Scène IV
' OLIVIER, CÉLIDÉE, SYLVAIN
OLIVIER
Ah! Florise! Elle part. Que ferai-je, dis-moi, Sans elle !
I SYLVAIN, avec une mâle gaieté.
I S'il vous plaît, comme du temps du roi
1 Henri, lorsque j'étais à monsieur votre père,
! Nous bataillerons ! — Quand, pendant un jour de guerre,
Il avait, son épée au poing, comme un luron. Fait le diable à côté de monsieur de Biron, Si quelque lansquenet, fuyant dans la rafale, ' Le visait et trouait son pourpoint d'une balle,
J'avais beau dire : Allons, monsieur, il faut panser Cela ! Bah ! sans vouloir seulement y penser. Votre père piquait des deux, l'âme ravie, I Et ^ mettant à rire, il disait : C'est la vie !
Pendant le morceau suivant, dit par Célidée, on voit défiler lentement sur le coteau, d'abord Jodelet seul marchant avec de grandes enjambées, puis Rosidor pre. nant des airs gracieux entre Amaraate et Lucinde, puis Hardy causant avec Pymante; enfin tous les comédiens, excepté Florise.
CÉLIDÉE, à Olivier.
La vie ! Elle ressemble à ce jour dont tu vois
Tomber le soir tremblant sur la cime des bois !
Au matin, sous la douce aurore qui l'effleure.
Le fier jeune homme voit venir vers sa demeure
Les Illusions, puis l'Amour, l'Espoir, vermeil
Et les Passions, groupe adorable et pareil
A ces gais histrions qui, la lèvre entr'ouverte,
Sont descendus vers nous de la colline verte !
Tous ces hôtes sont fous, riants et querelleurs ;
Les uns portent des luths et des chapeaux de fleurs;
Les autres laissent voir la tristesse suprême
Sur leur bouche de rose, et murmilrent : Je t'aime !
Mais lorsque le soir vient, quand le jeune homme est vieux,
Quand sa vie, hélas! proie offerte aux envieux,
CHRK8T. FR. POETES
t94 CHRESTOMATHIE FRANÇAISE
S'efface, quand son front a pâli sous l'étude.
Il reste face à face avec la solitude,
Et voit passer, conduits par l'antique Destin,
Sur le même coteau, ses hôtes, du matin,
Mais lassés et vieillis, Vun emportant son masque
Et Vautre son couteau *. Dans la brume fantasque
Le groupe rayonnant disparaît et s'enfuit ;
Et lui, qui voit pâlir ses Rêves dans la nuit,
Il leur crie, abattu, mais l'âme encore éprise :
Adieu, Bonheur ! Adieu, Jeunesse !
A ce momeat Plorise, venue seule et la dernière, passe à son tour sur le coteau. Olivier la voit, lui tend les bras, et pousse vers elle un cri ardent de passion et de regret.
OLIVIER
Adieu, Florise !
Œuvres à lire de Théodore de Banville (Lemerre, éditeur, Paris) : Stalactites (1846); Odes funambulesques (1857); Les Exilés (1874); Les Princesses (1874); Rondels; Choix de poésies de Théodore de Banville avec préface de Charles Morice (1911) ; Comédies en vers (1856-1880) et principalement : Oringoire (1886) ; Florise (1870) et Biquet à la Houppe ; Petit traité de versification française (1872). — Critiques à consulter : Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XIV (1857) ; Maurice Spronck, Les Artistes littéraires 1889); Jules Lemaitre, Les Contemporains (1885) ; Marcel Fouquier, Profils et portraits ; J.-Ërnest Charles, L^ théâtre des poètes ; Adolphe Brisson, Chronique théâtrale du Temps (28 avril 1913).
* Citation empruntée à la Tristesse d'Olympio de Victor Hugo, dans Les Rayons et les Ombres, Cette pensée, dite par une grande dame du XVII»»» siècle, constitue un joli anachronisme. On sent assez que ce n'est pas elle qui parle, mais l'auteur romantique, disciple de Victor Hugo.
Les Parnassiens.
Presque toutes. les périodes historiques des temps modernes sont caractérisées par la prédominance d'une école littéraire : le règne de Napoléon III ne fait pas exception à cette loi. En poésie, comme dans la prose, on y constate un courant supérieur, dont l'influence finit par annihiler tous les autres, en créant un nouveau milieu intellectuel. En 1852^ c'est l'école parnassienne qui devient ce courant directeur. Et voici comment elle prit ce nom, emprunté de la célèbre montagne de la Phocide d'où jaillissait la fameuse fontaine Castalie, chère aux Muses et source «^'inspiration poétique pour les Grecs et pour les Romains.
