‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 40 sur 176 · GHRESTOHATHIE FBAKÇAISE · texte numérisé non relu

GHRESTOHATHIE FBAKÇAISE

Et très heureusement il me vint à l'esprit De payer Thôtelier qui m'avait fait crédit.

Mon marmot cependant se trouvait une fille^ Anglaise de naissance et de bonne famille. Or, la veille du jour fixé pour mon départ, Je vins à rencontrer sa mère par hasard. C'était au bal. — Au bal il faut bien qu'on babiUe Je fis donc pour le mieux mon métier de bavard.

Une goutte de lait dans la plaine éthérée

Tomba, dit-on, jadis, du haut du firmament.

La Nuit S qui sur son char passait en ce moment,

Vit ce pâle sillon ^ sur sa mer azurée,

Et, secouant les plis de sa robe nacrée,

Fit au ruisseau céleste un lit <le diamant.

Les Grecs, enfants gâtés des Filles de Mémoire ^, De miel et d'ambroisie ont doré cette histoire, Mais j'en veux dire un point qui fut ignoré d'eux : C'est que, lorsque Junon * vit son beau sein d'ivoire En un fleuve de lait changer ainsi les cieux. Elle eut peur tout à coup du souverain des dieux.

Elle voulut poser ses mains sur sa poitrine ; Et, sentant ruisseler sa mamelle divine, Pour épargner l'Olympe, elle se détourna ; Le soleil était loin, la terre était voisine; Sur notre pauvre argile une goutte en tomba ; Tout ce que nous aimons nous est venu de là.

C'était un bel enfant que cette jeune mère; Un véritable enfant, — et la riche Angleterre Plus d'une fois dans l'eaù jettera son filet Avant d'y retrouver ime perle aussi chère; En vérité, lecteur, pour faire son portrait. Je ne peux mieux trouver qu'une goutte de lait.

* La mère du Sommeil et de la Mort ; elle était représentée enveloppée d'un voile semé d'étoiles.

• La voie lactée, bande blanchâtre, formée d'une immense multitude d'étoiles tr^s petites, qui traverse le ciel du N.-E. au S.-O. Au XYllI» siècle on l'appelait Galaxie,

* Les neuf Muses, filles de Mnémosyne ou Mémoire, qui présidaient aux arts, aux lettres et aux sciences.

• En grec Héra, femme de Jupiter, reine des dieux de l'Olympe et déesse de la maternité. Elle fut touchée par Hercule enfant et le nourrit uu jour de son lait ; c'est alors que quelques gouttes tombèrent dans le ciel.

ALFRED DB MUSSET ll5

Jamais le voile blanc de la mélancolie

Ne fut plus transparent sur un sang plus vermeil.

Je m'assis auprès d'elle et parlai d'Italie;

Car elle connaissait le pays sans pareil.

Elle en venait, hélas! à sa froide patrie

Rapportant dans son cœur un rayon de soleiL

Nous causâmes longtemps, elle était simple et bonne, Ne sachant pas le mal, elle faisait le bien ; Des richesses du cœur elle me fit l'aumône, Et, tout en écoutant comme le cœur se donne. Sans oser y penser, je lui donnai le mien ; Elle emporta ma vie et n'en sut jamais rien.

Le soir, en revenant, après la contredanse, Je lui donnai le bras, nous entrâmes au jeu; Car on ne peut sortir autrement de ce lieu. « Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense, D'ici jusque chez vous faire quelque dépense; Pour votre dernier jour il faut jouer un peu. »

Elle me fit asseoir avec un doux sourire.

Je ne sais quel caprice alors la conseilla :

Elle étendit la main et me dit : « Jouez là. »

Par cet ange aux yeux bleus je me laissai conduire,

Et je n'ai pas besoin, mon ami, de vous dire

Qu'avec quelques louis mon numéro gagna.

Nous jouâmes ainsi pendant une heure entière, Et je vis devant moi tomber tout un trésor; Si c'était rouge ou noir, je ne m'en souviens guère ; Si c'était dix ou vingt, je n'en sais rien encor; Je partais pour la France, elle pour l'Angleterre, Et je sortis de là les deux mains pleines d'or.

Quand je rentrai chez moi, je vis cette richesse, Je me souvins alors de ce jour de détresse Où j'avais à Tenfant donné mes deux écus. C'était par charité : je les croyais perdus. De Celui qui voit tout je compris la sagesse : Là mère, ce soir-là, me les avait rendus.

Lecteur, si je n'ai pas la mémoire égarée, f ai promis, je crois, en commençant ceci,

1)6 CHBESTOMATHIE .FRAKÇAISB

Une bonne fortune ; elle finît ainsi.

Mon bonheur» tu le vois, vécut une soirée ; J'en connais cependant de plus longue durée Que je ne voudrais pas changer pour celui-ci.

Lncie K

Mes chers amis, quand je mourrai, Plantez un saule au cimetière.

J*aime son feuillage éploré, La pâleur m'en est douce et chère, Et son ombre sera légère A la terre où je dormirai. '

Un soir, nous étions seuls, j'étais assis près d'elJe ;

Elle penchait la tête, et sur son clavecin

Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main.

