompettes des Lévites, Ce n'est aujourd'hui qu'un petit village. Les palmiers ne s y trouvent plus.

Or, dea champs de Moab couvrant la vaste enceinte, Pressés au large pied de la montagne sainte, Les enfants d'Israël s'agitaient au vallon Comme les blés épais qu'agite Taquilon, Dès l'heure où la rosée humecte l'or des sables Et balance sa perle au sommet des érables. Prophète centenaire, environné d'honneur, Moïsç était parti pour trouver le Seigneur; On le suivait des yeux aux flammes de sa tête, Et, lorsque du grand mont il atteignit le faîte, ^ Lorsque son front perça le nuage de Dieu Qui couronnait d'éclairs la cime du haut lieu, L'encens brûla partout sur des autels de pierre. Et six cent mille Hébreux courbés dans la poussière, A l'ombre du parfum par le soleil doré. Chantèrent d'une voix le cantique sacré, Et les fils de Lévi^ s'élevant sur la foule, Tel qu'un bois de cyprès sur le sable qui roule, Du peuple avec la harpe accompagnant les voix. Dirigeaient vers le ciel l'hymne du Roi des Rois.

Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place Dans le nuage obscur lui parlait face à face. Il disait au Seigneur : « Ne finirai-je pas ? Où voulez- vous encor que je porte mes pas? Je vivrai donc toujours puissant et solitaire? Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. Que vous ai-je donc fait pour être votre élu? J'ai conduit votre peuple où vous avez voulu. Voilà que son pied touche à la terre promise, De vous %, lui qu'un autre accepte l'entremise. Au coursier d'Israël qu'il attache le frein; Je lui lègue mon livre et la verge d'airain.

Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances. Ne pas me laisser homme avec mes ignorances, Puisque du mont Horeb^ jusques au mont Nébo Je n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau ?

* Troisième fils de Jacob ; la tribu d'Israël à laquelle il donna son nom fournissait les ministres de l'autel ou lévites.

*Mont de l'Arabie Pétrée, que les écrivains hébreux placent dans la presqu'île de Sinaï. C'est là que Dieu apparut à Moïse, d'après la tradition biblique.

Hélas ! vous m'avez fait sage parmi les sages ! Mou doigt du peuple errant a guidé les passages. J'ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois ; L'avenir à genoux adorera mes lois ; Des tombes des humains j'ouvre la plus antique, La mort trouve à ma voix une voix prophétique, Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations, Ma main fait et défait les générations. — Hélas ! je suis, Seigneur, puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!

Hélas ! je sais aussi tous les secrets des deux. Et vous m'avez prêté la force de vos yeux. Je commande à la nuit de déchirer ses voiles ; Ma bouche par leur nom a compté les étoiles, Et, dès qu'au firmament mon geste l'appela. Chacune s'est hâtée en disant ! « Me voilti. » J'impose mes deux mains sur le front des nuages Pour tarir dans leurs flancs la source des orages, J'engloutis les cités sous les sables mouvants ; Je renverse les monts sous les ailes des vents ; Mon pied infatigable est plus fort que l'espace ; Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe. Et la voix de la mer se tait devant ma voix. Lorsque mon peuple souffre, ou qu'il lui faut des lois, J'élève mes regards, votre esprit me visite ; La terre alors chancelle et le soleil hésite. Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux. Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux ; Vous m'avez fait vieillir puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

« Sitôt que votre souffle a rempli le berger,

Les hommes se sont dit : « Il nous est étranger ; »

Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,

Car ils venaient, hélas ! d'y voir plus que mon âme *.

J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir ;

Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.

M'enveloppant alors de la colonne noire,

J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,

* On remarofuera quelle profondeur de pensée il y a dans ce vers comme dans toute cette pidce.

90 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE

Et j'ai dit dans mon cœur : « Que vouloir à présent ? Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant, Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche. L'orage est dans ma voix, l'éclair est dans ma bouche ; Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous. Et quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux. O Seigneur! j'ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre ! »

Or, le peuple attendait, et, craignant son courroux, Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux ; Car, s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuage Roulaient et redoublaient les foudres de l'orage. Et le feu des éclairs, aveuglant les regards. Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts. Bientôt le haut du mont reparut sans Moïse. 11 fut pleuré. — Marchant vers la terre promise, Josué ^ s'avançait pensif, et pâlissant. Car il était déjà l'élu du Tout-Puissant.

Le cor^

J'ahne le son du cor, le soir, au fond des bois, Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois. Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille, , Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré, J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré ! Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Qui précédaient la mort des paladins antiques.

O montagne d'azur ! ô pays adoré !

Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées. Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées,

* Saccesscui' de Moïse ; c'est lui qui conquit la terre Je Chanaan, laquelle deviut la Palestine.

'Ce poème composé en 1835, est comme la paraphrase très originale du fond de la Chanson ûe Roland, le plus ancien poème français, écrit au Xle siècle, mais dont le manuscrit complet n'a été retrouvé qu'en 1837, à Oxford, par un savant français, Francisc^ue Michel. Vigny était officier quand il composa, à Pau, en présence des Pyrénées, cette poésie d'un patriotisme si noble et qui rend si bien la grandeur épique de Roland. Dans l'histoire, la bataille de Ronoevaux est une escarmouche sans importance ; la légende en a fait un des épisodes les plus remarquables de la lutto des Francs contre les Sarrasins, en Espagne.

ALFRED DE VIGNY 9i

Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons, Dont le front est de glace et le pied de gazons ! C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre Les airs lointains d'un cor mélancolique et tendre.

Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit, De cette voix d'airain fait retentir la nuit; A ses chants cadencés autour de lui se mêle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.

Une biche attentive, au lieu de se cacher. Se suspend immobile au sommet du rocher. Et la cascade unit, dans un chute immense, Son éternelle plainte aux chants de la romance.

Ames des chevaliers, revenez- vous encor? Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor ? Roncevaux! Roncevaiix! dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée !

Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui. Il reste seul debout, Olivier près de lui ; L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore. « Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More ^ ;

» Tous tes pairs sont couchés dans les eaux des torrents. » Il rugit comme un tigre, et dit ; « Si je me rends. Africain, ce sera lorsque les Pyrénées Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées.

— Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà. » Et du plus haut des monts un grand rocher roula. Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme, Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.

« Merci, cria Roland ; tu m'as fait un chemin. » Et, jusqu'au pied des monts le roulant d'une main, Sur le roc affermi comme un géant s'élance, Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.

' Le Sarrasin, le musulman, venu de la Mauritanie (nord de l'Afrique).

CHR£STOMATHI£ FRANÇAISE

Tranquilles cependant, Charlemagne } et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées, De Luz et d'Argélès se montraient les vallées.

L'armée applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de l'Adour ; Le vin français coulait dans la coupe étrangère ; Le soldat, en riant, parlait à la bergère.

Roland gardait les monts; tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes, Turpin disait, tenant les saintes amulettes : .

« Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu ; Suspendez votre marche ; il ne faut tenter Dieu. Par Monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.

» Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor. » Ici l'on entendit le son lointain du cor. L'empereur étonné, se jetant en arrière, Suspend du destrier * la marche aventurière .

« Entendez- vous ? dit-il. — - Oui, ce sont des pasteurs Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs, Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée Du nain vert Obéron ^, qui parle avec sa fée. »

Et l'empereur poursuit ; mais son front soucieux Est plus sombre et plus noir que l'orage de cieux. Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe, Le cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.

« Malheur ! c'est mon neveu ! malheur ! car si Roland

Appelle à son secours, ce doit être en mourant.

Arrière, chevaliers, repassons la montagne !

Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne î »

* (iliarlemagiie revenait en France après avoir vaincu les Sarrasins; dans l'histoire, son arrière-garde, commandée par Roland, fut défaite non par les Mores, mais par les Basques en 778.

' Cheval de bataille au moyen âge. Le palefroi était le cheval de parade.

' Roi des Elfes ou génies de l'air dans la mythologie Scandinave et dans les romans du moyen âge. Il a servi de thème à Shakesi^eare, à Wieland et à Weber.

Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux ; L'écume les blanchit; sous leurs pieds, Boncevaux * Des feux mourants du jour à peine se colore, A l'horizon lointain fuit l'étendard du More.

« Turpin, n'as tu rien vu dans le fond du torrent ?

— J'y vois deux chevaliers : l'un mort, l'autre expirant. Tous deux sont écrasés sous une roche noire;

Le plus fort, dans sa main, élève un cor d'ivoire, Son âme en s'exhalant nous appela deux fois. » Dieu ! que le son du cor est triste au fond des bois !

L'implacable naturel

Eva, qui donc es-tu ? Sais-tu bien ta nature ? Sais* tu quel est ici ton but et ton devoir? Sais-tu que, pour punir l'homme, sa créature, D'avoir porté la main sur l'arbre du savoir. Dieu permit qu'avant tout, de l'amour de soi-même. En tout temps, à tout âge, il fît son bien suprême, Tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir?

Mais, si Dieu près de lui t'a voulu mettre, ô femme! Compagne délicate! Eva! sais-tu pourquoi? C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre âme, Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi :

— L'enthousiasme pur dans une voix suave. C'est afin que tu sois son juge et son esclave Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.

Ta parole joyeuse a des mots despotiques; Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort, Que les rois d'Orient ont dit dans leurs cantiques ^ Ton regard redoutable à l'égal de la mort; Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides...

— Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides, Cède sans coup férir aux rudesses du sort.

* Col des Pyrénées occidentales, dans la Navarre ; on y voit le rocher que Roland aurait fendu en voulant briser son épéc et qu'on appelle u la brèche de Roland ».

* Ce morceau est la troisième partie de la pièce intitulée : La Maison du berger, dans Les Destinées (1843-1864). £n 1899, quand j'ai fait paraître la première édition de cette chrestomathie, j'avais hésité a lui donner ce titre : L'implacable nature; j'ai vu depuis que quelques auteurs ont reproduit la pièce en adoptant mou titre, d'où j'ai, conclu qu'il était bien choisi.

* Allusion au Cantique des Cantiques de Salomon.

94 CIlttESTOMATHIK FRANÇAISK

Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles, Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui. Le sol meurtrit ses pieds, l'air fatigue ses ailes, Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui ; Parfois, sur les hauts lieux d'un seul élan posée, Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.

Mais aussi tu n'as rien de nos lâches prudences. Ton cœur vibre et résonne au cri de l'opprimé. Comme dans ime église aux austères silences L'orgue entend un soupir et soupire alarmé. Tes paroles de feu meuvent les multitudes, Tes pleurs lavent l'injure et les ingratitudes. Tu pousses par le bras l'homme... Il se lève armé.

C'est à toi qu'il convient d'ouïr les grandes plaintes

Que l'humanité triste exhale sourdement.

Quand le cœur est gonflé d'indignations saintes

L'air des cités l'étouffé à chaque battement.

Mais de loin les soupirs des tourmentes civiles,

S'unissant au-dessus du charbon noir des villes.

Ne forment qu'un grand mot qu'on entend clairement.

Viens donc ! le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole

Qui f entoure d'azur, t'éclaire et te défend ;

La montagne est ton temple et le bois sa coupole,

L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent,

Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire

Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire;

La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.

Eva, j'aimerai tout dans les choses créées.

Je les contemplerai dans ton regard rêveur

Qui partout répandra ses flammes colorées,

Son repos gracieux, sa magique saveur :

Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure,

Ne me laisse jamais seul avec la Nature * ;

Car je la connais trop poiir n'en pas avoir peur.

* Une face de la philosophie du poète ressort très bien de ces vers où il a mis à la fois sa haine de la nature cruelle et son amour pour la créature passagère qui, seule, peut consoler un peu d'après lui.

Al.FREt) DE VIGNY 9r>

Elle me dit : « Je suis l'impassible théâtre

Que ne peut remuer le pied de ses acteurs;

Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre,

Mes colomies de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine

Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

» Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre

A côté des fourmis les populations ;

Je ne dislangue pas leur terrier de leur cendre,

J'ignore en les portant les noms des nations.