Vers la fin du second empire, un certain nombre de poètes nouveaux se réunissaient à Paris chez l'éditeur Lemerre pour parler de leur art. Désirant pénétrer jusqu'au grand public qui les connaissait à peine, ils décidèrent de publier un recueil collectif de poésies inédites. Cette publication, dont le premier livre parut en 1866, eut pour titre le Parnasse contemporain^ qui fut d'abord le nom d'une petite revue publiée par Catulle Mendès et Xavier de Ricard : de là le nom de Parnassiens donné aux poètes de la nouvelle école. Le mouvement littéraire que ceux-ci voulaient consacrer avait commencé depuis longtemps ; en 1850, le romantisme était épuisé et le parnassisme en voie d'évolution. Le changement qui s'accomplit dans la poésie coïncida avec la transformation réaliste qu'on vit s'opérer alors dans le roman et le théâtre en prose. Il fut causé à la fois par l'influence de la science et la tyrannie que le second empire fit peser sur les esprits pendant les premières années qui suivirent son triomphe : quand César règne et étouffe les consciences, les âmes déçues s'éloignent de la politique et se réfugient dans la tour d'ivoire de l'art pour l'art. L'école parnassienne, comme le romantisme, comprend un grand nombre d'écrivains de tendances très différentes. Entre Leconte de Lisle et Coppée, par exemple, il y a aussi peu de ressemblance qu'entre Victor Hugo et Musset. Pourtant, un trait
196 CHRESTOMATHIE^PRANÇAISE
commun caractérise la plupart de ces poètes : pris dans son ensemble, le Parnasse est l'école de la poésie impersonnelle. Sortir du moi, renoncer au lyrisme subjectif, peindre la réalité objective, soit em copiant la nature, soit en empruntant à l'histoire, à la légende, et à la science la matière même de la poésie : tel était le but essentiel de l'école parnassienne qui fut, elle aussi, par quelques côtés, une réaction réaliste contre l'idéalisme personnel du romantisme. Le retour à l'antiquité gréco-latine, qui est une des caractéristiques de l'école, s'explique très bien chez ces poètes nourris de fortes études classiques, car l'art ancien leur fournissait une riche mine de sujets poétiques dans lesquels leur objectivité pouvait s'éployer à l'aise. Comme André Chénier, ils ont souvent compris beaucoup mieux que les classiques du Xyil<» siècle certains côtés de la littérature et de la mythologie antiques. Par là se trouve justifié ce nom de Parnasse qui parut d'abord choisi au hasard. A certains égards, d'ailleurs, la nouvelle école est moins classique qu'alexandrine : elle rappelle parfois beaucoup plus la poésie savante de Lucrèce, l'érudition artistique et le culte de la forme des poètes ptolémaïques que le large naturalisme des Grecs d'Ëurope.L'alexandrinisme est un des caractères importants de la poésie parnassienne.
Pour étudier les Parnassiens et les poètes postérieurs, consulter Catulle Mendès, La légende du Parnasse contemporain et Rapport sur le mouvement poétique français de 1867 à 1900; Pellissier, Essais de littérature contemporaine. Le mouvement littéraire au XIX'^» siècle et Le mouvement littéraire contemporain ; Xavier de Ricard, Petits mémoires d'u/n parnassien ; Emmanuel des Essarts, L'Ecole parnassiennet son histoire, sa doctrine. (Revue bleue du 3 juillet 1902.)
Né à Vile Bourbon en 1818, mort à Paris en 1894.
Leconte de Lisle est incontestablement le chef de l'école parnassienne ; dès 1852, bien que le nom n'existât pas encore, il en indiquait le but dans la préface de ses Poèmes antiques, où il combattait, avec des arguments assez faibles du reste, la poésie personnelle des romantiques. Gomme initiateur du Parnasse contemporain , il a donc une très grande importance littéraire ; il n'en a pas moins comme génie poétique, en dehors de toute question d'école. Après Victor Hugo, et bien près de lui, c'est le plus grand poète français. A première vue, Leconte de Lisle est un écrivain impersonnel. Dans ses œuvres grandioses et éclatantes, il a promené sa pensée, en apparence sereine, à travers les mythologies les plus diverses : le naturalisme esthétique des Grecs, le sombre panthéisme
hindou, les mythes barbares des Scandinaves lui ont fourni la matière de superbes poèmes d'où son àme paraît absente. 11 a trouvé également dans la nature sauvage et primitive un grand nombre de tableaux grandioses ou tragiques, peints avec une étonnante objectivité. Pourtant, sous cette poésie qui semble impersonnelle, sous cette sérénité stoïque, on découvre une âme infiniment douloureuse que de profondes angoisses avaient torturée. La philosophie du poète transparaît à travers les mythes qu'il a le mieux translatés. Cette philosophie exprime une profonde désespérance ; c'est bien celle d'une époque où la science a détrôné l'ancienne foi, où l'âme du penseur désabusé face à face avec «l'implacable nature» de Vigny, cherche à se consoler de ne plus croire en revivant les grands rêves .par lesquels les hommes des civilisations antiques essayèrent d'assouvir leur besoin d'idéal. Leconte de Lisle est un pessimiste hautain et tragique : il n'a vu dans le monde que l'effrayante fugacité de la vie. Sa poésie est décourageante, mais admirable de profondeur et de relief. Ce fut un noble artiste. On doit lui reprocher cependant de n'avoir pas compris le christianisme. Lui qui a su traduire en vers admirables les superbes mythologies de l'antiquité, il n'a vu dans la religion chrétienne que la sombre intolérance ou les superstitions du moyen âge : la sublime puissance morale de l'Evangile lui a échappé. Voilà pourquoi son œuvre, à certains égards merveilleuse, reste inférieure à celle de Victor Hugo, poétiquement géniale et tout imprégnée en outre de philosophie chrétienne et d'humanité.
