‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 45 sur 176 · DESBORDES-VALMORE · texte numérisé non relu

DESBORDES-VALMORE

Une, à qui elle ressemble un peu, elle était toute poésie ; mais dans la traduction de ses sentiments et de ses souffrances, sa langue la trahissait souvent. Elle ressemble à ces fleurs délicates à demi entr'ouvertes, qu'on devine merveilleusement belles, et qui évoluent pendant une floraison entière sans pouvoir s'épanouir. Dans les premières années du XX»« siècle, elle a eu cependant un renouveau de succès parmi les lettrés.

Les deux ramiers ^.

D*où venez- vous, couple triste et charmaait? Rien parmi nous ne vous appelle encore ; Les jours d'avril n*ont qu'une pâle aurore, Et nul abri pour l'amoureux tourment ; Les blés frileux, cachant leurs fronts timides. Comme les fleurs tremblent au vent du nord. I^ lierre seul couvre les murs humides, Et l'hirondelle est toujours loin du port.

Vous deux, chassés par le malheur sans doute Et consolés du malheur par l'amour.

Pour échapper à quelque noir vautour.

De l'orient vous avez fui la route.

Au toit prochain, je vous entends gémir ; Ah ! vous souffrez... Je ne sais plus dormir! Des vrais amants doux et discrets modèles, J'ai vos douleurs. Que n'ai-je aussi vos ailes! Je volerais sur votre humble rempart; Tristes ramiers, j'irais, triste moi-même. En souvenir d'un malheureux que j'aime.

Du peu que j'ai vous offrir une part.

Il erre seul... et vous errez ensemble ;

Dans vos baisers que votre exil est doux l

Le même sort vous frappe et vous rassemble ;

Oh ! que d'amants sont moins heureux que vous !

Veniez tous deux, venez sur ma fenêtre

De votre soif étancher les ardeurs;

Des cieux dorés où l'amour vous fit naître.

Au toit du pauvre oubliez les splendeurs.

Que l'un de vous se hasarde à descendre !

Le plus hardi doit guider le plus tendre ;

» Extrait des Elégies (1819-1833), la partie la plus touchante de ses œuvres. C'est là qu'elle a le mieux exprimé sa plaintive souffrance. — Dans cette pièce, elle parle de celui qui l'a délaissée, l'écrivain Henri de Latouche, et son âme, noblement généreuse, prie pour lui au lieu de le haïr.

142 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

D'un cœur qui bat d'amour et de frayeur, Pour un moment qu'il détache son cœur!

Voici du grain, voici de l'eau limpide, Humble secours par mes mains répandu ; Il soutiendra votre destin timide, Si tout un jour vous l'avez attendu !

Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine Semez vos dons à mon cher voyageur !

Ne souffrez pas que quelque voix hautaine Sur son front pur appelle la rougeur; Que ma prière en tout lieu le devance ! Dieu ! que pas un ne le nomme étranger ! Aidez son cœur à porter notre absence.

Et que parfois le temps lui soit léger !

L'Impossible ^

Qui me rendra ces jours où la vie a des ailes Et vole, vole ainsi que l'alouette aux cieux. Lorsque tant de clarté passe devant ses yeux, Qu'elle tombe éblouie au fond des fleurs, de celles Qui parfument son nid, son âme, son sommeil, Et lustrent son plumage ardé^ par le soleil !

Ciel! un de ces fils d'or pour ourdir' ma journée. Un débris de ce prisme aux bnllantes couleurs ! Au fond de ces beaux jours et de ces belles fleurs. Un rêve où je sois libre, enfant, à peine née !

Quand l'amour de ma mère était mon avenir ; Quand on ne mourait pas encor dans ma famille ; Quand tout vivait pour moi, vaine petite fille ; Quand vivre était le ciel, ou s'en ressouvenir !

Quand j'aimais sans savoir ce que j'aimais, quand l'âme

Me palpitait heureuse, et de quoi? Je ne sais;

Quand toute la nature était parfum et flamme,

Quand mes deux bras s'ouvraient devant ces jours... passés !