On me dit ime mère et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,

Mon printemps ne sent pas vos adorations. .

» Avant vous, j'étais belle et toujours parfumée, J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers, Je suivais dans les cieux ma route accoutumée, Sur l'axe harmonieux des divins balanciers. Après vous, traversant l'espace où tout s'élance, J'irai seule et sereine, en im chaste silence. Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers. »

C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe.

Et dans mon cœur alors je la hais et je vois

Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe

Nourrissant de leurs sucs la racine des bois,

Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :

a Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes, .

Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »

Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse, Ange doux et plaintif qui parle en soupirant? Qui nidtra comme toi portant une caresse Bans chaque éclair tombé de ton regard mourant, Dans les balancements de ta tête penchée. Dans ta taille dolente et mollement couchée. Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant?

Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse

Sur nos pieds, sur nos fronts, puisque c'est votre loi ;

Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse,

L'homme, humble passager, qui dut vous être un roi ;

î)f; CHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines, J*aime la majesté des souffrances humaines ; Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.

Mais toi, ne veux-tu pas^ voyageuse indolente, Rêver sur mon épaule, en y posant ton front? Viens du paisible seuil de la maison roulante Vois ceux qui sont passés et ceux qui passeront. Tous les tableaux humains qu'un esprit pur m'appoi-te S'animeront pour toi quand devant notre porte, . Les grands pays muets longuement s'étendront.

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre Sur cette terre ingrate où les morts ont passé; Nous nous parlerons d'eux à l'heure ou tout est sombre, Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver, appuyée aux branches incertaines, Pleurant, comme Diane * au bord de ses fontaines, Ton amour taciturne et toujours menacé.

La mort du loup^

Les nuages couraient sur la lune enflammée Comme sur l'incendie on voit fuir la fumée. Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon. Nous marchions, sans parler, dans l'humide gazon Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes, Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes ^ Nous avons aperçu les grands ongles marqués Par les loups voyageurs que nous avions traqués. Nous avons écouté, retenant notre haleine Et le pas suspendu. — Ni le bois ni la plaine Ne poussaient un soupir dans les airs ; seulement La girouette ^ en deuil criait au firmament ; Car le vent, élevé, bien au-dessus des terres, N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires,

^ Diane, en grec Artémis, était appelée aussi Phœbé; elle personnifiait la lune; c'était la déesse de la chasteté.

• Extrait des Destinées^ composé en 1843. C'est l'exposé saisissant du stoïcisme noblement hautain du poôte.

• Contrée située au sud-ouest de la France ; elle forme le département du mdme nom. Elle est caractéris^ée par des dunes ou collines de sable qu'on a fixées en y plantant, non des sapins proprement dit, mais des pins maritimes.

• En allemand, Wetterfahne; en anglais, weathercock; en italien, handemola.

AliFRED DE VIGÎTY 9?

Et les chênes d'en bas, contre les rocs penchés,

Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.

Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la fcête,

Le plus vieux des chasseurs qui s'étaient mis en quête

A regardé le sable en s'y couchant ; bientôt,

Lui que jamais ici on ne vit en défaut,

A déclaré tout bas que ces marques récentes

Annonçaient la démarche et les griffes puissantes

De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.

Nous avons tous alors préparé nos couteaux.

Et, cachant nos fusils et leurs luenrs trop blanches.

Nous allions pas à pas en écartant les branches.

Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient,

J'aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient.

Et je vois au-delà quatre formes légères

Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,

Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,

Quand le maître revient, les lévriers joyeux.

Leur forme était semblable et semblable la danse ;

Mais les enfants du loup se jouaient en silence, ,

Sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi.

Se couche dans ses murs l'homme leur ennemi.

Le père était debout, et plus loin, contre un arbre

Sa louve reposait comme celle de marbre

Qu'adoraient les Romains, et dont les flancs velus

Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.

Le loup vient et s'assied, les deux jambes dressées,

Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées,

n s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris.

Sa retraite coupée et tous ses chemins pris;

Alors il a saisi, dans sa gorge brûlante.

Du chien le plus hardi la gorge pantelante.

Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer.

Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair.

Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles.

Se croisaient en plongeant dans ses larges, entrailles,

Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé,

Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.

Le loup le quitte alors et puis il nous regarde :

Les couteaux lui restaient aux flancs jusqu'à la garde^

Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;

Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant.

GHRB8T. FR. POÈTES

98 CHBESTOMATHIE ÏÎIANÇAISE

Il nous regarde encore, ensuite £1 se recouche, Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche, Et, sans daigner savoir comment il a péri, Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,

Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre

A poursuivre sa louve et ses fils, qui tous trois,

Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois.

Sans ses deux louveteaux, la belle et sombre veuve .

Ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;

Mais son devoir était de les sauver, afin

De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,

A ne jamais entrer dans le pacte des villes

Que l'homme a fait avec les animaux serviles

Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher.

Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'hommes.

Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes!

Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,

C'est vous qui le savez, sublimes animaux !

A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse.

Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse.

— Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,

Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur!

Il disait : a Si tu peux, fais que ton âme arrive,

A force de rester studieuse et pensive.

Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté

Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.

Gémir, pleurer, prier, est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Œuvres à lire de Vigny (Delagrave, éditeur : Poésies complètes (1823-1854), dont une partie, Les Destinées, n'a été publiée qu'en 1863. Pour ses œuvres en prose, voirie premier volume de la Chrestomathie . — Critiques à consulter : Sainte-Beuve, Portraits contemporains (1826-1835) et Nouveaux lundis (1864) j Emile Montégut, Nos morts contemporains (1867J; E. Faguet, XIX» siècle; M. Guyau, L*a7^ au point de vue sociologique; F. Brunetière, Essais sur la littérature contemporaine (1891) elf Y Evolution de la poésie lyrique (1893); Maurice Paléologue, Alfred de Vigny (1891); Dorison, Alfred de Vigny, poète philosophe (1892): Léon Séché, Alfred de Vigny et son temps (1902); F. Hémon, Alfred de Vigny (1905;; Ernest Dapuy, AU> fredde Vigny, ses amitiés, son râle littéraire (1910); Emile Lauvrière, Alfred de Vigny, sa vie et son œuvre (1910); Baldensperger, A. de Vigny (1912).

m et mort à Paris, 1810-1857.