Sûryâ K
Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître ! les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.
Sur ta face divine et ton dos écumant L'abîme primitif ruisselle lentement. Tes cheveux qui brûlaient au milieu des nuages, Parmi les rocs anciens déroulés sur les plages, Pendent en noirs limons, et la houle des mers Et les vents infinis gémissent au travers. Sûryâ ! Prisonnier de l'ombre infranchissable. Tu sommeilles couché dans les replis du sable. Une haleine terrible habite en tes poumons ; Elle trouble la neige errante au flanc des monts ; Dans l'obscurité morne en grondant elle aifaisse Les astres submergés par la nuée épaisse, Et fait monter en chœur les soupirs et les voix Qui roulent dans le sein vénérable des bois.
* Extrait des Poèmes antiques (1852). Cette pièce est un hymne védique, destiné •à rendre le mysticisme hindou et la conception naturaliste du brahmanisme primitif. On remarquera que le mythe exposé ici ressemble beaucoup à celui de Phoibos dans la mythologie grecque. Sûrya c'est le dieu solaire.
Ta demeure est au bord des océans antiques, Maitre ! Les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.
Elle vient, elle accourt, ceinte de lotus blancs, L'aurore aux belles mains, aux pieds étincelants ; Et tandis que, songeur, près des mers, tu reposes. Elle lie au diar bleu les quatre vaches roses. Vois ! Les palmiers divins, les écailles d'argent, Et les frais nymphéas * sur l'eau vive nageant, La vallée où, pour plaire entrelaçant leurs danses, Tournent les Apsaras * en rapides cadences. Par la nue onduleuse et molle enveloppés. S'éveillent, de rbsée et de flammes trempés. Pour franchir des sept cieux les larges intervalles, Attelle au timon d'or les sept fauves cavales, . Secoue au vent des mers un reste de langueur, Eclate, et lève-toi dans toute ta vigueur!
Ta demeure est au bord des océans antiques. Maître ! Les grandes eaux lavent tes pieds mystiques.
Mieux que l'oiseau géant qui tourne au fond des cieux.
Tu montes, ô guerrier, par bonds victorieux ;
Tu roules comme un fleuve, ô Roi, source de l'Etre !
Le visible infini que ta splendeur pénètre,
En houles de lumière ardemment agité.
Palpite de ta force et de ta majesté.
Dans l'air flambant, immense, oh ! que ta route est belle
Pour arriver au seuil de la nuit étemelle!
Quand ton char tombe et roule au bas du firmament,
Que l'horizon sublime ondule largement !
O Sûryâ ! Ton corps lumineux vers l'eau noire
S'incline, revêtu d'une robe de gloire ;
L'abîme te salue et s'ouvre devant toi :
Descends sur le profond rivage et dors, ô Roi!
Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître! Les grandes eaux lavent tes pieds mystiques !
Guerrier resplendissant qui marches dans le ciel, A travers l'étendue et le temple étemel ;
« Nom scientifique du nénuphar, plante de la famille des Nymphéacées, à laquelle se rattache aussi le lotus. Les fleurs, grandes et belles, à pétales blancs, roses, rouges ou bleus, flottent généralement sur les eaux.
* Dans la mythologie hindoue, divinités femelles qui habitent les eaux, analogues aux nymphes grecques.
Toi qui verses au sein de la terre robuste Le fleuve fécondant de ta chaleur auguste Et sièges vers midi sur les brûlants sommets, Roi du monde, entends-nous, et protège à jamais Les hommes au sang pur, les races pacifiques Qui te chantent au bord des océans antiques !
Héraklès au taureau ^
Le soleil déclinait vers l'écume des flots,
Et les grasses brebis revenaient aux enclos ;
Et les vaches suivaient, semblables aux nuées
Qui roulent sans relâche, à la file entraînées.
Lorsque le vent d'automne, au travers du ciel noir.
Les chasse à grands coups d'aile, et qu'elles vont pleuvoir.
Derrière les brebis, toutes lourdes de laine,
Telles s'amoncelaient les vaches dans la plaine.
La campagne n'était qu'un seul mugissement,
Et les grands chiens d'Elis aboyaient bruyamment.
Puis, succédaient trois cents taureaux aux larges cuisses.
Puis deux cents au poil rouge, inquiets des génisses ;
Puis douze, les plus beaux et parfaitement blancs.
Qui de leurs fouets velus rafraîchissaient leurs flancs.
Hauts de taille, vêtus de force et de courage.
Et paissant d'habitude au meilleur pâturage.
Plus noble encor, plus fier, plus brave, plus grand qu'eux.
En avant, isolé comme un chef beUiqueux,
Phaéton les guidait, lui, l'orgueil de l'étable.
Que les anciens bouviers disaient à Zeus ^ semblable.