» Extrait des Elégies (1819-1833.)

' Brûlé, mot archaïque.

' Au sens propre, préparer le tissage; en allemand (au figuré), anspinnen; en anglais, to contrive; en italien, ordire.

DESBORDES-YALMOBE 143

Rêve d'une femme ^

Veux-tu recommencer la vie, Femme, dont le front va pâlir ?

Veux-tu l'enfance, encor suivie D'anges enfants pour l'embellir?

Veux-tu les baisers de ta mère, Echauffant tes jours au berceau!

— « Quoi ? mon doux Eden éphémère ?

Oh ! oui, mon Dieu! c'était si beau ! »

Sous la paternelle puissance Veux-tu reprendre un calme essor, Et dans des parfums d'innocence Laisser épanouir ton sort ?

Veux-tu remonter le bel âge.

L'aile au vent comme un jeune oiseau?

— « Pourvu qu'il dure davantage, Oh! oui, mon Dieu! c'était si beau!»

Veux-tu apprendre l'ignorance Dans un livre à peine entr'ouvert?

Veux-tu ta plus vierge espérance, Oublieuse aussi de l'hiver?

Tes frais chemins et tes colombes.

Les veux-tu jeunes comme toi ?

— « Si mes chemins n'ont plus de tombes. Oh ! oui, mon Dieu ! rendez-les moi ! »

Reprends-donc de ta destinée

L'encens, la musique, les fleurs!

Et reviens, d'année en année.

Au temps qui change tout en pleurs;

Va retrouver l'amour, le même i

Lampe orageuse, allume-toi !

— i « Retourner au monde où l'on aime ?...

0 mon Sauveur! éteignez-moi!»

Le salut aux morts*.

J'aurai toujours une prière Pour le petit cercueil passant.

» Extrait des Elégies (1883-1859.) « Extrait des Elégies (1833-1859.)

144 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Une larme pour rhumble bière Qui dit : « Ton frère est là gisant! » Et si je n'ai croix ni couronne, Ni fleur, ni plus rien qui se donne, J'aurai, sous peine d'un remords.

Le salut, doux peut-être aux morts!

Mort béni, la foule oppressive Ne troublera plus ton sommeil!

Laisse-moi donc suivre pensive Ton char qui se traîne au soleil.

Au fond du long rêve immobile, Peut-être de ma voix débile Le salut pieux descendra, Et ta cendre tressaillira !

Peut-être qu'à mon insomnie,

Ton âme suspendue un soir.

De sa pénitence unie

Viendra respirer et s'asseoir;

Puis, ouvrant doucement la porte

Du séjour où Dieu la remporte,

Elle me dira : « Ne crains rien :

Les cieux sont grands; les morts sont bien! »

J'ai déjà tant d'âmes aimées Sous ce lugubre vêtement!

Tant de guirlandes parfumées Qui pendent au froid monument!

Par le souffle mortel atteintes, Tant de jeunes bouches éteintes.

D'où mon nom sortait plein d'amour.

Et qui m'appelleront un jour!

L'oreiller d'une petite fille ^

Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête, Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi ! Quand on a peur des vents, du loup, de la tempête, Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi.

^ Desbordes-Valmore a très bien rendu la poésie enfantine, faite de petits riens 1

charmants . Tout un livre de ses œuvres complètes est consacré aux enfants ; on y voit une autre face de son âme exquise.

DESBORDES-YALMORE 145

Beaucoup, beaucoup d*enfants, pauvres et nus, sans mère, Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir; Ils ont toujours sommeil. O destinée amère! Maman, douce maman, cela me fait frémir.

Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges Qui n'ont pas d'oreiller, moi, j'embrasse le mien. Seule dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges, Je te bénis, ma mère, et je touche le tien !

Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première De l'aube au rideau bleu; c'est si gai de layoir! Je vais dire tout bas ma plus "tendre prière; Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir!

jPrière, .