Quand pararent, en 1829, ses premières poésies, c'était un enfant gâté, mondain, léger, avide de plaisir et quelque peu libertin. Sa fraîcheur d*imagination, sa fantaisie piquante, son ironie légère, sa gaminerie un peu débridée et la pointe de mélancolie, qui perçait déjà dans ses œuvres, annonçaient un poète original, mais nullement un grand poète. Après 1838> il connut la passion déçue, la douleur amère, la désespérance profonde ; c'est alors que son génie poétique s'exprima dans des œuvres où éclatèrent son admirable sensibilité et la puissance de son lyrisme. Il est le poète par excellence de l'amour et de la douleur. Sa vie fut en somme banale et absurde, puisqu'il chercha dans l'ivresse Toubli de ses souffrances ; mais, du moins, en comprit-il lui-même la folie et le profond néant. Des incidents, en somme assez vulgaires, de son existence manquée, il tira d'admirables thèmes élégiaques, parce que sa douleur était très sincère et que son génie l'emporta d'un coup d'aile dans ces régions où l'&me se transfigure au souffle de la haute poésie. Dans ses Nuits, ce n'est plus son propre cœur qu'il nous montre, saignant et désespéré, c'est le cœur de l'homme même, aux orageuses années de la jeunesse, pendant cette aurore incertaine de la vie, traversée souvent de tant de déceptions et de souffrances. Musset fut doublement le poète de la jeunesse, car à trente ans il avait produit presque toutes ses œuvres ; ensuite il fut comme un bel arbre précoce dont la sève s'est épuisée. Dans le romantisme, il représente surtout l'élégie lyrique en ce qu'elle a de plus poignant et de plus vrai.

Ballade à la lune^.

C'était, dans la nuit brune, Sur le clocher jauni,

La lune, Comme un point sur un i.

Lune, quel esprit sombre Promène au bout d'un fil,

Dans l'ombre, Ta face et ton profil?

Es-tu rœil du ciel borgne?

Quel chérubin cafard Nous lorgne Sous ton masque blafard?

* Extrait des Premières Poésies (1829-1885). — Cette pièce, d'une fantaisie un peu gamine, eut un grand succès dans le Cénacle romantique ; elle fut pour Musset l'aurore de la gloire.

N'es-ta rien qu'une boule?

Qu'un grand faucheux ^ bien gras

Qui roule Sans pattes et sans bras?

Es-tu, je t'en soupçonne, Le vieux cadran de fer

Qui sonne L'heure aux damnés d'enfer?

Sur ton front qui voyage.

Ce soir ont-ils compté

Quel fige A leiir éternité?

Est-ce un ver qui te ronge, Quand ton disque noirci

S'allonge En croissant rétréci ?

Qui t'avait éborgnée L'autre nuit? T'étais-tu

Cognée A quelque arbre pointu?

Car tu vins, pâle et morne, Coller sur mes carreaux

Ta corne, A travers les barreaux.

Va, luné moribonde, Le beau corps de Phœbé

La blonde Dans la mer est tombé.

Tu n'en es que la face, Et déjà, tout ridé,

S'efface Ton front dépossédé.

Rends-nous la chasseresse, Blanche, au sein virginal,

Qui presse Quelque cerf matinal !

Grosse araignée à pattes longues et veines.

Oh ! SOUS le vert platane, Sous les frais coudriers,

Diane S Et ses grands lévriers !

Le chevreau noir qui doute, Pendu sur un rocher,

L'écoute, L'écoute s'approcher.

Et, suivant leurs curées, Par les vaux, par les blél,

Les prées V Les chiens s*en sont allés.

Oh! le soii-, dans la brise, Phœbé, sœur d'Apollo,

Surprise, A l'ombre, un pied dans l'eau !

Phœbé qui, la nuit dose, Aux lèvres d'un berger

Se pose, Comme un oiseau léger.

Lune, en notre mémoire.

De tes belles amours^

L'histoire T'embellira toujours.

Et toujours rajeunie, Tu seras du passant

Bénie, Pleine lune ou croissant.

T'aimera le vieux pâtre, Seul, tandis qu'à ton front

D'albâtre Les dogues aboieront.

^ Diane, Phœbé ou ArtéiHis, présidait aussi à la chasse. (Voir page 9^.)

» Les prairies, mot archaïque, pour prés. Prée (féminin) représente le pluriel latin prata, tandis que pré (masculin) représente le singulier pratum.

» AllasioD à l'amour que Diane aurait éprouvé pour le berger Eûdymioii .

lUa • ••• • • • tHilÉÎ^OjJIATHIE FRANÇAISE

Dans son grand bâtiment

Qui flotte Sous le clair firmament!

Et la fillette preste Qui passe le buisson,

. Pied leste En chantant sa chanson.

Gomme im ours à la chaîne.

Toujours sous tes yeux bleus.

Se traîne L'Océan montueux.

Et qu'il vente ou qu'il neige, Moi-même, chaque soir,

Que fais-je, Venant ici m'asseoir ?

Je viens voir à la brune *, Sur le clocher jauni,

La lune, Comme un point sur un t.

L'Etoile de ^amoar^

Pâle étoile du soir, messagère lointaine, Dont le front sort brillant des voiles du couchant, De ton palais d'azur, au sein du firmament, Que regardes-tu dans la plaine ?

La tempête s'éloigne, et les vents sont calmés. La forêt, qui frémit, pleure sur la bruyère ; Le phalène doré, dans sa course légère, Traverse les prés embaumés.

Que cherches-tu sur la terre endormie?

Mais déjà vers les monts je te vois t'abaLsser; Tu fuis en souriant, mélancolique amie.

Et ton tremblant regard est près de s'effacer.