Quand le Dieu triomphant, ceint d'écume et de fleurs.
Nageait dans la mer glauque avec Europe ' en pleurs.
Or, dardant ses yeux prompts sur la peau léonine
Dont Héraklès couvrait son épaule divine,
Irritable, il voulut heurter d'un brusque choc
Contre cet étranger son front dur comme un roc ;
* Extrait des Poèmes antiques. Leconte de Lisle est le poète français qui a su le mieux rendre l'antiquité grecque ; il fait saisir aussi bien le charme d'Anacréon que la puissance grandiose des Tragiques. On pourra s'en convaincre en lisant les pièces qui suivent. — Héraklès (Hercule chez les Latins) est le fameux héros de la mythologie qui accomplit les douze travaux célèbres.
' Zeus (Jupiter chez les Latins) était dans la mythologie le roi des Dieux, la toutepuissance.
"Europe, fille d'un roi de Phénicie, fut enlevée par Zeus métamorphosé en taureau.
200 CHRESTOMATIIIE FRANÇAISE
Mais ferme sur ses pieds, tel qu'une antique borne, Le héros d'une main le saisit par la corne, Et, sans'rompre d'un pas, il lui ploya le col. Meurtrissant ses naseaux furieux dans le sol; Et les bergers, en foule, autour du fils d'Alkmène, Stupéfaits, admiraient sa vigueur surhumaine, Tandis que, blancs dompteurs de ce soudain péril. De grands muscles roidis gonflaient son bras viril.
Paysage ^
A travers les massifs des pâles oliviers L'Archer * resplendissant darde ses belles flèches Qui, par endroits, plongeant au fond des sources fraîches. Brisent leurs pointes d'or contre les durs graviers.
Dans l'air silencieux ni souffles ni bruits d'ailes, Si ce n'est, enivré d'arôme et de chaleur. Autour de l'églantier et du cytise en fleur. Le murmure léger des abeilles fidèles.
Laissant pendre sa flûte au bout de son bras nu, L'Aigipan ^ renversé sur le rameau qui ploie, Rêve, les yeux mi-clos, avec un air de joie, Qu'il surprend l'Oréade * en son antre inconnu.
Sous le feuillage lourd dont l'ombre le protège. Tandis qu'il sourit d'aise et qu'il se croit heureux, Un large papillon sur ses rudes cheveux Se pose en palpitant comme un flocon de neige.
Quelques nobles béliers aux luisantes toisons. Grandis sur les coteaux fertiles d'Agrigente ^ Auprès du roc moussu que l'onde vive argenté, Dorment dans la moiteur tiède des noirs gazons.
Des chèvres, çà et là, le long des verts arbustes, Se dressent pour atteindre au bourgeon nourricier. Et deux boucs au poils ras, dans un élan guerrier. En se heurtant du front courbent leurs cols robustes.
* Extrait des Poèmes antiques.
' Phoibos ou Apollon, représenté souvent avec un arc et lançant des traits de feu. ' Pan aux pieds de bouc, du grec Al-^luav.
* Nymphe des montagnes. Les Oréades formaient le cortège de Diane. 5 Ancienne ville de la Sicile, aujourd'hui Girgenti.
Par delà les blés mûrs alourdis de sommeil Et les sentiers poudreux où croît le térébinthe, ' Semblable au clair métal de la riche Korinthe S Au loin, la mer tranquille étincelle au soleil.
Mais sur le thym sauvage et l'épaisse mélisse Le pasteur accoudé repose, jeune et beau; Le reflet lumineux qui rejaillit de l'eau Jette un fauve rayon sur son épaule lisse ;
De la rumeur humaine et du monde oublieux, 11 regarde la mer, les bois et les collines, Laissant couler sa vie et les heures divines Et savourant en paix la lumière des cieux. ,
Kléarista ^
Kléarista s'en vient par les blé^ onduleiix Avec ses noirs sourcils arqués sur ses yeux bleus, Son front étroit coupé de fines bandelettes, Et sur son cou flexible et blanc comme le lait, Ses tresses où, parmi les çoses de Milet ^, On voit fleurir des violettes.
L'aube divine baigne au loin l'horizon clair , L'alouette sonore et joyeuse, dans l'air, D'un coup d'aile s'enlève au sifflement des merles , Les lièvres, dans le creux des verts sillons tapis, D'un bond inattendu remuant les épis, Font pleuvoir la rosée en perles.
Sous le ciel jeune et frais, qui rayonne le mieux De la Sicilienne au doux rire, aux longs yeux. Ou de l'Aube qui sort de l'écume marine ? Qui le dira ? Qui sait, ô lumière, ô beauté. Si vous ne tombez pas du même astre enchanté Par qui tout aime et s'illumine !
Du faîte où ses béliers touffus sont assemblés Le berger de l'Hybla * voit venir par les blés
* L'orthographe ordinaire est Gorinthe. Dans l'antiquité c'était une ville de 300 000 habitants, célèbre par son industrie des terres cuites, des vases peints et des bronzes d'art.
' Extrait des Poèmes antiques.
* Ville de l'Asie Mineure, au sud de l'embouchure du Méandre.
