‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 47 sur 176 · BRIZEUX · texte numérisé non relu

BRIZEUX

Les arbres, les buissons, les murs du presbytère, Dans la brune vapeur passaient avec mystère.

Toute l'église est pleine ; et courbant leurs fronts nus.

Les pieux assistants chantent l'enfant Jésus; .

Chaque femme en sa main porte un morceau de cierge

On a placé la crèche à l'autel de la Vierge ;

Je reconnais les saints ; la lampe^ les deux croix ;

Enfin tout dans l'église était comme autrefois.

Moi seul je n'étais plus debout, près du pupitre.

Chantant à l'évangile * et chantant à l'épître ;

Mais, oublié des gens qui m'avaient bien connu

Et s'informaient entre eux de ce nouveau venu.

Je restais, comme une ombre, immobile à ma place.

Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face.

A la Communion, quand le prêtre arriva

Offrant le corps du Christ, mon front se releva.

Les hommes, les enfants et les femmes ensuite

Marchèrent lentement vers la table bénite ;

Et, comme en un festin où beaucoup sont priés

Les mets sont tour à tour servis aux conviés.

Dès qu'un communiant avait reçu l'hostie.

Du ciboire sortait la blanche Eucharistie^.

Seul encor je n'eus point ma part de ce repas.

Mais quand, les yeux baissés, et murmurant tout bas.

Les femmes s'avançaient vers la douce victime,

J'essayai de revoir (Seigneur, était-ce un crime ?)

Celle qui, près de moi, dans notre âge innocent,

A notre saint banquet s'assit en rougissant.

Je ne la nomme plus ! Mes yeux avec tristesse

La cherchèrent en vain cette nuit à la messe ;

Dans la paroisse en vain je la cherchai depuis :

Elle a quitté sa ferme et quitté le pays ;

Mais son sort, quel qu'il soit, m'entraînera moi-même :

Je vais, les bras ouverts, suivant celle que j'aime.

Terminons, il le faut, ce récit du passé.

Que je reprends toujours après l'avoir laissé ..

* Dans la liturgie catholique, c'est le moment de la messe où ou lit une partie de l'un des évangiles; l'épître, le moment oii l'on chante une des épîtres canoniques-

' L'hostie, dans le langage ecclésiastique, veut dire le morceau de pain azyme

au aVII* siècle, on l'employait encore dans ce sens

150 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Enfin la messe dite, et, vers la troisième heure,

Lorsque les assistants regagnaient leur demeure,

Mon hôte m'appela. « Quelque chose au retour

Nous attend, disait-il, èur la pierre du four.

— Hâtons-nous ! hâtons-nous ! disait la jeune femme. »

Or tant d'émotions fermentaient dans mon âme,

Qu'au détour d'un sentier, soudain quittant Daniel,

Par la lande j'allai tout droit vers Ker-rohel ;

Et, de ces hauts rochers où brillait la gelée

A mes pieds regardant le Scorf ' et sa vallée,

Je laissai de mon cœur sortir un chant d'amour

Que rien n'interrompit jusqu'au lever du jour.

n semblait à longs flots rouler vers la rivière.

Ou suivre le vent triste et froid de la bruyère :

Et c'était un appel à la Divinité,

Pour toute naàon un vœu de liberté ;

C'étaient, ô mon pays! des noms de bourgs, de villes.

D'épouvantables mers et de sauvages îles^

Noms plainti£9 et pareils aux cris d'un homme fort

Luttant contre la main qui le traîne à la mort !. . .

Oui, nous sommes encor les hommes d'Armorique^

La race courageuse et pourtant pacifique.

Comme aux jours primitifs la race aux longs cheveux.

Que rien ne peut dompter quand elle a dit : « Je veux ! »

Nous avons un cœur franc pour détester les traîtres.

Nous adorons Jésus, le Dieu de nos ancêtres.

Les chansons d'autrefois toujours nous les chantons !

Oh! nous ne sommes pas les derniers des Bretons :

Le vieux sang de tes fils coule encor dans nos veines,

0 terre de granit recouverte de chênes !

Œuvres poétiqaes à lire de Brizeux (Lemerre, éditeur, Paris) : Mwie (1831); Les Ternçtirea ou la Fleur d'or (1841) ; Les Bretons (1845) ; Histoires poétiques (1855) ; L'Elégie de la Bretagne (18i57) ; Léo Le Bourgo, Œuvres choisies de Èrizetuc. — Critiques à consulter : Sainte-Beuve, Portraits contemporains (1831-1841) et Causeries du lundi ; Saint-René Taillandier, Notice sur Brizeux dans les Œuvres complètes (1880) ; E. Renan, Discours sur Brizeux dans les Annales politiques et littéraires y 12 septembre 1888; C. Lecigne, Brizettx, sa vie et ses ûsuvres i9ldS) ; Gh. Gidel, Histoire de la littérature frcmçaise (1898).

' Rivière sur la rive droite de laquelle est bâtie Lorient.

* Allusion aux régions où vont cbaque année les marins bretons et d'où tant ne reviennent pas.

' Le pays d'Ar'Mor, c'est-à-dire a le pays de la mer », nom primitif de la Bretagne.

LACAUSSADE 151

LACAUSSADE (Auguste)

Né à l'île Bourbon en 1880, mort à Paris en 1897.

Parmi les romantiques de second ordre, plusieurs ont une originalité très grande qui les rend dignes de figurer dans une chrestomathie ; Lacaussade compte parmi ceux-là. Poète mélancolique, il a dit les désillusions de sa vie à demi-manquée, les larmes de son noble idéal déçu, ses découragements et ses tristesses. Mais c'est pour chanter l'admirable nature tropicale où il naquit et dont il avait la nostalgie qu'il a trouvé ses inspirations les plus belles. Il est le peintre sentimental de l'tle Bourbon, comme Brizeux est celui de la Bretagne.

Le lac des Goyaviers K

Beau lac, sur les gazons que ton flot calme arrose La colombe des bois s'arrête et se repose ; Et, voilant ses bonheurs dans Tombre des rameaux, Suspend son nid à l'arbre incliné sur les eaux. Pour embellir tes bords la jam-rose odorante Ombrage de son fruit ton onde transparente ; Pour charmer tes échos l'aigrette du maïs Berce parmi ses fleurs le chant des bengalis^; Et, ridant ton azur, la poule d'eau sauvage Montre sur tes flots bleus son bleuâtre corsage. L'ouragan déchaîné qui rugit sur les monts. Quand son souffle orageux descend dans ces vallons, Epargne le bassin où ta vague demeure ; Son courroux désarmé te caresse et t'effleure. La lune à son zénith, blanchissant tes roseaux, S'arrête dans l'azur pour contempler tes eaux. Tout s'embaume en ces lieux d'amour et d'harmonie. N'es-tu pas le séjour de quelque heureux génie? Des ondes et des bois respirant la douceur, Je t'écoute et je crois écouter une sœur Qui gronde en souriant, dont la voix jeune et pure, Fraîche comme ton eau qui se plaint et murmure. Semble, en se consolant, me reprocher tout bas De vivre dans un monde où le bonheur n'est pas ;

\ Extrait de Poèmes et paysages (1852). — Cette pièce, écrite en 1835, et les deux suivantes, extraites du même ouvrage, sont consacrées à l'île Bourbon, patrie du poète. -- Le goyavier ou poirier des Indes est un arbre de la famille des Myrtacées.

* Oiseau originaire du Bengale (Inde). Il y aurait là une erreur, d'ailleurs commise par tous les poètes ; d'après Littré et Darmesteter, le bengali n'est pas un oiseau chanteur.

152 CHRESTÔU ATHIE FRANÇAISE

Et mon âme à ta voix descend vers ce rivage Comme un oiseau battu par le vent et Torage, Et, rêvant au long bruit de tes mourants accords. Voudrait se faire un nid à l'ombre de tes bords.