Ce n'était qu'un murmure : on eût dit les coups d'aile

D'un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux.

Et craignant en passant d'éveiller les oiseaux.

Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques

Sortaient autour de nous du calice des fleurs.

Les marronniers du parc et les chênes antiques

Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs.

Nous écoutions la nuit ; la croisée entr'ouverte

Laissait venir à nous les parfums du printemps ;

Les vents étaient muets, la plaine était déserte;

Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans.

Je regardais Lucie. — Elle était pâle et blonde.

Jamais deux yeux plus doux n'ont du ciel le plus pur

Sondé la profondeur et réfléchi l'azur.

Sa beauté m'enivrait ; je n'aimais qu'elle au monde ;

Mais je croyais l'aimer comme on aime une sœur,

Tant ce qui venait d'elle était plein de pudeur !

Nous nous tûmes longtemps ; ma main touchait la sienne,

Je regardais rêver son front triste et charmant,

Et je sentais dans l'âme, à chaque mouvement.

Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine,

Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur,

Jeunesse de visage et jeunesse de cœur.

^ Ecrit en 1835. Voici* une des plus douces élégies de la poésie française et peut* dtre la plus touchRute.

ÀLPtlED DE MUSSET il?

La lune, se levant dans un ciel sans nuage, D'un long réseau d'argent tout à coup Tinonda. Elle vit dans mes yeux resplendir son image ; Son sourire semblait d'un ange : elle chanta. '

Fille de la douleur, Harmonie I Harmonie ! Langue que pour Tamour inventa le génie! Qui nous vint d'Italie, et qui lui vint des cieux ! Douce langue du cœur, la seule où la pensée, Cette vierge craintive et d'ime ombre offensée, Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux! Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire Dans tes soupirs divins, nés de l'air qu'il respire, Tristes comme son cœur et doux comme sa voix ? On surprend un regard, une larme qui coule ; Le reste est un mystère ignoré de la foule. Comme celui des flots, de la nuit et des bois !

Nous étions seuls, pensifs ; je regardais Lucie. L'écho de sa romance en nous semblait frémir. Elle appuya sur moi sa tête appesantie. Sentais-tu dans ton cœur Desdémona ^ gémir. Pauvre enfant? Tu pleurais; sui* ta bouche adorée Tu laissas tristement mes lèvres se poser, Et ce fut ta douleur qui reçut mon^ baiser. Telle je t'embrassai, froide et décolorée. Telle, deux mois après, tu fus mise au tombeau ; Telle, ô ma chaste fleur ! tu t'es évanouie. Ta mort fut un sourire aussi doux que ta vie, Et tu fus rapportée à Dieu dans ton berceau.

Doux mystère du toit que l'innocence habite, Chansons, rêves d'amour, rires, propos d'enfant, Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend, Qui fit hésiter Faust * au seuil de Marguerite, Candeur des premiers jours, qu'êtes- vous devenus? Paix profonde à ton âme, enfant! à ta mémoire! Adieu! ta blanche main sur le clavier d'ivoire, Durant les nuits d'été, ne voltigera plus...

* Héroïne de Shakespeare daas son célèbre drame Othello. Au IV« acte, Desdémona. jqai a le pressentiment de sa mort, chante la mélancolique Romance du Saule, triste comme un (gémissement. Musset veut dire ici que Lucie sent dans son cœur la mélancolie de Desdémona avant sa mort.

• Héros du célèbre poème de Goethe. Au moment d'entrer chez Marguerite qu'il aime, mais qui mourra à cause de lui déshonorée, il sent comme un remords avant le crime.

CHBXSTOlUTBtB YHAHÇAISE

I chers amia, quand je n itez on saule ati cinjetière '.

ne soQ feuillage éploré, lâleur m'en est douce ut dière, (OU ombre sera l^ère i terre où je dormirai.

La nnit de mai '.

nds ton luth et me domie un baiser ; B l'églantier sent ses bougeons éclore.

aps naît ce soir; les vents vont s'embraser; eronnette, en attendant l'aurore, îera buissons verts commence à se poser, nds ton luth et me donne un baiser.

LE POÈTE

mie il fait noir dans la vallée !

cm qu'une forme voilée Hait là-bas sur la forêt.

I sortait de la prairie ; pied rasait l'herbe fleurie ; it une étrange rêverie ; : s'effoce et disparaît.

nds ton luth; la nuit sur la pelouse : zéphir dans son voile odorant, ierge encor, se referme jalouse on nacré qu'elle enivre en mourant, ut ae tait; songe à ta bienairaée.

lus les tilleuls, à la sombre ramée du couchant laisse un adieu plus doux.

lUt va fleurir : l'immortelle nature t de parfuma, d'amour et de murmure, lit joyeux de deux jeunes éponx.

LE POÈTE

Pourquoi mon cœur bat-il si vite ?

Qu'ai-je donc en moi qui s'agite Dont je me sens épouvanté?

Ne frappe-ton pas à ma porte ?

Pourquoi ma lampe à demi-morte M'éblouit-elle de clarté?

Dieu puissant ! tout mon corps frissonne. Qui vient? qui m'appelle? — Personne.

Je suis seul; c'est l'heure qui sonne; 0 solitude ! ô pauvreté !

Page 1