* Trois villes ont porté ce nom dans l'antiquité; la montagne, dont il s'agit ici, aujourd'hui Melilli, était près d*Hybla Megara^ cité voisine de Syracuse.
Dans le rose brouillard la forme de son rêve. Il dit : — C'était la nuit et voici le matin ! Et plus brillant que Taube à l'horizon lointain Dans son cœur le soleil se lève.
Nox^
Sur la pente des monts les brises apaisées Inclinent au sommeil les arbres onduleux ; L'oiseau silencieux s'endort dans les rosées, Et l'étoile a doré l'écume des flots bleus.
Au contour des ravins, sur les hauteurs sauvages, Une molle vapeur efface les chemins ; La lune tristement baigne les noirs feuillages, L'oreille n'entend plus les murmures humains.
Mais sur le sable au loin chante la mer divine, Et des hautes forêts gémit la grande voix, Et l'air sonore, aux cieux que la nuit illiunine, Porte le chant des mers et le soupir des bois.
Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines, Entretien lent et doux de la terre et du ciel, Montez et demandez aux étoiles sereines. S'il est pour les atteindre un chemin étemel.
O mers, 6 bois songeurs, voix pieuses du monde. Vous m'avez répondu durant mes jours mauvais. Vous avez apaisé ma tristesse inféconde, Et dans mon cœur aussi vous chantez à jamais.
Le combat homérique ^
De même qu'au soleil l'horrible essaim des mouches.
Des taureaux égorgés couvre les cuirs velus.
Un tourbillon guerrier de peuples chevelus,
Hors des nefs, s'épaissit, plein de clameurs farouches.
Tout roule et se confond, souffle rauque des bouches. Bruit des coups, les vivants et ceux qui ne sont plus. Chars vides, étalons cabrés, flux et reflux Des boucliers d'airain hérissés d'éclairs louches.
> Extrait des Poèmes antiques.
» Extrait des Poèmes barbares (1859).
Les reptiles tordus, au front, les yeux ardents, L'aboyeuse Gorgô * vole et grince des dents Par la plaine où le sang exhale ses buées.
Zeus ^ sur le pavé d'or, se lève furieux. Et voici que la troupe héroïque des Dieux Bondit dans le combat du faîte des nuées.
Les larmes de l'ours '.
Le roi des Runes* vient des collines sauvages. Tandis qu'il écoutait gronder la sombre mer. L'ours rugir, et pleurer le bouleau des rivages. Ses cheveux flambloyaie^nt dans le brouillard amer.
Le skalde ^ immortel dit : — Quelle fureur t'assiège, O sombre mer ? Bouleau pensif du cap brumeux, Pourquoi pleurer? Vieil ours vêtu de poil de neige. De l'aube au soir pourquoi te lamenter comme eux ?
— Roi des Runes ! lui dit l'arbre au feuillage blême Qu'un âpre souffle emplit d'un long frissonnetaent, Jamais, sous le regard du bienheureux qui l'aime. Je n'ai vu rayonner la vierge au col charmant.
— Roi des Runes ! jamais, dit la mer infinie, Mon sein froid n'a connu la splendeur de l'été. J'exhale avec horreur ma plainte d'agonie. Mais joyeuse, au soleil, je n'ai jamais chanté.
— Roi des Runes ! dit l'ours, hérissant ses poils rudes Lui que ronge la faim, le sinistre chasseur,
Que ne suis-je l'agneau des tièdes solitudes
Qui paît l'herbe embaumée et vit plein de douceur !
Et le skalde immortel prit sa harpe sonore : Le chant sacré brisa les neuf sceaux de l'hiver ;
* Une des Gorgones, monstres ailés coiffés de serpents, venant des Enfers. La terrible Méduse fat tuée par Persée qui emporta la tête sur son bouclier.
* Jupiter. Leconte de Lisle n'a pas conservé les noms des dieux dérivés du latin, que nous employons généralement en irançais ; il se sert toujours des mots grecs, d'ailleurs mythologiquement plus exacts. On lui a reproché cette affectation un peu pédantesque, mais qui ne nous choque plus maintenant.
" Extrait des Poèmes barbares. — Dans cette pièce, c'est la mythologie Scandinave qui a inspiré le poète.
* Les Runes sont les caractères d'écriture employés par les anciens Germains ; en norrois, rune signifie : secret, sortilège, charme.
* Skalde est un mot Scandinave qui veut dire barde ou poète.
L'arbre frémit, baigné de rosée et d'aurore ; Des rires éclatants coururent sur la mer ;
Et le grand ours charmé se dressa sur ses pattes : L'amour ravit le cœur du monstre aux yeux sanglants, Et, par un double flot de larmes écarlates, Ruissela de tendresse à travers ses poils blancs.
La mort de Sig^urd ^
Le roi Sigurd est mort. Un lourd tissu de laine Couvre^ du crâne aux pieds, le Germain au poil blond. Son beau corps sur la dalle est couché, roide et long ; Son sang ruisselle, tiède, et la salle en est pleine.