Souvenirs d'enfance ^

0 frère, ô jeune 'ami, dernier fils de ma mère, 0 toi qui devanças, dans le val regretté, Cette jenfant, notre sœur, une rose éphémère. Qui ne vécut qu'un jour d'été !

Frère, doux compagnon, que fais-tu dans cette heure Où mon cœur et mes yeux se retournent vers toi ? Ta pensée, évoquant les. beaux jours que je pleure, Revole-t-elle aussi vers moi ?

Souvent dans mon exil, je rêve à notre enfance, A nos matins si purs écoulés sous les bbis, Et sur mon front le vent des souvenirs balance Les molles ombres d'autrefois.

Pour tromper les ennuis d'un présent bien aride. Pour rafraîchir mon pied que la route a lassé, Je remonte, songeur, à la source limpide Qui gazouille dans mon passé.

Oui ! des beaux jours alors c'était l'aube et le rêve : Tout était joie et chants, heurs et félicité ! Purs bonheurs des enfants que le temps nous enlève, Pourquoi nous avez- vous quittés ?

Nous étions trois alors. Eveillés dès l'aurore. Sortant du nid à l'heure où l'aube sort du ciel. Nous allions dans leè fleurs qu'elle avait fait éclore Boire la rosée et le miel.

Elle et toi, de concert à ma voix indociles, Vous couriez au soleil, vous braviez les chaleurs. Quand ma mère accourait, l'arbre aux ombres mobiles Voilait nos plaisirs querelleurs.

Mais elle avait tout vu. Quittant le frais ombrage. Nous lisions notre faute a son front rembruni. Moi, — j'étais votre aîné, — bien qu'étant le plus sage, Je n'étais pas le moins puni.

1 Ecrit en 1840.

LACAUSSADE 153

Nous la suivions. Bientôt trompant sa vigilance, Nous revôlions aux champs, au grand air, au soleil. Et des bois assoupis, tiède abri du silence. Nous allions troubler le sommeil.

Alors malheur à Tarbre, à la grappe embaumée. Au fruits d'or rayonnant à travers les rameaux! Nous brisions branche et fruits, la grappe et la ramée, Et jusqu'aux nids des tourtereaux.

Et puis nous descendions la pente des ravines. Où l'onde et les oiseaux confondaient leurs chansons. Nous heurtant aux cailloux, nous blessant aux épines Des framboisiers et des buissons.

Un lac était au bas, large, aux eaux peu profondes. Sur ses bords qu'ombrageait lé dais niôuvant des bois. Avec les bealix oiseaux, furtifs amis des ondes. Heureux, nous jouions tous les trois.

Pour suivre sur Içs flots leur caprice sauvage, Du tronc des bananiers nous faisions un radeau; Et sur le frêle esquif, glissant près du rivage, Nqus poursuivions les poules d'eau.

Ma soeur, trempant ses pieds dans l'onde claire et belle, Comme la fée-enfant de ces bords enchanteurs, Jetait aux bleus oiseaux qui nageaient devant elle Des fruits, des baisers et des fleurs.

Et puis nous revenions. Notre mère inquiète. Se voilant à nos yeux sous des dehors boudeurs, Nous accueillait au seuil de l'humble maisonnette. Joyeuse, avec des mots grondeurs.

Elle oubliait bientôt nos fuites, ses alarmas; Bonne, elle nous donnait et des fruits et du lait, Mêlant aux mots émus qui nous coûtaient des larmes Le baiser qui nous consolait.

Ainsi coulaient nos jours. — 0 radieuse aurore ! 0 mes doux compagnons, je crois vous voir encore ! Bonheurs évanouis de printemps révolus.

Soleils des gais matins qui ne m'éclairez plus, A vos belles chaleurs rajeunissant mon être, Je sens mon eœur revivre et mon passé renaître!

154 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Je VOUS retrouve enfin ! Je vois là, sous mes yeux,

Courir sur les gazons mes souvenirs joyeux.

Je vois, de notre mère oubliant la défense,

Par les grands champs de riz voltiger notre enfance.

Chassons le papillon, Tinsecte, les oiseaux,

Glanons un fruit tombé sur le cristal des eaux;

C'est le ravin, le lac aux vagues argentines.

Le vieil arbre ombrageant nos têtes enfantines,

C'est toi, c'est notre mère aux yeux pleins de douceur !

C'est moi, c'est... ô mon frère ; où donc est notre sœur?

Un tertre vert, voilà ce qui nous reste d'elle! Quand une âme est si blanche, à lui Dieu la rappelle. Tige, orgueil de nos champs et que la brise aimait. Tout en elle brillait, fleurissait, embaumait. Lys sans tache, à la vie elle venait d'édore. Douce comme un parfum, blonde comme une aurore ! Le soleil à ses jours mesurait les chaleurs; Des roses du Bengale elle avait les pâleurs. Oh ! les fins cheveux d'or ! Les nouvelles épouses Du bonheur de ma mère, hélas! étaient jalouses. Toutes lui faisaient fête, et, des mains et des yeux Caressant de son front l'ovale harmonieux, Demandaient au Seigneur, d'une lèvre muette, Un blond enfant semblable à cette blonde tête !

Nos Noirs S comme ils l'aimaient! Dans leur langue de feu

II? la disaient l'étoile et la fille de Dieu.

Nal£s, ils comparaient cette fleur des savanes

Aux fraîches visions qui hantent les cabanes :

C'était un bon génie, une âme douce aux Noirs ;

Et, lorsque du labour ils revenaient, les soirs.

Tous, ils lui rapportaient des nids et des jam-roses,

Ou le bleu papillon, amant ailé des roses.

Hélas! que vous diraige encor de notre sœur?

Elle était tout pour nous, grâce et fée, astre et fleur ;

L'ange de la maison au nimbe d'innocence ;

La tige virginale, et le palmier d'enfance.

Qui, croissant avec nous sous les yeux maternels,

Mêlait à nos rameaux ses rameaux fraternels.

C'est ma nourrice aussi qui l'avait élevée :

Nous étions presque enfants d'une même couvée ;

^ Les esclaves nègres de l'ile, avant la Révolution de 1848 qaî les libéra.

LACAUSSADE 155

Oiseaux à qui le ciel faisait des jours pareils, Un même nid le soir berçait nos longs sommeils.

Temps heureux! Et la mort! ô deuil! ô pauvre mère!... Elle vint après nous et s'en fut la première. Sous un souffle glacé j*ai vu plier son corps ; L'ange froid des tombeaux éteignit sa prunelle, Et, loin d'un sol en pleurs l'emportant sur son aile, Ensemble ils sont partis pour le pays des morts.

Sa tombe?... Elle est au pied de la haute colline Dont le front large et nu sur l'Océan s'incline ; Où la vague aux soupirs des mornes filaos ^ Vient mêler jour et nuit ses lugubres sanglots, Et semble pour les morts, d'une voix solennelle. Chanter le Requiem^ de sa plainte étemelle.

Le chant de resclave.

Mais l'orient s'empEt d'une clarté nouvelle : Ame aux ailes d'opale, âme aux grands yeux rêveurs. Du sein moiré des flots, la lune lente et belle Sort, inondant la nuit de divines blancheurs.

Sur la brune falaise où la vague déferle. Sur les ombreux vallons, sur les caps veloutés. Flotte en nappe d'argent sa lumière de perle : Les eaux, les bois, les monts, ruissellent de clartés.

Elle monte, et des airs où son vol se balance. Son long regard, planant sur un monde endormi. Des profondes forêts blanchit le vert silence : L'oiseau trompé s'éveille et gazouille à demi.

Dormez, heureux oiseaux ! le jour est loin encore ; Attendez pour chanter que l'aube soit au ciel. Vos ramages joyeux, gardez-les pour l'aurore ; Ne troublez point des nuits le calme solennel.

Quelle voix cependant s'élève des collines ?

Est-ce un soupir de l'homme? est-ce un soupir des flots?

n semble qu'en passant la brise des ravines

Avec l'odeur des bois m'apporte des sanglots.