* Le moment du jour où il oommence à faire hrun. En anglais, ihe dusk; en allemand, die Abenddammerung ; en italien, il crepttacolo.

* Extrait du poème intitulé Le Sauïp, dans les Premières poésies.

Etoile qui descends sur la verte colline, Triste larme d'argent du manteau de la Nuit, Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine, Tandis que pas à pas son long troupeau le suit, — Etoile, où t'en vas-tu, dans cette nuit immense? Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux? Où fen vas-tu si belle, à l'heure du silence. Tomber comme une perle au sein profond des eaux? Ah I si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux, • Avant de nous quitter, im seul instant arrête ; — Etoile de l'amour, ne descends pas des cieux I

Le sujet de cette poésie» d'une sentimentalité si pénétrante, a été traité antérieurement à Musset, d'ailleurs d'une manière assez plate, par Marie-Joseph Ghénier, mais celui-ci l'avait lui*môme emprunté à VOssian de Macpherson, dont Musset s'est inspiré directement. Voici la pièce de Ghénier :

Etoile de la nuit, dont la tête brillante Sort du nuage épais qui rembrunit les cieux ; Astre qpii, parcourant ta route étincelante, Imprimes sur l'azur tes pas silencieux.

Que regardes-tu dans la plaine ?

Le vent du jour retient son orageuse haleine; On entend s'éloigner le fracas du torrent ; Au pied du roc le flot tombe expirant; Les insectes du soir font distinguer à peine

Un monotone et léger bruit ; Belle compagne de la nuit, Que regardes-tu dans la plaine ?

Mais déjà sur le bord des cieux En souriant tes feux s'abaissent; Autour de toi les flots se pressent, Baignent et moUement caressent Tes cheveux blonds et radieux.

Voici maintenant la traduction du poétique passage d'Ossian, dont Musset, dans sa nouvelle Frédéric et Bernerette, a dit lui-même s'être inspiré ; il se trouve au commencement du poème intitulé Les chants de Selma :

« Blanche étoile, chaste regard de la nuit, diamant lumineux au front d'azur du crépusoale» que vois-tu dans la plaine ? Les bruits du jour ont cessé ; les vents se taisent ; l'écho du torrent semble s'évanouir; les vagues, aplanies, rampent au pied des rochers ; les moucherons, voltigeant parmi les parfums du soir, remplissent de bourdonnements le silence des airs. Etoile brillante, que vois-tu dans la plaine ? Mais déjà ta douce lueur descend peu à peu sur les bords de l'horizon. Les flots de la mer s'entr'ouvrent pour te recevoir et baigner, ô fille du ciel, ta chevelure argentée I

Adieu, étoUe silencieuse; que le feu de mon génie s'allume à ta place ^. »

* Sur OsHan, voir le !•' volume (Prosateurs) de cette Ghrestomathie , note 2, page aO.

.TOHATUIE FRANÇAISE

agtigB du oœnr *.

cette langue immortelle, hëme, et je le dis tout bas; Elle a cela pour elle nps n'en ont pu faire cas, ieu, — qu'elle est limpide et belle, et ne la parle pas. , vous qui voulez sans cesse is un couteau de bois ; iui à de certains endroits, ux cherche, dans son ivresse, is pleurs de sa maîtresse, s doux sons de sa voix ; ur qui parle et qui soupire

- c'est le cœur qui se fond ; i, se découvre et respire, ur le sommet d'un moût.

r, quand tous en voudrez rire, ilaisir qu'ils nous font I

? La muse est toujours belle, ëme pour l'impuissaut; is, c'est notre amour pour elle, tieaux, battez de l'aOe ; lorsqu'en voua poussant est qu'il eu redescend.

— débrouillez la quenouille, m bœuf d'une grenouille ; ît de dire : « J'y crois ! n irrezy les doigts;

que l'incrédule y fouille, st est monté sur la croix '.

vre est-il donc autre chose u'on raconte uu instant ; et s'envole; — une rose jette, et qui meurt en tombant; — ,vec lequel on cause, ; moitié l'écoutant?

ALFBED DE MUSSET 105

Aujourd'hui, par exemple, il plaît à ma cervelle De rimer en sixains le conte que voici. Va-t-on le maltraiter et lui chercher querelle? Est-ce sa faute, à lui, si je l'écris ainsi? Byron *, me direz-vous, m'a servi de modèle. Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci ? ^

lisez les Italiens, vous verrez s'il les vole. Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous. Il faut être ignorant comme un maître d'école Pour se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n'ait pu dire avant vous. C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.

Ah I pauvre Laforêt ^ qui ne savais pas lire, Quels vigoureux soufflets ton nom seul a donnés Au peuple travailleur des discuteurs damnés! Molière t'écoutait lorsqu'il venait d'écrire. Quels mépris des humains dans le simple et gros riie Dont tu lui baptisais ses hardis nouveau-nés !

Il ne te lisait pas, dit-on, les vers d'Alceste *; Si je les avais faits, je te les aurais lus. L'esprit et les bons mots auraient été perdus ; Mais les meilleurs accords de l'instrument céleste Seraient allés au cœur comme ils en sont venus. J'aurais dit aux bavards du siècle : « A vous le reste. »

Pourquoi donc les amants veillent-ils nuit et jour ? Pourquoi donc le poète aime-t-il sa souffrance ? Que demandent-ils donc tous les deux en retour? Une larme, ô mon Dieu, voilà leur récompense ; Voilà pour eux le ciel, la gloire et l'éloquence, Et par là le génie est semblable à l'amour.

La désespérance moderne ^

Regrettez- vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux ;

* Voir pins haut page 20.

* Il y a eu trois portes italiens de ce nom ^trois frères) ; il s'agit ici du seoond frère, Luigi Pulci (1432-1484). autour du célèbre poème chevaleresque Morgante Maggiore^ à la fois épique et bouffon.

* La servante de Molière, le génial auteur comique du Xyil« siècle (1622-1678).

* Principal personnage du Misanthrope de Molière (1666).