Quatre femmes sont là, quatre épouses de chefs : La Franke Gudruna, l'inconsolable veuve, Et la reine des Huns \ errant loin de son fleuve Et celle des Norrains ', hardis monteurs de nefs.
Assises contre terre, aux abords du cadavre, Tandis que toutes trois sanglotent, le front bas, La Burgonde Brunhild, seule, ne gémit pas. Et contemple, l'œil sec, l'angoisse qui les navre.
Herborga, sur son dos jetant ses cheveux bruns. S'écrie à haute voix : — Ta peine est grande, certes, O femme ! mais il est de plus amères pertes ; J'ai subi plus de maux chez les cavaliers Huns.
Hélas ! n'ai-je point vu les torches et les glaives ? Mes frères égorgés, rougissant nos vallons De leurs membres liés aux crins des étalons, Et leurs cr&nes pendus à l'arçon des Suèves *?
• Extrait des Poèmes barbares. — Pour comprendre cette pièce il faut se rappeler la grandiose et sauvage poésie des Niebelungen, poème épique allemand probablement du XIII* siècle. — Dans la mythologie germanique Sigurd, ou Siegfried, est un héros qui descend d'Odin, la principale divinité de l'Olympe Scandinave. Il accomplit toutes sortes d'exploits avant de mourir assassiné. La légende de Sigurd ressemble beaucoup à celle du héros hindou Kama, racontée dans le célèbre poème Mahâbhârata, écrit en sanscrit (1200 ou 1300 ans avant J.-C).
' Peuple barbare, de race tartare, venu de la Chine ; il conquit la Germanie, sous la conduite d'Attila, qui fut ensuite vaincu en Gaule et tué en Italie en 458.
' Les Scandinaves et en particulier les Norvégiens.
* Peuple barbare du nord de la Germanie qui prit part à la grande invasion du V« siècle.
LECONTÉ DE tlSlÉ 205
Moi-même, un chef m'a prise, et j'ai, durant six ans, Sous sa tente de peaux nettoyé sa chaussure. Vois I n'ai-je point gardé l'immonde flétrissure Du fouet de l'esclavage et des liens cuisants ?
Herborga s'étant tue, UUranda dit : — O Reines, Que votre mal, auprès de mes maux, est léger ! Ne dormirai-je point sous un sol étranger. Exilée à jamais' de nos plages Norraines ?
N'ai-je point vu mes fils, ivres des hautes mers. Tendre la voile pleine au souffle âpre des brises ? Ils ne reviendront plus baiser mes tresses grises : Mes enfants sont couchés dans les hmons amers !
O femmes ! aujourd'hui que je suis vieille et seule. Que l'angoisse a brisé mon cœur, courbé mon dos, Je ne verrai jamais la moelle de mes os. Mes petits-fils sourire à leur mourante aïeule !
Elle se tait.Brunhild se penche, et soulevant Le drap laineux sous qui dort le roi des framées S Montre le mâle sein, les boucles enflammées^ Tout l'homme, fier et beau, comme il l'était vivant.
Elle livre aux regards de la veuve royale Les dix routes par où l'esprit a pris son vol. Les dix fentes de pourpre ouvertes sous le col. Qu'au héros endormi fit la mort déloyale.
Gudruna pousse trois véhémentes clameurs : — Sigurd! Sigurdj Sigurd est mort! Ah! malheureuse! Que ne puis-je remplir la fosse qu'on lui creuse ! Sigurd a rendu l'âme, et voici que je meurs.
Quand vierge, jeune et belle, à lui, beau, jeune et brave, Le col, le sein, parés d'argent neuf et d'or fin. Je fus donnée, ô ciel ! ce fut un jour sans fin. Et je dis en mon cœur : — Fortune je te brave !
Femmes ! c'était hier ! et c'est hier aussi Que j'ai vu revenir le bon cheval de guerre :
* Les Francs (le peuple barbare qui envahit la Gaule au V« siècle et finit par lui donner son nom), avaient, entre autres armes, uAe framée, lance à fer très long.
* Cet adjectif veut dire ici : couleur de flamme ; il y a là une extension de sens créée par Leconte de Lisle, car le mot ne s'applique en général qu'à la rougeur du visage.'
La fange maculait son poil luisant naguère, De larges pleurs tombaient de son œil obscurci,
D'où viens-tu bon cheval ? Parle 1 qui te ramène ? Qu'as-tu fait de ton maître? — Et lui, ployant les reins, Se coucha, balayant la terre de ses crins, Dans un hennissement de douleur presque humaine.
Va ! suis l'aigle à ses cris, le corbeau croassant, Reine, me dit Hagen^ le Frank au cœur farouche; Le roi Sigurd t'attend sur sa dernière couche, Et les loups altérés boivent son rouge sang.
Maudit ! maudit le Frank aux paroles mortelles ! Ah I si je vis, à moi la chair du meurtrier. . . Mais pour vous, à quoi bon tant gémir et crier ? Vos misères, au prix des miennes, que sont-elles ?
Or, Brunhild brusquement se lève et dit : — Assez ! C'est assez larmoyer, ô bavardes corneilles ! Si je laissais hurler le sanglot de mes veilles. Que deviendraient les cris que vous avez poussés ?