* Arbre des tropiques.

* Messe des mol^s en musique dans l'Eglise catholique.

156 CHRESTOMATraE FRANÇAISE

Pauvre esclave, c'est toi! Tout repose, et tu veilles : La terre en vain sourit à son astre enchanté, Que t'importent des nuits les tranquilles merveilles ! Les nuits, pour toi, les jours, ont perdu leur beauté.

Debout sous le palmier dont l'ombre à tes pieds traîne, Là-bas, le voyez- vous, pensif, les yeux baissés? La lune brille en plein sur sa tête d'ébéne : L'esprit des souvenirs pleure dans ses pensers.

Aux rêveuses lueurs qui tombent des cieux calmes. Les chères visions d'un passé regretté S'éveillent : il revoit sur la terre des palmes La cabane où jouait sa jeune liberté.

Devant ces frais tableaux si purs dans l'esclavage, Son cœur s'ouvre : au silence il conte ses malheurs. Et si triste est sa plainte en sa douceur sauvage. Que l'ange de la nuit l'écoute avec des pleurs.

Chante et pleure à l'écart, pauvre enfant de l'Afrique! Ton chant, c'est ta prière ; exilé sur ces bords. Fais monter jusqu'à Dieu ta voix mélancolique : Tout un monde enchaîné gémit danâ tes accords.

Et nous, doux bengali, pour ce Noir, notre frère, Chantons aussi î Chanter, poète, c'est prier. De ce nouveau Joseph * parlons au commun Père. Prions, ô bengali ! prions pour oublier.

L'orgueil ^

Mange, vautour, c'est la chair d'un brave.

MiCHELBT.

Refuge des grands cœurs, abri des nobles âmes, O bouclier trempé dans les pleurs et les flammes. Et dont l'ange tombé dans les gouffres brûlants. Vaincu, mais indompté, couvrit ses larges ûancs ; Cilice ^ de l'archange, ô douloureuse armure. Orgueil ! voix qui jamais ne se plaint ni murmure ;

* Allusion au fils de Jacob, qui fut vendu par ses frères.

* Extrait de Poèmes et Paysages (1852). Ces vers ont une fière allure. L'auteur veut magnifier ici le noble sentiment de la dignité humaine, bien q^u'il le confonde, dans les premiers vers, avec l'esprit de révolte satanique, ce qui contredit l'idée très pure de la pièce.

* Large ceinture de crins que certains chrétiens (des moines surtout) portaient sur la chair pour se mortifier.

LACAUSSADE 157

Orgueil ! austère ami des vaincus glorieux,

Toi dont la main, séchant les larmes dans leurs yeux,

Les relève et les montre à la foule étonnée

Plus grands que la fortune et que la destinée ;

Des victimes du sort sombre consolateur.

Le vulgaire hébété te hait ! — Adorateur

Des faux dieux, esprit fait pour ramper sous un maîtr«.

Devant ton mâle front que nul n'a pu soumettre,

Il s'étonne, il s'irrite, esclave abject et bas,

Il te maudit. Orgueil! toi qu'il ne comprend pas.

Qu'importe ? c'est la vie, ô puissant Prométhée ^ !

Le monde en toi toujours ne. doit voir qu'un athée.

Des tyrans de l'Olympe instrument odieux.

Que le féroce oiseau des féroces faux dieux

A te hacher les chairs, à te manger le foie,

Stupide punisseur, trouve une horrible joie ;

Que l'inepte vulgaire, au spectacle appelé.

Joyeux, batte des mains à l'égorgeur ailé,

Qu'importe? il est des cœurs qui te peuvent comprendre

A t'insulter jamais ils ne sauraient descendre.

Par la vie éprouvés, ils savent que les croix

Et les gibets sont faits pour les prophètes-rois.

Pour ces libérateurs qu'une tourbe stupide.

Se vengeant des bienfaits, crucifie ou lapide ;

Ils savent trop la vie, et l'homme, et son penchant

A servir, — plus servile encor qu'il n'est méchant ! —

Pour ses martyrs toujours couvant d'aveugles haines,

Toujours léchant la main qui le rive à ses chaînes !

Ils ont vu de trop près, du sceau des rois marqués,

Ces gras troupeaux des cours dans leur fange parqués.

Race aimant sa bassesse et portant enivrée

La pourpre de sa honte et l'or de sa livrée !

O misère de l'homme! abîme qui confond !

Ils ont vu de trop près ces lâchetés sans fond.

Ces hontes dont jamais tu n'as subi l'empire.

Us en ont trop souffert, Orgueil ! pour te maudire.

Il des cœurs encor et des esprits altiers

Qui de la servitude abhorrent les sentiers,

Qu'un invincible instinct porte en haut ; fils des aigles,

De la Liberté seule ils reçoivent des règles ;

L'air d'ici-bas les tue ; il faut à leurs poumons

L'atmosphère sereine où plongent les grands monts;

* Voir la note 5 de la page 106.

Libres comme la mer, les airs, les cieux sublimes,

De ridéal humain ils habitent les cimes ;

Aimants autant que fiers, la sainte Humanité

Dans leur poitrine ardente a toujours palpité;

Et, quel que soit le sort, ou fatal, ou prospère.

Ils l'invoquent debout : Dieu pour eux n'est qu'un père !

Plutôt que l'esdavage acceptant le trépas.

On les brise, on les tue, on ne les courbe pas !

Ils aiment le génie et ces fronts ceints d'épines

Expiant sur la croix leurs chimères divines,

Et, devant les bourreaux de sang rassasiés,

Ils proclament divins ces grands suppliciés ^ !

Souvent alors, souvent ivre et folle de rage,

La foule en les frappant croit punir un outrage ;

Ils tombent, et la mort, dans leur cœur indompté.

Ne lit qu'un mot gravé, — ton nom, ô Liberté !...

Ces cygnes de haut vol, ces sereines figures. Quand s'ouvrent dans les airs leurs blanches envergures. Sont d'en bas salués de haineuses clameurs; Des fétides marais le peuple entre en rumeurs, L'oiseau des basses-cours, la volatile immonde. D'instinct maudit en eux les insoumis du monde. Insultez !... je comprends vos cris injurieux : Ceux-là ne servent point de vautours aux faux dieux.

Œuvres à lire de Lacaussade (Lemerre, éditeur, Paris) : Les Salaziennes (i839); Poèmes et paysages (1852); Les Epaves (1862); Poèmes nationaux (1871); Les Automnales (1875). — Critiques à consulter : Anatole France, La Vie littéraire; Charles Gidel, Histoire de la littérature française (1898).

' Nous avons respecté la ponctuation du poète, mais elle est très contestable ; ces points d'exclamation qu'u met tout le long de la pièce ne sont pas corrects.

DE LAPRADS 159

Période du second empire.

Les derniers romantiques.

Il est rare qu'une école littéraire s'achève brusquement, comme un régime potitique, par une révolution radicale faisant table rase du passé. Presque toujours il y a une période transitoire entre les époques intellectuelles où deux écoles différentes ont évolué. Le romantisme n'a pas échappé à cette loi. Au moment où il s'achève, ayant accompli glorieusement sa tâche, on voit surgir une pléiade de poètes nourris de sa moelle, subissant encore fortement son influence, mais essayant cependant d'orienter la poésie française vers une voie nouvelle. On peut appeler ces écrivains «les derniers romantiques»; le nom de «précurseurs du Parnasse» leur conviendrait aussi : dans l'histoire littéraire, ils sont en effet le chaînon qui unit les romantiques aux parnassiens.

DE LAPRADE (Victor)

Né à Montbriaon en 1812^ mort à Lyon en 1883.