* Extrait des Poésies nouvelles (1833). — Musset a eu, au milieu de ses doutes et 4e ses souffrances, le regret de la foi perdue ; il a éloquemment exprimé ce sentiment et son admiration pour le christianisme consolateur.

106 CHRESTOMATmE FRANÇAISE

OÙ Vénus Astarté \ fille de l'onde amère,

Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère,

Et fécondait le monde en tordant ses cheveux?

Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives

Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux,

Et d'un édat de rire agaçaient sur les rives

Les Faunes ' indolents couchés dans les roseaux ;

Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse ^ ;

Où du nord au midi, sur la création,

Hercule * promenait l'étemelle justice.

Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion;

Où les Sylvains moqueurs, dans l'écorce des chênes,

Avec les rameaux verts se balançaient au vent,

Et sifflaient dans Técho la chanson du passant ;

Où tout était divin/ jusqu'aux douleurs humaines ;

Où le monde adorait ce qu'il tue aujourd'hui ;

Où quatre mille dieux n'avaient pas un athée ;

Où tout était heureux excepté Prométhée *,

Frère aine de Satan, qui tomba comme lui?

— Et quand tout fut changé, le ciel, la terre et l'homme.

Quand le berceau du monde en devint le cercueil,

Quand l'ouragan du Nord sur les débris de Rome

De sa sombre avalanche étendit le linceuL

Regrettez- vous le temps où d'un siècle barbare

Naquit un siècle d'or, plus fertile et plus beau?

Où le vieil univers fendit avec Lazare

De son front rajeuni la pierre du tombeau?

Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances

Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchanté ;

Où tous nos monuments et toutes nos croyances

Portaient le manteau blanc de leur virginité ;

Où sous la main du Christ, tout venait de renaître;

Où le palais du prince et la maison du prêtre,

^ Vénus Astarté ou Aphrodite, née de l'écume de la mer, déesse de la beauté et de l'amour, mère de Gupidon (en grec Eros) ou l'Amour,

* Les nymphes étaient des déesses secondaires, qui symbolisaient le charme de la nature. Les faunes ou sylvains, ou plutôt les satyres, symbolisaient les forces brutales.

* Jeune homme d'une grande beauté qui vit son image dans une source et en devint amoureux ; U mourut de mélancolie et fut changé en fleur.

* Hercule, en grec Héraclès, demi-dieu célèbre pour les douze travaux qu'U accomplit. Il symlKilisait la force et le devoir.

* Le plus célèbre des Titans ; il forma un homme avec du limon et déroba une parcelle du feu du ciel pour l'animer. Jupiter le fit clouer sur le Caucase oh un vautour devait lui ronger les entrailles indéfiniment. Hercule tua le vautour et délivra Prométhée.

Portant la même croix sur leur front radieux, Sortaient de la montagne en regardant les cieux; Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre ^ S*agenouillant au loin dans leurs robes de pierre, Sur Porgue universel des peuples prosternés Entonnaient l'hosanna des siècles nouveau-nés? Le temps où se faisait tout ce qu*a dit Thistoire; Où sur les saints autels les crucifix d'ivoire Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait ; Où la Vie était jeune, — où la mort espérait?

0 Christ ! je ne suis pas de ceux que la prière Dans tes temples muets amène à pas tremblants; Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire, En se frappant le cœur, baiser tes pieds sanglants ; Et je reste debout sous tes sacrés portiques, Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux, Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques, Comme au souffle du nord un peuple de roseaux. Je ne crois pas, ô Christ ! à ta parole sainte ; Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte ; Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux. Maintenant le hasard promène au sein des ombres De leurs illusions les mondes réveillés; L'esprit des temps passés, errant sur leurs décombres, Jette au gouffre étemel tes anges mutilés. Les clous de Golgotha * te soutiennent à peine ; Sous ton divin tombeau le sol s'est dérobé : Ta gloire est morte, ô Christ! et sur nos croix d'ébène Ton cadavre céleste en poussière est tombé !

Eh bien! qu'il soit permis d'en baiser la poussière, Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi. Et de pleurer, ô Christ ! sur cette froide terre Qui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi ! Oh! maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie ? Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie ! Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera? Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira?

* n s'agit ici des célèbres cathédrales de Cologne, de Strasbourg, de Paris et Rome.

* Le Gk>lgotha ou le Calvaire est la colline près de Jérusalem, où Jésus fui crucifié .

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108 OHRBSTOKÀTHIE FRANÇAISE

Nous sommes aussi vieux qu'au jour de ta naissance,

Nous attendons autant, nous avons plus perdu.

Plus livide et plus froid, dans son cercueil immense.

Pour la seconde fois Lazare est étendu.

Où donc est le Sauveur pour entr'ouvrir nos tombes ?

Où donc le vieux saint Paul ^ haranguant les Romains,

Suspendant tout un peuple à ses haillons divins ?

Où donc est le Cénacle?' Où donc les Catacombes?*

Avec qui marche donc Tauréole de feu?

Sur quels pieds tombez- vous, parfums de Madeleine?

Où donc vibre dans Tair une voix plus qu'humaine?

Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu ?

La Terre est aussi vieille, aussi dégénérée,

EUe branle une tête aussi désespérée

Que lorsque Jean * parut sur le sable des mers.

Et que la moribonde, à sa parole sainte.

Tressaillant tout à coup comme une femme enceinte,

Sentit bondir en elle un nouvel univers.

Les jours sont revenus de Claude et de Tibère*;

Tout ici, comme alors, est mort avec le temps.

Et Saturne® est au bout du sang de ses enfants ;

Mais l'espérance humaine est lasse d'être mère,

Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaité,

EUe fait son repos de sa stérilité.

Une bonne fortune ^

C'est un fait reconnu, qu'une bonne fortune Est un sujet divin pour un in-octavo.

• Juif qui, touché de la grâce sur le chemin de Damas, se convertit au christianisme et devint l'apôtre des Gentils; il fut décapité à Rome sous Néron. C'est lui qui a contribué le plus à propager le christianisme.