Ecoute, Gudruna. Mes paroles sont vraies. J'aimais le roi Sigurd ; ce fut toi qu'ail aima. L'inextinguible haine en mon cœur s'alluma ; Je n'ai pu la noyer au sang de ces dix plaies.
Elle me brûle encore autant qu'au premier jour. Mais Sigurd eût gémi sur l'épouse égorgée... Voilà ce que j'ai fait. C'est mieux. Je suis vengée !
Pleure, veille, languis, et blasphème à ton tour !
La Burgonde saisit sous sa robe une lame. Ecarte avec fureur les trois femmes sans voix, Et, dans son large sein se la plongeant dix fois. En travers, sur le Frank, tombe roide, et rend l'âme.
La chute des étoiles ^
Tombez, ô perles dénouées, Pâles étoiles, dans la mer.
Un brouillard de roses nuées Emerge de l'horizon clair ;
* Dans les Nibelungen, Hagen, poussé par Brunhild, assassine Sigurd. ' Extrait des Poèmes barbares.
LECONTE DE LTSLE 207
A rOrient plein d'étincelles Le vent joyeux bat de .ses ailes L'onde qui brode un vif éclair.
Tombez, ô perles immortelles, Pâles étoiles, dans la ;aier.
Plongez sous les écumes fraîches De l'Océan mystérieux, La lumière crible de flèches Le faîte des monts radieux, Mille et mille cris, par fusées, Sortent des bois lourds de rosées, Une musique vole aux cieux.
Plongez, de larmes arrosées.
Dans l'Océan mystérieux.
Fuyez, astres mélancoliques, O paradis lointains encor !
L'aurore aux lèvres métalliques Rit dans lé ciel et prend l'essor ; , Elle se vêt de molles flammes,
Et sur l'émeraude des lames Fait pétiller des gouttes d'or.
Fuyez, mondes où vont les âmes, O paradis lointains encor!
Allez, étoiles, aux nuits douces.
Aux cieux muets de l'Occident.
'Sur les feuillages et les moussea Le soleil darde un œil ardent ; Les cerfs, par bonds, dans les vallées, Se baignent aux sources troublées; Le bruit des hommes va grondant.
Allez, ô blanches exilées, Aux cieux muets de l'Occident.
Heureux qui vous suit, clartés mornes, 0 lampes qui versez l'oubli !
Comme vous, dans l'ombre sans bornes.
Heureux qui roule enseveli !
Celui-là vers la paix s'élance :
Haine, amour, larmes, violence, Ce qui fut l'homme est aboli.
Donnez-nous l'étemel silence ^ 0 lampes qui versez l'oubli !
* On peut saisir ici le pessimisme boudhique du poète, qui aspire au nirvana des Hindous.
âôâ ÔHRËSl'oMAtâlË f*ttÀKÇÀtôË
•«Md»
Le soir d'une bataille^
Tels que la haute mer contre les durs rivages,
A la grande tuerie ils se sont tous rués,
Ivres et haletants, par les boulets troués,
En d'épais tourbillons pleins de clameurs sauvages.
Sous un large soleil d'été, de l'aube au soir, Sans relâche, fauchant les blés, brisant les vignes, Longs murs d'hommes, ils ont poussé leurs sombres lignes, Et là, par blocs entiers, ils se sont laissés choirs.
Puis ils se sont liés en étreintes féroces, Le souffle au souffle uni, l'œil de haine chargé. Le fer d'im sang fiévreux à l'aise s'est gorgé; La cervelle a jailli sous la lourdeur des crosses.
Victorieux, vaincus, fantassins, cavaliers.
Les voici maintenant, blêmes, muets, farouches.
Les poings fermés, serrant les dents, et les yeux louches.
Bans la mort furieuse étendus par milliers.
La pluie, avec lenteur lavant leurs pâles faces.
Aux pentes du terrain fait murmurer ses eaux ;
Et par la morne plaine où tourne un vol d'oiseaux
Le ciel d'un noir sinistre estompe au loin leurs masses.
Tous les cris se sont tus, les râles sont poussés. Sur le sol bossue de tant de chair humaine, Aux dernières lueurs du jour on voit à peine . Se tordre vaguement des corps entrelacés.
Et là-bas, du milieu de ce massacre immense, Dressant son cou roidi, percé de coups de feu. Un cheval jette au vent un rauque et triste adieu Que la nuit fait courir à travers le silence.
O boucherie! ô soif du meurtre! acharnement Horrible ! odeur des morts qui suffoques et navres ! Soyez maudits devant ces cent mille cadavres Et la stupide horreur de cet égorgement.
Mais, sous l'ardent soleil ou sur la plaine noire. Si, heurtant de leur cœur la gueule du canon, Us sont morts. Liberté, ces braves, en ton nom. Béni soit le sang pur qui fume vers ta gloire !
' Extrait deg Poèmes barbares. — Voici une des rares pièces où le poète a exprimé directement un de ses sentiments personnels : l'amour ardent de la liberté.