Par le fond de son inspiration, c'est un romantique idéaliste qui rappelle Lamartine; mais la haute culture classique détermina une orientation nouvelle de son esprit. Dès 1841, tout en conservant les grands sentiments personnels qui transparaissent dans ses œuvres, il évolue vers la poésie impersonnelle et rompt avec le lyrisme subjectif, auquel il revint du reste plus tard. Son poème philosophique et symbolique Psyché marque le retour aux mythes antiques qu'affectionneront tant les objectifs parnassiens. D'ailleurs ces mythes ne sont pour lui que des formes poétiques où il met ses croyances chrétiennes, son idéalime moderne si élevé et si pur. C'est la partie la plus originale de son œuvre, avec ses Odes et poèmes modernes dans lesquels il a chanté la nature, avec l'enthousiasme d'un panthéiste qui serait devenu chrétien. Ses autres œuvres, plus subîectiTes, sont belles aussi, quoique moins frappantes. Victor de Laprade ut un bon et noble poète, auquel il n'a manqué qu'un style plus personnel et plus artistique pour être l'égal des plus grands.

160 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE

Vers ridéal^

Quel sentier, unissant les sphères Tune à l'autre, Jusqu'au monde idéal mène au sortir du nôtre ? Quel vent souffle du ciel pour aider notre essor Sur les degrés divers de cette échelle d'or ? Comment, sans se confondre, atteignant jusqu'au maître. Se touchent les anneaux de la chaîne de l'être?... Je ne sais ! Qui dira comment l'être est éclos, Comment au sein du vide a germé le chaos ?...

Qui sait d'où tu venais quand la jeune nature, Déployant sous tes pieds sa robe de verdure, Amena ses enfants rangés autour de toi. Te saluer en chœur comme on salue un roi? Loin de ce Dieu qui t'aime et qui te frappe encore, Que fais-tu sur la terre, ô Psyché ?... je l'ignore.

Mais j'en crois le concert des peuples et des temps.

Par qui Dieu se révèle en signes éclatants ;

J'en crois aussi la voix de ce verbe suprême

Qui parle irrésistible au-dedans de moi-même ;

Qui siège au fond des cœurs comme dans sa maison.

Illuminant tout homme à travers la Raison.

Il est dans l'avenir des régions meilleures , Où l'amour à Psyché prépare des demeures. Pour m'attirer à lui ce dieu me tend la main. Un asile de paix attend le genre huEoain.

Oui, malgré nos douleurs, nos ténèbres, nos crimes. Malgré la pesanteur des passions infimes. Et les temples détruits, et le mal triomphant. Et l'ironie allant du vieillard à l'enfant, Et la haine qui gronde au fond de nos poitrines. Et le monde ébranlé par le vent des doctrines, Et le Sphinx* maître encor du secret redouté. Du mot de l'univers, je n'ai jamais douté !

» Extrait de Psyché {i8ii), poème Bymbolique dans lequel le poète, avec le vient mythe grec de ce nom, a fait une œuvre spiritualiste et chrétienne très élevée. Dana le conte mythologique d'Apulée, Psyché, jeune princesse d'une admirable beauté^ fut aimée et épousée par le dieu Amour. En grec, psyché veut dire l'âme, et c'est de l'âme dont parle ici le poète. A titre de comparaison, lire la Psyché de La Fontaine.

• Allusion au monstre mythologique de Thèbes qui proposait une énigme aux passants et les dévorait s'ils ne la devinaient pas. Il fut tué par Œdipe. Ici ce mot signifie le mystère de l'au-delà.

Les âînes et les eaux prennent diverses routes, Mais au même océan elles arrivent toutes ; Leur cours est lent parfois, mais il ne s'en perd rien; En traversant le mal, nous marchons vers le bien. Le bien de toute chose est la source et le terme. Chaque homme du bonheur en soi porte le germe. Oui, rétemel principe à qui tout fait retour, La cause de ]a vie et sa fin, c'est l'amour !

Repose-toi, Psyché ! Le dieu que tu supplies

A compté le trésor des œuvres accomplies ;

C'est à lui de descendre et de te consoler.

Le désir t'a conduit jusqu'où tu peux voler.

Nul du monde où tu vas ne peut franchir la porte

Sans qu'une main d'en haut le saisisse et l'emporte ;

Goûte enfin le repos ! Laisse, oubliant l'effort.

Ton âme s'incliner sur les bras de la mort.

Déjà pour t'enlever au sein des harmonies.

L'époux a déployé ses ailes infinies.

L'invisible s'avance et t'ouvre son séjour.

Le ciel que tu perdis t'est rendu dès ce jour ;

Car ton cœur, ô Psyché ! sut bien remplir sa tâche

De souffrir sans blasphème et d'aimer sans relâche.

Prends courage, ô mon âme ! et marche jusqu'au soir ; Pour atteindre le but, il suffit de vouloir. Le désir, le désir survivant à la tombe. Continue à monter quand notre corps y tombe. Va donc comme Psyché vers l'étemel amant ; Cours au devant de Dieu jusqu'à l'épuisement. Au seuil d'un autre monde où la route s'achève, Dieu fait souffler sur nous un vent qui nous enlève, Et l'homme, enfin tiré de la nuit et du mal, Joyeux et pur s'éveille au sein de l'idéal.

La mort d'un chenet

Quand l'homme te frappa de sa lâche cognée, 0 roi qu'hier le mont portait avec orgueil. Mon âme, au premier coup; retentit indignée, Et dans la forêt sainte il se fit un grand .deuil.

» Extrait dea Odes et ^oèinea (1818). — On peut voir dans cette pièce les diffé rentes tendances, à la fois lomantiqaes et gréco-latines, panthéistiques et spiritualistes, qui caractérisent de Laprade, pendant sa première période. Comparer - ces vers avee la célèbre pièce de Ronsard : Contre tes bûcherons de la forêt de Gastineé

CHRRST. FR. POÈTES 11

Un mnrinure éclata sous ses ombres paisibles : J'entendis des sanglots et des bruits menaçants ; Je vis errer des bois les hôtes invisibles, Pour te défendre, hélas! contre l'homme impuissants.

Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage, Et mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours, Planèrent sur ton front, comme un pâle nuage. Perçant de cris aigus tes gémissements sourds.

Le flot triste hésita dans l'urne des fontaines ; Le haut du mont trembla sous les pins chancelants. Et l'aquilon roula dans les gorges lointaines L'écho des grands soupirs arrachés à tes flancs.

Ta chute laboura, comme im coup de tonnerre. Un arpent tout entier sur le sol paternel ; Et quand son sein meurtri reçut ton corps, la terre Eut un rugissement terrible et solennel.

Car Cybèle ^ t'aimait, toi l'aîné de ses chênes, Comme un premier enfant que sa mère a nourri ; Du plus pur de sa sève elle abreuvait tes veines, Et son front se levait pour te faire un abri.

Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse, Où toujours en avril elle faisait germer Pervenche et violette à l'odeur fraîche et douce. Pour qu'on choisît ton ombre et qu'on y vînt aimer.

Toi, sur elle épanchant cette ombre et tes murmures. Oh ! tu lui payais bien ton tribut filial ! Et chaque automne à flots versait tes feuilles mûres. Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal.

La terre s'enivrait de ta large harmonie; Pour parler dans la brise, elle a créé les bois ; Quand elle veut gémir d'une plainte infinie. Des chênes et des pins elle emprunte la voix.

Cybèle t'amenait une immense famille ; Chaque branche portait son nid ou son essaim : Abeille, oiseau, reptile, insecte qui fourmille, Tous avaient la pâture et l'abri dans ton sein.

» Cybèle ou Rhéa, déesse de la terre et épouse de Saturne. Les Grecs l'appelaient la Mère des dieux. Les Latins lui attribuaient le siècle de l'Age d*or ou Siècle de Rhéa. On la représentait avec une couronne de chêne.

Ta chute a dispersé tout ce peuple sonore;

Mille êtres avec toi tombent anéantis ;

A ta place, dans l'air, seuls voltigent encore

Quelques pauvres oiseaux qui cherchent leurs petits.