• Salle à. manger où Jésus fit le repas dont la commémoration est devenue l'Eucharistie chez les catholiques et la Cène chez les protestants.

» Souterrain près de Rome où les premiers chrétiens persécutés pratiquaient leur culte.

• Il s'agit ici, non de l'apôtre, auteur du 4* évangile d'après les historiens catholiques, mais de Jean-Baptiste, que les traditions évangéliques représentent comme le précurseur de Jésus. Il fut décapité en l'an 30 par ordre d'Hérode.

•Claude, l'un des plus mauvais empereurs, de 41 à 54. 11 fut empoisonné par Agrippine, mère de Néron. Tibère, second empereur romain (14-87), célèbre par ses cruautés.

• Saturne ou Kronos, ayant obtenu de son frère Titan la faveur de régner à sa place, lui promit en échange de faire périr toute sa postérité mâle. 11 symbolise le Temps qui consume sans relâche les années.

'Cette pièce, extraite des Poésies nouvelles, a été écrite en 1834; elle fait voir une autre face du talent poétique de Musset : son badina^p h la fois ironique et sentimental et sa fantaisie charmante.

'jav"*""^

Ainsi donc, bravement, je vais en conter une : Le scandale est de mode; il se relie en veau. C'est un goût naturel, qui va jusqu'à la lune ; Depuis Endymion S on sait ce qu'elle vaut.

Ce qu'on fait maintenant, on le dit ; et la cause En est bien excusable : on fait si peu de chose ! Mais, si peu qu'il ait fait, chacun trouve à son gré De le voir par écrit dûment enregistré ; Chacun sait aujourd'hui quand il fait de la prose % Le siècle est, à vrai dire, im mandarin lettré.

U faut en convenir, l'antique Modestie

Faisait bâiller son monde, et nous n'y tenions plus.

Grâce à Dieu, pour New- York elle est enfin partie ;

C'était im vieux rameau de l'arbre de la vie :

Et tant de pauvres gens, d'ailleurs, s'y sont pendus,

Qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait les bras rompus.

Le scandale, au contraire, a cela d'admirable, Qu'étant vieux comme Hérode, il est toujours nouveau ; Que voilà cinq mille ans qu'on le trouve adorable : Toujours frais, toujours gai, vrai Tithon^ de la Fable, Que l'Aurore, au lever, rend plus jeime et plus beau, Et que Vénus, le soir, endort dans un berceau .

Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Allemagne. Vous savez, en été, comme on s'ennuie ici ; En outre, pour mon compte, ayant quelque souci, Je m'en fus prendre à Bade * un semblant de campagne. (Bade est un parc anglais fait sur une montagne, Ayant quelque rapport avec Montmorency*.)

Vers le mois de juillet, quiconque a de l'usage Et porte du respect au boulevard de Gand*,

Endymion^ b.erger de Carie, que Diane aima.

• Âllnsion au Bourgeois gentilhomme, de Molière, qui « pendant quarante ans avait fait de la prose sans le savoir. »

•Prince troyen, frère de Priam. Il fut aimé par l'Aurore, qui demanda à Jupiter de le rendre immortel ; mais elle avait oublié de demander en mime temps l'éternelle jeunesse, et Tithon fut tellement cassé que la vie devint un supplice pour lui. A sa prière, il fut changé en cigale.

• Bade ou Baden-Baden, ville du grand-duché de ce nom ; la maison de jeu dont parle Musset n'y existe plus.

•Petite viUe de Seine-et-Oise ; près de là est l'Ermitage, où -mourut Rousseau.

•Le boulevard des mondains élégants et de la hante société d'alors.

110 CHBESÏOMATHIE FRANÇAISE:

Sait que le vrai bon ton ordonne absolument A tout être créé possédant équipage De se précipiter sur ce petit village, Et de s'y bousculer impitoyablement.

Les dames de Paris savent par la gazette

Que l'air de Bade est noble et parfaitement sain.

Comme on va chez Herbault faire un peu de toilette,

On fait de la santé là-bas ; c'est une emplette :

Des roses au visage, et de la neige au sein ;

Ce qui n'est défendu par aucun médecin.

Bien entendu, d'ailleurs, que le but du voyage Est de prendre les eaux ; c'est un compte réglé. D'eaux, je n'en ai point vu lorsque j'y suis allé ; Mais qu'on en puisse voir, je n'en mets rien en gage ; Je crois même, en honneur, que l'eau du voisinage A, quand on l'examine, un petit goût salé.

Or, comme on a dansé tout l'hiver, on est lasse ;

On accourt donc à Bade avec l'intention

De n'y pas soupçonner l'ombre d'un violon.

Mais dès qu'il y fait nuit, que voulez- vous qu'on fasse?

Personne au Vieux Château, personne à la Terrasse ;

On entre à la maison de Conversation.

Cette maison se trouve être un gros bloc fossile. Bâti de vive force à grands coups de moellon; C'est comme un temple grec, tout recouvert en tuile, Une espèce de grange avec un péristyle. Je ne sais quoi d'informe et n'ayant pas de nom : Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon.

J'ignore vers quel temps Belzébuth^ l'a construite. Peut-être est-ce un mammouth du règne minéral. Je la prendrais plutôt pour quelque aérolithe, Tombé un jour de pluie, au temps du camavaL Quoi qu'il en soit du moins, les flancs de l'animal Sont construits tout à point pour l'âme qui l'habite.

Cette âme, c'est le jeu '; mettez bas le chapeau ; Vous qui venez ici, mettez bas l'espérance.

*■ Le prince des démons, l'inspirateur du mal.

2 Cette description du jeu et des malheurs qu'il entraine est saisissante de vi^rité et de force.

Derrière ces piliers^ dans cette salle immense, S'étale un tapis vert, sur lequel se balance Un grand lustre blafard au bout d'un oripeau Que dispute à la nuit une pourpre en lambeau.

Là, du soir au matin, roule le grand peut-être, Le hasard, noir flambeau de ces siècles d'ennui, Le seul qui dans le ciel flotte encore aujourd'hui. Un bal est à deux pas ; à travers la fenêtre, On le voit çà et là bondir et tiisparaître Comme un chevreau lascif qu'une abeille poursuit.