Dieu des enfants! le cœur d'une petite fille Plein de prière, écoute, est ici sous mes mains ; On me parle toujours d'orphelins sans famille : Dans l'avenii*, mon Dieu, ne fais plus d'orphelin»!

Laisse descendre, au soir, un ange qui pardonne. Pour répondre à des voix que l'on entend gémir. Mets, sous l'enfant perdu que sa mère abandonne. Un petit oreiller qui le fera dormir!

L'enfant qui s'en va^

- Nous qui portons lès fruits sur la terré où nous sommes Si fortes pour aimer, nous, faibles sœurs des hommes, 0 mères, pourquoi donc les mettons-nous au jour, Ces tendres fruits volés à notre ardent amour? A peine ils sont à nous qu'on veut nous lés reprendre. O mères, savez-vous ce qu'on va leur apprendre? A trembler sous un maître, à n'oser par devoir. Qu'une fois tous les ans demander à nous voir, A détourner de nous leurs mémoires légères. Alors que sauront-ils? Les langues étrangères. Les vains soulèvements des peuples malheureux. Et les fléaux humains toujours armés contre eux.

*Extrp,it d'une pièce intitulée A mon fils ^ dans le Livre des mères. Pour comprendre le sentiment touchant et un peu amer exprimé dans cette pièce, il faut se rappeler que les lycées français, où l'on élevait alors les enfants, ne contenaient guère que des internes, qui voyaient à peine leurs parents ; c'étaient plutôt des casernes que des maisons d'éducation. Aujourd'hui il n'en est plus de même.

GHRBST. VR. POÈTES 10

14^ CHRESTOMATUIE FRANÇAISE

C'est donc beau? Mais le temps saurait les en instruire. Candeur de mon enfant, on va bien vous détruire ! , Quand je le reverrai, mon fils sera savant : Il parlera latin! Hélas! mon pauvre enfant, Moi je n'oserai plus peigner ta tête blonde. Tu parleras latin ! Ta science profonde Ne pouvant avec moi suivre un long entretien, Tu diras tout surpris : « Ma mère ne sait rien! » Eh ! que veux- tu ! Tamour n'en sait pas davantage ; Ce maître conduit tout sans faire un grand tapage. Il va! Tant que mes pieds pouvaient porter mes jours, J'allais chercher partout, pour t'en combler toujours. Les fruits qui font bondir ta jeune &,ntaisie. C'est notre étude à nous, c'est notre poésie. Et je versais ainsi quelques graves leçons A ton doux cœur bercé par mes douces chansons. N'étaitrce pas assez pour nourrir ton jeune âge ? Car tu n'as pas dix ans, chère âme! Et c'est dommage, Oui, je le dis, dommage et frayeur, et danger, D'ouvrir tant de secrets à ton âge léger. '

Le couronne effeuillée^

J'irai, j'irai porter ma couronne effeuillée Au jardin de mon Père où revit toute fleur ; J'y répandrai longtemps mon âme agenouillée : Mon Père a des secrets pour vaincre la douleur.

J'irai, j'irai lui dire, au moins avec mes larmes :

« Regardez, j'ai souffert... » Il me regardera,

Et sous mon front chargé, sous mes pâleurs sans charmes,

Parce qu'il est mon Père, il me reconnaîtra.

Il dira : « C'est donc vous, chère âme désolée ! La terre manque-t-elle à vos pas égarés. Chère âme, je suis Dieu ; ne soyez pas troublée ; Voici votre maison, voici mon cœur, entrez ! »

* Extrait des Poésies inédites (1860).— Desbordes-Valmore était croyante; dans ses œuvres, la foi humble de la cnrétieune ajoute une note pénétrante et grave aux

Slaiutes touchantes de la femme et do la mère. Elle a écrit cette pièce vers la fin e sa vie; le passé plein de larmes s'effaçait déjà dans un lointain obscur, et son âme, à l'horizon prochain, entrevoyait le port céleste.

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