Tes rameaux ont broyé des troncs déjà robustes; Autour de toi la mort a fauché largement. Tu gis sur im monceau de chênes et d'arbustes. J'ai vu tes verts cheveux pâlir en un moment.

Et ton éternité pourtant me semblait sûre ! La terre te gardait des jours multipliés... La sève afflue encor par l*horrible blessure Qui dessécha le tronc séparé de ses pieds.

Oh! ne prodigue plus la sève à ces racines, Ne verse pas ton sang sur ce fils expiré, Mère ! garde-le tout pour les plantes voisines : Le chêne ne boit plus ce breuvage sacré.

Dis adieu, pauvre chêne, au printemps qui t'enivre. Hier, il t'a paré de feuillages nouveaux; Tu ne sentiras plus ce bonheur de revivre. Adieu les nids d'amour qui peuplaient tes rameaux.

Adieu les noirs essaims bourdonnant sur tes branches. Le frisson de la feuille aux caresses du vent, Adieu les frais tapis de mousse et de pervenches Où le bruit des baisers t'a réjoui souvent.

0 chêne! je comprends ta puissante agonie! Dans sa paix, dans sa force, il est dur de mourir ; A voir crouler ta tête au printemps rajeunie. Je devine, ô géant ! ce que tu dois souffrir.

Ainsi jusqu'à ses pieds l'homme t'a fait descendre; Son fer a dépecé les rameaux et le tronc ; Cet être harmonieux sera fumée et cendre. Et .la terre et le vent se le partageront!

Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure? Où s'en vont ces esprits d'écorce recouverts? Et n'est-il de vivant que l'immense nature, Une au fond, mais s'omant de mille aspects divers

164 CHRESTÔMATHIE PRANÇAÎSË

Quel qu'il soit, cependant, ma voix bénit ton être Pour le divin repos qu'à tes pieds j'ai goûté. Dans un jeune univers, si tu dois y renaître, Puisses-tu retrouver la force et la beauté !

Car j'ai pour les forêts des amours fraternelles ; Poète vêtu d'ombre, et dans la paix rêvant, Je vis. avec lenteur, triste et calme; et, comme elles. Je porte haut ma tête, et chante au moindre vent. •

Je crois le bien au fond de tout ce que j'ignore; J'espère malgré tout, mais nul bonheur humain : Comme un chêne immobile, en mon repos sonore. J'attends le jour de Dieu qui nous luira demain.

En moi de la forêt le calme s'insinue ; De ses arbres sacrés, dans l'ombre enseveli. J'apprends la patience aux hommes inconnue, Et mon cœur apaisé vit d'espoir et d'oubli.

Mais l'homme fait la guerre aux forêts pacifiques ; L'ombrage sur les monts recule chaque jour; Rien ne nous restera des asiles mystiques Où l'âme va cueillir la pensée et l'amour.

Prends ton vol, ô mon cœur! la terre n'a plus d'ombres. Et les oiseaux du ciel, les rêves infinis, Les blanches visions qui cherchent les lieux sombres, Bientôt n'auront plus d'arbre où déposer leurs nids.

La terre se dépouille et perd ses sanctuaires ; On chasse des vallons ses hôtes merveilleux. Les dieux aimaient des bois les temples séculaires, La hache a fait tomber les chênes et les dieux.

Plus d'autels, plus d'ombrage et de paix abrîtée, Plus de rites sacrés sous les grands dômes verts ! Nous léguons à nos fils la terre dévastée. Car nos pères nous ont légué des cieux déserts.

Ainsi tu gémissais, poète, ami des chênes.

Toi qui gardes encor le culte des vieux jours.

Tu vois l'homme altéré sans ombre et sans fontaines...

Va ! l'antique Cybèle enfantera toujours !

DE LÂPRADE 165

Lève-toi! c'est assez pleurer sur ce qui tombe; La lyre doit savoir prédire et consoler; Quand l'esprit te conduit sur le bord d'une tombe, De vie et d'avenir c'est pour nous y parler.

Crains-tu de voir tarir la sève universelle, Parce qu'un chêne est mort et qu'il était géant ? 0 poète ! âme ardente en qui l'amour ruisselle, Organe de la vie, as-tu peur du néant?

Va! l'œil qui nous réchauffe a plus d*un jour à luire; Le grand semeur a bien des graines à semer. La nature n'est pas lasse encor de produire : Car, ton cœur le sait bien. Dieu n'est pas las d'aimer.

Tandis que tu gémis sur cet arbre en ruines. Mille germes là-bas déposés en secret, Sous le regard de Dieu veillent dans ces collines, Tout prêts à s'élancer en vivante forêt.

Nos fils pourront aimer et rêver sous leurs dômes. Le poète adorer la nature et chanter; Dans l'ombreux labyrinthe où tu vois des fantômes. Un idéal plus pur viendra les visiter.

Croissez sur nos débris, croissez, forêts nouvelles! Sur vos jeunes bourgeons nous verserons nos pleurs; D'avance je vous vois, plus fortes et plus belles. Faire un plus doux ombrage à des hôtes meilleurs.

Vous n'abriterez plus de sanglants sacrifices.

L'âge emporte les dieux ennemis de la paix.

Aux chants, aux jeux sacrés vos séjours sont propices ;

Votre mousse aux loisirs offre des lits épais.

Ne penche plus ton front sur les choses qui meurent ; Tourne au levant tes yeux, ton cœur à l'avenir. Les arbres sont tombés, mais les germes demeurent ; Tends sur ceux qui naîtront tes bras pour les bénir.

Poète aux longs regards, vois les races futures. Vois ces bois merveilleux à l'horizon éclos ; Dans ton sein prophétique écoute leurs murmures ; Ecoute : au lieu d'un bruit de fer et de sanglots,

166 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Sur des coteaux baignés par des clartés sereines, Où des peuples joyeux semblent se reposer, Sous les chênes émus, les hêtres et les frênes, On dirait qu'on entend un immense baiser !

La colère de Jésus ^

Fils de la femme, ô Christ, vous aviez entre tous

La face la plus belle et le cœur le plus doux !

Sans qu'une voix d'en haut vous rendît témoignage,

O Seigneur ! j'aurais cru devant votre visage,

Même au sépulcre, et pâle, et sans l'éclair sacré

Que les Douze ^ y voyaient, mais tel qu'il s'est montré,

Vers le Tibre ou le Rhin, à nos pieux ancêtres,

Tel que sur un fond d'or nous l'ont peint les vieux maîtres !

Ah ! qui n'adorerait ton front plein de grandeur. D'où rayonne l'amour plus fort que la douleur? Soit qu'on t'ait vu portant la couronne d'épines. Ou parlant aux petits sur les choses divines. Ou dans l'humble festin, par Marie embaumé ^ Pressant contre ton cœur l'Apôtre bien-aimé ! Comme j'aurais voulu t'adoucir ton Calvaire ! Porter im peu ta croix et t'offrir le suaire. Entre la Véronique * et le Cyrénéen^ ; Etendre mon manteau sur ton rude chemin; Te garantir des coups et des clameurs infâmes, Et pleurer sur tes mains avec les saintes femmes ! Car, tu fus calme et bon; car, sur ton front divin, La colombe du ciel ne plana pas en vain. • Car, ô roi plein de grâce et de mansuétude, L'homme a mis dans sa loi tout ce qu'il a de rude, Et, sur les malheureux qu'il s'applique à punir. Tu n'étendis jamais les bras que pour bénir. Tu voyais le péché troubler la race humaine, Et tu vécus trente ans sans colère et sans haine ! Et moi je lis ces mots dans ton calice amer : Le mal est une goutte et l'amour une mer.

* Extrait des Poèmes évangéliqiœs (1862), dans lesquels le poète a noblement exprimé les croyances chrétiennes.

'Les apôtres.

* Ce mot est pris ici dans le sens de a parfumer d'une manière suave » L'auteur fait allusion au parfum de nard c^ue Marie, sœur de Lazare, répandit sur les pieds de Jésus à Béthanie et dont la maison fut toute embaumée.