Les croupiers nasillards chevrotent en cadence, Au son des instruments, leurs mots mystérieux ; Tout est joie et chansons; la roulette * commence : Ils lui donnent le branle, ils la mettent en danse, Et, ratissant gaîment l'or qui scintille aux yeux, Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux.

L'abreuvoir est public, et qui veut vient y boire. J'ai vu les paysans, fils de la Forêt Noire, Leurs bâtons à la main, entrer dans ce réduit : Je les ai vus penchés sur la bille d'ivoire. Ayant à travers champs couru toute la nuit. Fuyards désespérés de quelque honnête lit;

Je les ai vus debout, sous la lampe enfumée, Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux. Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux, Poser sur les râteaux la sueur d'une année, Et là, muets d'horreur devant la Destinée, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux !

Dirai-je qu'ils perdaient? Hélas! ce n'était guères C'était bien vite fait de leur vider les mains. Ils regardaient alors toutes ces étrangères. Cet or, ces voluptés, ces belles passagères. Tout ce monde enchanté de la saison des bains. Qui s'en va sans poser le pied sur les chemins.

Ils couraient, ils partaient, tout ivres de liunière, Et la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau.

* En anglais, the rolly-polly; en allemand, dos Roulette; en italien, la roîlina.

112 ClIRESTOMATHIE FBAKÇAISË

Ces mains vides, ces mains qui labouraient la terre, n fallait les étendre, en rentrant au hameau, Pour trouver à tâtons^ les murs de la chaumière. L'aïeule au coin du feu, les enfants au berceau !

O toi, Père immortel, dont le Fils s'est fait homme. Si jamais ton jour vient. Dieu juste, ô Dieu vengeur!... J'oublie à tout moment que je suis gentilhomme. Revenons à mon fait : tout chemin mène à Rome. Ces pauvres paysans (pardonne-moi, lecteur), Ces pauvres paysans, je les ai sur le cœur.

Me voici donc à Bade : et vous pensez, sans doute, Puisque j'ai commencé par vous parler du jeu, Que j'eus pour premier soin d'y perdre quelque peu. Vous ne vous trompez pas, je vous en fais l'aveu. De même que pour mettre une armée en déroute, n ne faut qu'un poltron qui lui montre la route^

De même, dans ma bourse, il ne faut qu'un écu

Qui tourne les talons, et le reste est perdu.

Tout ce que je possède a quelque ressemblance

Aux moutons de Panurge ^ : au premier qui commence,

^oilà Panurge à sec et son troupeau tondu.

Hélas I le premier pas se fait sans qu'on y pense.

Ma poché est comme une île escarpée et sans bords ", On n'y saurait rentrer quand on en est dehors. Au moindre fil cassé, l'écheveau se dévide : Entraînement funeste et d'autant plus perfide. Que j'eus de tous les temps la sainte horreur du vide, Et qu'après le combat je rêve à tous mes morts.

Un soir, venant de perdre une bataille honnête, Ne possédant plus rien qu'un grand mal à la tête.

* En allemand, im Finstern; en italien, tentoni; en anglais, irresolutêly.

* Personnatre comique du roman de Rabelais Pantagruel. Pour se venger du marchand Diudeoault <|ui l'avait insulté, il acheta et j^ta à la mer l'un des montons que celui-ci transportait dans un navire ; aussitôt tous les autres lùontons, par esprit dimitation, stupidement se jetèrent dans les flots à la suite du premier. Musset parait ici n'avoir qu'un vague souvenir de cet épisode comique.

* Paraphrase ironique d'un vers de Boileau : « L'honneur est comme une île escarpée et sans bord . »

ALFRED DE MUSSET 11 -/ upl

Je regardais le ciel, étendu sur un banc, Et songeais, dans mon âme, aux héros d'Ossian K Je pensai tout à coup à faire une conquête ; Il tressaillit en moi des phrases de roman.

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Comme j'en' étais là de mon raisonnement,

Enfoncé jusqu'au cou dans cette rêverie,

Une bonne passa, qui tenait un enfant.

Je crus m'apercevoir que le pauvre innocent \ ''§

Avait dans ses grands yeux quelque mélancolie. ^

Ayant toigours aimé cet âge à la folie.

Et ne pouvant souffrir de le voir maltraité.

Je fus à la rencontre, et m'enquis de la bonne ^|

Quel motif de colère ou de sévérité

Avait du chérubin dérobé la gaîté.

« Quoi qu'il ait fait d'abord, je veux qu'on lui pardonne, |

Lui dis'je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne. »

(C'est mon opinion de gâter les enfants.) '^4

Le marmot * là-dessus, m'accueillant d'un sourire, ^^

D'abord à me répondre hésita quelque temps ;

Puis il tendit la main et finit par me dire :

« Qu'il n'avait pas de quoi donner aux mendiants. » ,

Le ton dont il le dit, je ne peux pas l'éciire.

Mais vous savez, lecteur, que j'étais ruiné; J'avais encor, je crois, deux écus dans ma bourse ; C'était, en vérité, mon unique ressource, La seule goutte d'eau qui restât dans la source, Le seul verre de vin pour mon prochain dîné; Je les tirai bien vite, et je les lui donnai.

Il les prit sans façon, et s'en fut de la sorte. A quelques jours de là, comme -j'étais au lit, La Fortune ' en passant, vint frapper à ma porte . Je reçus de Paris une somme assez forte,

^ Voir Ghrestomathie du XIX* sîèole (prosatears), page 20.

* En italien, il bambino; en anglais, the marmoset; en allemand, der Bubc. on diê Bùbin,

* Dans la Mythologie grecqae, la Fortune e^t la déesse qui distribue les bleus, la richesse et la pauvreté Elle est représentée le pied sur une roue qui tourne rapidement; de là l'expression « la roue a tourné », pour indiquer nn changement complet dans le sort de quelqu'un.

CHRBST. FR. POÈTES 8

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