Femme juive qui essuya le visage de Jésus pendant qu'il montait au Calvaire.

* Simon de Gyrène qui porta un moment la croix de Jésus.

Sois béni de tous ceux qu'on maudit, qu'on délaisse ! Jamais un mot de toi n'effraya la faiblesse, Jamais, sans t'attirer vers son lit de douleur, Lépreux d'âme ou de corps ne te cria : Seigneur ! Ta main fermait sa plaie et touchait sa souillure, Sans craindre les regards ni cesser d'être pure. Ah! c'est que de ton cœur, comme de son milieu, Coulait la charité, ce baptême de feu ! Tu donnas l'Evangile à la Samaritaine ^ Pour une goutte d'eau puisée à sa fontaine. La courtisane même eut grâce devant toi ; L'adultère s'y mit à l'abri de ta loi ; Ton esprit prévalut sur la lettre homicide, Et tu ravis sa proie au docteur qui lapide. Tu bénis tes bourreaux, au moment d'expirer; Penché sur le larron, tu lui dis d'espérer ; Un regard triste et doux fut le seul anathème Que tu voulus. Seigneur, lancer sur Judas ' même ! . Une fois, une seule, — ô Jésus, ô bonté, 0 front orné de paix et de sérénité, 0 cœur qui par l'amour répondait à l'injure!... — La colère atteignit ta divine nature ; Ta face resplendit d'une sainte rougeur, Et ta droite, ô Jésus, s'arma du fouet vengeur ! C'est le jour qu'inondant la maison de ton père, L'impur négoce avait détrôné la prière. Au milieu des troupeaux de bœufs et de brebis. Les tables des changeurs souillaient les saints parvis , Les vils marchands, aux voix aigres et discordantes. Discutaient avec bruit les achats et les ventes. Tu vins; et, furieux des autels profanés. Tu frappas à grands coups sur ces hommes damnés ; Ta voix tonna contre eux, précipitant leur fuite, Et la maison de Dieu fut rendue au Lévite.

O poète ! sois calme et beau par la douceur; Qu'elle éclaire ton front et siège dans ton cœur . Sois comme le grand chêne au feuillage sonore, Où mille voix d'oiseaux s'éveillent à l'aurore,

* Dans l'évangile selon saint Jean, c'est la femme de Samarie qui puisait de l'eau an puits de Jacob et que Jésus convertit.

• Judas riscariote, l'un des douze apôtres, qui vendit Jésus pour 30 deniers.

Et qui chante à la brise et qui porte en son flanc Un miel pur et secret goutte à goutte coulant. Que la haine jamais, que jamais l'amertume N'enveniment tes flots de leur sanglante écume ! Au sarcasme jamais n'ouvre ta bouche d'or ; Qu'en tes vers, blonde gerbe où nul serpent ne doi*t, La tendre sympathie, ou visible, ou voilée, Comme une fleur du ciel soit toujours recelée ! Que ta parole enfin, pour qu'on y croie un jour. Vive par l'harmonie, et surtout par l'amour ! Va, fécond par le cœur, va, comme la nature; Donne un peu de ton être à toute créature ; Relève les épis et les roseaux courbés ; A l'ombre du buisson remets les nids tombés ; Aide à vivre à tous ceux à qui la vie est bonne, Verse en ^ux ce trop-plein que le Seigneur te donne. Si quelque chose en toi s'agite incessamment, C'est que Dieu t'a créé pour aimer va,illamment. Aime donc, aime donc, c'est là ta sainte tâche! Monte sur la montagne et bénis sans relâche. Bénis, de ce trépied où I3 cœur s'agrandit, Et la terre qui chante, et l'homme qui maudit !

Ah ! quel que soit le vent qui tourmente la plage. Qu'il passe sur tes flots sans soulever d'orage. Que jamais souffle humain, pacifique océan. Ne trouble, pour un jour, ton repos de géant. Et ne puisse ternir, dans le bleu de ton onde, L'image de l'esprit (lui flotte sur le monde! Que jamais ton front calme, où Dieu doit résider. D'un vulgaire courroux ne daigne se rider ! Reste, au fort de l'outrage, absorbé dans tes cultes; Ta lyre a plus de chants que l'homme n'a d'insultes. Chante, et laisse tomber, sans honte et sans effroi, Les flèches du méchant, s'il ne vise qu'à toi. Quand tu ne sauras plus où reposer ta tête. Bénis encor Sion qui. chassa le prophète ; Pardonne sur la croix au Juif lâche et moqueur, Et meurs sans que la haine ait effleuré ton cœur. Non! quand le monde impur te flagelle et te foule, Tu n'es pas sans amis cachés dans cette foule ; Cherche leurs yeux en pleurs à travers les soldats, Songe à ta mère, à Jean ^ pour oublier Judas !

L& disciple préféré du Christ, auteur présumé du cxuatrième évangile.

Cependant, ô poète, ô foudre qui sommeilles, Il vient parfois une heure où Dieu même t'éveille, • Où Tanathème en feu gronde à travers tes chants, Devant le Saint des saints souillé par les marchands!

L'enfant grondé ^

Je t'ai grondé !... trop fort peut-être ! Et je me sens tout soucieux ' En voyant grossir dans tes yeux Ces deux larmes que j'ai fait naître.

Je m'étais trop vite irrité D'un tort pur de toute malice :

C'est oubli, c'est légèreté. Et ton cœur n'était pas complice.

Je t'aurai dit, dans mon émoi, Quelque vive et dure parole...

Mon bon enfant que je désole.

Va ! j*en souffre encor plus que toi.

Qu'il en coûte d'être sévère !

Tâche, ami, de te souvenir Du chagrin que se fait ton père Quand il faut gronder et punir.

Gai-de sa douloureuse image Dans ton petit cœur bien aimant; Si tu songes à ce moment.

Tu seras toujours, toujours sage !

Oh oui ! c'est la dernière fois Que tu fais mal et que je gronde.

Tu m'as bien compris, je le vois ; Tu relèves ta tête blonde.

Tu t'élances sur mes genoux...

Viens, viens ! c'est moi qui te rappelle : Vite, oublions notre querelle.

Mon cher petit, embrassons-nous !

» Cette pièce et la suivante sout extraites du Livre d'un père (1876), un recueil de vers charmants et délicats où le poète a ctianté l'enfant d'une façon touchante. Son lyrisme a là une originalité très grande.

170 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE

Les petites sœurs.

Elles vont, la main dans la maîn^ On ne les voit jamais qu'ensemble ; Sans que l'une à l'autre ressemble, Toujours sur le même chemin Elles vont, la main dans la main.

Deux fleurs sur une seule branche !

S'embrassant toujours d'un côté, Même quand l'arbre est agité; L'une étant rose et l'autre blanche, Deux fleurs sur une seule branche!

Où sont donc les petites soBurs ?

Dit chacun de nous, qu'il demande La plus petite ou la plus grande ; Elles ont d'égales douceurs ; Où sont donc les petites sœurs ?

L'ime veut tout ce que veut l'autre, Dans l'étude ou dans le plaisir ; Chacune oubliant son désir.

Pour leur bonheur et pour le nôtre L'une veut tout ce que veut l'autre.

Aux œuvres du cœur ou des doigts

Promptes l'une et l'autre à bien faire,

Chacune est la petite mère,

La petite sœur, à la fois.

Aux œuvres du cœur ou des doigts.

Jamais de pleurs ni de querelles, Au salon pas plus qu'au berceau ; Les byoux après le cerceau.

Tout galment se partage entre elles...

Jamais de pleurs ni de querelles.

Elles vont, la main dans la main.

On ne les voit jamais qu'ensemble ; Sans que l'une à l'autre ressemble, Toujours sur le même chemin Elles vont, la main dans la main.

Œuvres à lire de Victor de Laprade (Lemerre, éditeur, Paris) : Psyché (1841); Odes et poèmes (1848) ; Poèmes évangéliques (1852) ; Symphonies (1856) ; Idylles historiques (1868): Pernette (1868); Poèmes civiques (1874); Le Livre d'un père (1876); — Critiques à consulter : Vitet, Discours à l' Académie j il j/nars 1859 et Revue des Deux-

Mondes. !•* février 1889 ; Lamartine^ Souvenirs et portraits ; Saint-René Taillandier, Revue des Deux-Mondes^ 15 février (1S79) ; R. Chantelauze, Revue de France. Î5 décembre 1879 ; Ed. Rire, Victor de Laprade, sa vie et ses œuvres (1886) ; J. Condamin, La vie et les œuvres de Victor de Laprade (1886).

Né à Cany (Seine'Inférieure) en 18Î2, mort à Paris en 1869,

Comme de Laprade, il débuta par un poème antique, comme lui, tout en gardant bien des restes de lyrisme romantique, visibles surtout dans son théâtre en vers, il s'achemina vers la poésie objective des parnassiens. Là s'arrête sa ressemblance avec l'auteur de Psyché, Celui-ci est en effet un idéaliste transcendant; Bouilhet est, au contraire, un pur réaliste. Il a traduit surtout dans ses vers les faits de l'histoire et ceux de la vie contemporaine, visant à les peindre dans leur exacte réalité. Sa philosophie naturaliste est conforme à celle des prosateurs, ses contemporains, que nous avons étudiés dans le premier volume de cet ouvrage. Son vers, au relief précis, d'une grande variété de rythmes, procède du style de Hugo mais annonce la métrique parnassienne. Dans son théâtre en vers, injustement oublié aujourd'hui, il a montré un talent drama- . tique de premier ordre.

Les gladiateurs ^

Tenant comme Mercure ^ un riche caducée, Commode ^ enfin parut. Sa tunique plissée Flottait, couleur de pourpre et perlée à son bord : Il avait un manteau tissu de soie et d'or, D'un cercle étincelant sa tête était pressée, Son costume semblait celui d'un secutor.

« Longue vie à César ! » cria la foule immense ; Et le vaste empereur, sous son grand pavillon. Comme un dieu couronné, vint s'asseoir en silence ; Sur une chaise d'or préparée à l'avance On posa la massue et la peau de lion; Puis le maître des jeux fit sonner le clairon.

* Extrait de il/e^œnû (1851), curieux poème d'érudition antique, d'une rare exactitude, dans lequel Bouilhet a voulu reconstituer objectivement la société romaine de l'empire au temps de Commode ; les vices de la décadence impériale y sont peints magistralement. Outre les ouvraffes de Renan et de Gaston Boissier, dont il s'est inspiré, Sienkievicz avait probablement lu aussi ce poème quand il écrivit son célèbre roman Quo Vadis. — Les gladiateurs étaient des condamnés à mort, des esclaves ou des captifs de guerre, au'on faisait combattre dans l'amphithéâtre, au Golisée par exemple, les uns contre les autre8,ou bien contre des bêtes féroces. Ils avaient des. armes différentes.

* Mercure, chez les Grecs Hermès, dieu de l'éloquence et du commerce, messager de l'Olympe et conducteur des morts aux Enfers.

* Quinzième empereur romain, de 180 à 192 ; cruel et lâche, il ne ressemblait en rien à son père Haro-Aurèle, le noble empereur.

Le théâtre aussitôt disparut de lui*même.

La lutte commençait, et les gladiateurs

Firent irruption aux yeux des spectateurs.

Les deux partis rivaux avaient pris un emblème.

Et chacun à Tépaule étalait ses couleurs,

Qui le blanc, qui le vert. L'attente fut suprême.

Du peuple frémissant tomba la grande voix.

Je ne vous dirai pas l'adresse, la science

Que chacun déploya dans cette circonstance.

Les coups portés sans cesse et parés mille fois,

La grâce des lutteurs, et les glaives de bois

Qui voltigeaient dans Tair et frappaient en cadence.

Le prélude ordonné se prolongea longtemps : « Du fer! du fer! » hurlait la foule impatiente. L'escrime s'arrêta; la trompette bruyante Tordit sa note rauque et ses sons palpitants, Et l'on vit, recouverts d'une armure éclatante, Des groupes opposés, sortir deux combattants.

Celui de Varolus était jeune et rapide.

Il s'élançait par sauts, puis rebroussait chemin,

S^elte, un poignard aux dents, une corde à la main;

L'autre, fixant sur lui son regard intrépide.

Lentement sur le sol posa son pied solide.

« Mirax ! » cria le peuple en se levant soudain.

C'était lui ! le vainqueur ! le héros de la ville ! Mirax au bras de fer, au glaive triomphant : Sans doute il dédaignait son adversaire agile, Lui, vieux gladiateur, en face d'un enfant; Le jeune homme écumait dans sa rage inutile Comme un chacal vorace autour d'un éléphant.

Mirax semblait jouer; du bout de son épée Il agaçait son homme et lui piquait la peau. Déjà le sang vermeil coulait en maint ruisseau ; La cuirasse s'ouvrait par le fer découpée Et, de perles de pourpre en mille endroits jaspée, Les semait en courant sur le sable nouveau.

Il fallait en finir avec le rétiaire \

Mirax leva son glaive et le pressa plus fort :

1 Du latin retiarius, gladiateur qui combattait armé d'un ûlet et d'un trident.

LOtJlS BOmLïtÊf 17â

Les pouces se dressaient ^ pour demander la mort, Maïs un cri fonnîdable emplit la salle entière... Mirax, les yeux sanglants, roulait dans la poussière, Tordant son cou nerveux dans le nœud qui le mord.

« Il est pris ! il est pris !» dit la foule étonnée. Varolus triomphait, l'honneur de la journée Lui semblait garanti par ce coup de bonheur. La lame flamboyait dans la main du vainqueur, César était muet, la mort fut ordonnée. Mais Mirax se dressa de toute sa hauteur.

Il fut calme et sublime, en cet instant suprême, Et leva sur la foule un regard assuré : « Pourquoi trembler? dit-il au rétiaire blême, C'est le peuple, ô mon fils! et j'étais préparé; Il aime à voir tomber qui porte un diadème, Et se venge à sa mort de l'avoir admiré ! »

Alors, jetant au loin sa cuirasse pesante,

Il tendit son cou nu sous l'acier du poignard.

Puis, tourné vers la foule, et d'une voix puissante :

« Frappe, enfant! cria-t-il, et salut à César!... »

Le sang jaillit à flots par la gorge béante,

Et Mirax se souvint de tomber avec art.

Un homme, ayant au front des ailes de Mercure, Du bout de son fer chaud vint lui toucher le corps. La chair en frémissant cria sous la brûlure, Mais l'ombre de Mirax voyageait chez les morts. Avec le croc d'usage on le tira dehors ; Sur le sable rougi traînait sa chevelure.

Kuohiuk-Hanem ^

Le Nil est large et plat comme un miroir d'acier. Les crocodiles gris plongent au bord des îles ; Et dans le bleu du ciel, parfois, un grand palmier Etale en parasol ses feuilles immobiles ;

Les gypaètes blancs se bercent dans les airs ; Le sable, au plein midi, fume dans les espaces;

^ Il y a là une erreur, étonnante chez un auteur si ferré sur Tautiquité : dans les cirques romains les spectateurs tournaient au contraire les pouces en bas {pollice verno) pour demander la mort; ils les dressaient pour pardonner.

' Extrait des Festons et astragales (1859/

174 CHRESTOMATHIE PïlAKÇAISE

Il !■! Bill I II .- .-i.-i... ■*!-- —

Et les buffles trapus^ au pied des buissons verts, Dorment, fronçant leur peau sous les mouches voraces.

C'est l'heure du soleil et du calme étouffant ;

Les champs n'ont pas un cri, les cieux pas une brise...

— Dans ta maison d'Esneh, que fais-tu maintenant, Brune Kuchiuk-Hanem, auprès du fleuve assise ?

Le mouton qui te suit, de henné * tacheté, Sur la natte en jouant agace ton chien leste. Et ta servante noire, accroupie à côté, Croise ses bras luisants tatoués par la peste ;

Le joueur de rebec ^ dort sur son instrument... Dans ton lit de palmier maintenant tu reposes, Ou sur ton escalier tu te tiens gravement, Avec ton tarbouch large et tes pantalons roses ;

L'émeraude à ton front allume un rayon vert, Ta gorge s'arrondit sous une gaze fine. Et tes cheveux, poudrés par le vent du désert. Ont une odeur de miel et de térébenthine.

— Mais une ombre obscurcit ton regard éclatant ; Tu te sens^ dans ton cœur, triste comme une veuve, Et tu penches la tête, écoutant... écoutant

Passer le bruit lointain des canges ' sur le fleuve !

Le bois qui pleure^.

Tout est mort ! — Vers d'autres climats Les oiseaux vont chercher fortune, Et la terre, sous les frimas, Est blanche, au loin, comme la lune ;

Le vent, pareil à cent taureaux.

Mugit au seuil de ma demeure ; Le givre a brodé mes carreaux ; A mon foyer la bûche pleure :

« Je me souviens!... je me souviens!... Au pied des monts,... dans le bois sombre... Mon front large, en ces jours anciens.

Faisait à terre une grande ombre !

* Arbuste d'Afrique et d'Asie dont les feuilles servent à faire une teinture jaune

' Violon arabe à trois cordes.

» Bateaux légers et étroits sur le Nil,

■* Extrait des Dernières chansons, poésies posthumes (1870).

» Oh! les cieux en pluie épandus Sur l'ébullition des sèves !

Oh! les ravissements perdus Dans la profondeur de mes rêves !

» Et comme au bord des claires eaux Frissonnait mon écorce grise, Sous le pied leste des oiseaux Ou les caresses de la brise!

» L'hiver venait chassant Tété ; Tout s'abritait au toit des villes ; Seul, je gardais la majesté Des existences immobiles !

» Et, dressant mon squelette noir Sur la nudité des champs mornes, Silencieux dans mon espoir Des rajeunissements sans bornes,

» J'attendais des temps plus heureux, Où sur mes branches découvertes Le chant des merles amoureux Ferait pousser des feuilles vertes !

» Plus de nids! plus de vents dans Pair, Secouant à flots mon feuillage !

La hache a, comme un pâle écl^r.

Frappé mon tronc durci par l'âge ;

» Et, traîné des vallons charmants Au chantier brutal des banlieues, J'ai senti mes os, par moments.

Crier sous la scie aux dents bleues !... »

La pauvre bûche pleure encor ; Mais déjà dans ses mille étreintes Le feu, comme un grand poulpe * d'oi*, Fait, sans pitié, mourir ses plaintes.

L'âme légère du vieux bois, Moitié brise et moitié rosée.

Libre pour la première fois.

Flotte sur la cendre embrasée...

• Eu aUemand, ein acht armiger Polyp; en italien, un polpo; en anglais, a pulp.

Poésies complètes de Bouilhet (Lemerre, éditeur, Paris). — Principaux drames en vers : Jtf»« de Montarcy (1856) ; Hélène Peyron (1858) ; Dolorés (1862) ; La Conjuration d'Amboise (1866). — Critiques à consulter : Ûustave Flaubert, Préface des Dernières Chansons (1870) ; Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires (1882) ; H. de la Ville de Mirmont, Louis Bouilhet {\S88) ; G. Lanson, Histoire de la littérature française (1894) ; C4h. Gidel, Histoire de la littérature française (1898) : E. Frère, Louis Bouilhet (1908).

BAUDELAIRE (Charles)

Né et mort à Paris, i82li867.

Par certains côtés de son génie poétique, Baudelaire, qui traduisit le macabre auteur américain Edgar Poë, se rattache au romantisme, dont il a du reste accentué quelques-uns des défauts ; par d'autres, c*est déjà un précurseur de la poésie impersonnelle. Il est très difficile de porter sur son œuvre un jugement équitable, tant il y a en lui de choses qui repoussent : bizarrerie étrange, sensualité basse et vulgaire, affectation ridicule de satanisme, perversité lugubre, mysticisme macabre. Sa poésie morbide, qu'expliquent et son état pathologique et l'abus qu'il fit des excitants, distille tous les poisons de l'âme. C'est un poète de décadence morale. Pourtant dans son œuvre malsaine, flore vénéneuse éclose sur le fumier d'une civilisation malade, il y a aussi des fleurs admirables dont on peut respirer le parfum exquis. Ce rêveur fantastique et macabre a été un grand poète, et Victor Hugo a pu lui dire avec raison : «Vous avez créé un frisson nouveau. » Dans un coin de son àme étrange et complexe, il y avait un sentiment profond de la foi religieuse, l'horreur des vices hideux qui hantèrent son imagination déréglée, une grande puissance d'idéalisation symbolique. C'est par ces qualités de premier ordre qu'il restera.

L'albatros ^

Souvent, pour s'amuser, leb hommes d'équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid ! L'un agace son bec avec un brûle-gueule *, L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

^ Ces vers et les suivants ont été publiés en 1857.

' Mut trivial qui désigne une pipe à tuyau très court.

ÊAUDÉLÀIiîÈ 17?

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit do Tarcher ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l'empêchent de marcter.

Correspondances ^

La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants. Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, — Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,^

Ayant l'expansion des choses infinies.

Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens.

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Harmonie du soir ^

Voici venir les temps où, vibrant sur sa tige, Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ; Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ; Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ; Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ; Valse mélancolique et langoureux vertige ! Le ciel est triste et beau comme im grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ; Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir ! Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ; Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...

* Les perBonnes qui aiment tous les arts et en comprennent le langage esthétique aisiront le sens profond de cette pièce où Baudelaire a remarquablement défini, en

quelques lignes, ce qu'on pourrait appeler a l'unité des forces artistiques. »

* Voici un exemple très curieux de poésie symboliste, à comparer avec la pièce de Léon Dierx, 5o»r d'octobre et les pièces de Henri de Régnier reproduites plus loin*

CHREST. FR. POÈTES 12

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir, Du passé lumineux recueille tout vestige ! Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige... Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir ^ !

Splefen ^

Quand le ciel bais et lourd pèse comme un couvercle Sur Fesprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l'horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide. Où l'Espérance, comme une chauve-souris, S'en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées D'une vaste prison imite les barreaux, Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux.

Des cloches tout à coup sautent avec furie Et lancent vers le ciel un affreu3j^ hurlement Ainsi que des esprits errants et sans patrie Qui se mettent à. geindre^ opiniâtrement.

* — Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

. Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, Siu' mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Le gouffre.

Pascal ^ avait son gouffre, avec lui se mouvant. — Hélas ! tout est abîme, — action, désir, rêve. Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relève Mainte fois de la Peur je sens passer le vent.

* Dans la liturgie catholique, l'encensoir est une cassolette pendue à de longues rhaîncs où l'on brûle de l'encens; le reposoir est un autel élevé dans une rue, le jour de la Fête-Dieu, pour y faire reposer le saint^sacrement pendant une procession ; l'ostensoir (du latin ostensus^ montré) est un soleil d'or ou d'argent porté sur un .pied où l'on a mis l'Eucharistie pour l'exposer.

> Ici et dans la pièce suivante, c'est le romantique macabre qui parle, hanté par ses sombres visions. Pour comprendre cet état d'âme il faut savoir que Baudelaire mourut d'une maladie nerveuse. Le mot spleen, qui en anglais signifie rate, veut dire en français mélancolie maladive.

" Du latin gemere ; doublet, gémir.

* Biaise Pascal (1623-1662), célèbre savant et écrivain janséniste, l'auteur des Lelti'ea Provinciales et des Pennées.

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