Le vœu suprême ^
Certes, ce monde est vieux, presque autant que l'enfer, Bien des siècles sont morts depuis que l'homme pleure. Et qu'un âpre désir nous consume et nous leurre, Plus ardent que le feu sans fin et plus amer.
Le mal est de trop vivre, et la mort est meilleure, Soit que les poings liés on se jette à la mer. Soit qu'en face du ciel, d'un œil ferme, et sur l'heure. Foudroyé dans sa force, on tombe sous le fer.
Toi, dont la vieille terre est avide, je t'aime, Brûlante efkision du brave et du martyr. Où l'âme se retrempe au moment de partir !
O sang mystérieux, ô splendide baptême, Puissè-je, aux cris hideux du vulgaire hébété Entrer, ceint de ta pourpre, en mon éternité!
Le vent froid de la nuit ^
Le vent froid de la nuit souffle à travers les branches Et casse par moments les rameaux desséchés ; La neige, sur la plaine où les morts sont couchés, Comme un suaire étend au loin ses nappes blanches.
En ligne noire, au bord de l'étroit horizon. Un long vol de corbeaux passe en rasant la terre. Et quelques chiens, creusant un tertre solitaire, Entre-choquent les os dans le rude gazon.
J'entends gémir les morts sous les herbes froissées. O pâles habitants de la nuit sans réveil. Quel amer souvenir, troublant votre sommeil, ' S'échappe en lourds sanglots de vos lèvres glacées ?
Oubliez, oubliez! Vos cœurs sont consmnés;
De sang et de chaleur vos artères sont vides.
O morts, morts bienheureux, en proie aux vers avides.
Souvenez- vous plutôt de la vie, et dormez !
* Extrait des Poèmes barbares, — Dans cette pièce aussi le poète laisse percer son lyrisme héroïque.
* Extrait des Poèmes barbares. — Comparez cette pièce, qui résume si bien la sombre désespérance du poète et son stoïcisme hautain^ avec la Mort du loup de Vigny, page 96.
CHRBST. FR. POÈTES 14
210 CHBESTOMATHIE FRANÇAISE
Ah ! dans vos lits profonds quand je pourrai descendre, Comme un forçat vieilli qui voit tomber ses fers, Que j'aimerai sentir, libre des maux soufferts, Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre!
Mais, ô songe ! Les morts se taisent dans leur nuit. C'est le vent, c'est l'effort des chiens à leur pâture, C'est ton morne soupir, implacable nature ! C'est mon cœur ulcéré qui pleure et qui gémit.
Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne. A quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir? Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir. Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne.
Encore une torture, encore un battement. Puis, rien. La terre s'ouvre, un peu de chair y tombe ; Et l'herbe de l'oubli, cachant bientôt la tombe. Sur tant de vanité croît éternellement.
La Tôte du comte ^
Les chandeliers de fer flambent jusqu'au plafond Où, massive, reluit la poutre transversale. On entend crépiter la résine qui fond.
Hormis cela, nul bruit. Toute la gent vassale,
Ecuyer, échansons, pages, Maures lippus.
Se tient debout et roide autour de la grand'salle.
Entre les escabeaux et les coffres trapus Pendent au mur, dépouille aux Sarrazins ' ravie. Cottes, pavois, cimiers que les coups ont rompus.
Don Diego, sur la table abondamment servie. Songe, accoudé, muet, le front contre le poing. Pleurant sa flétrissure et l'honneur de sa vie.
Au travers de sa barbe et le long du pourpoint
Silencieusement vont ses larmes amères,
Et le vieux Cavalier ne mange et ne boit point.
' Extrait des Poèmes barbares. — Le sujet de cette pièce se rattache à la légende da Gid, dans le Romancero espagnol. Leconte de Lisle excelle à raconter les scènes cruelles et violentes des temps barbares. Comparer cette pièce avec Le Serrement de mains de Heredia reproduit plus loin, page 226. Consultez aussi le Cid de Corneille. — Don Diego, père de celui qui deviendra le Cid» a été souffleté par le comte de Gormas.
* Les Sarrazins et mieux Sarrasins ou Maures, qui conquirent l'Espagne au VIII* siècle et furent ensuite chassés par les Espagnols, au XV siècle.
LEGONTE DE LISLE 211
Son âme, sans repos, rouk mille chimères : Hauts faits anciens, désir de vengeance, remords De tant vivre au delà des forces éphémères.
Il mâche sa fureur comme im cheval son mors ;
Il pense, se voyant séché par Tâge aride,
Que dans leurs tombeaux froids bienheureux sont les morts.
Tous ses fils ont besoin d'éperon, non de bride, Hors Rui Diaz, pour laver la joue où saigne, là. Sous l'offense impunie une suprême ride.
O jour, jour détestable où l'honneur s'envola! O vertu des aïeux par cet affront souillée ! 0 face que la honte avec deux mains voila !
Don Diego rêve ainsi, prolongeant la veillée.
Sans ouïr, dans sa peine enseveli, crier
De l'huis * aux deux battants la charnière rouillée.
Don Rui Diaz entre. Il tient de son poing meurtrier Par les cheveux la tête à prunelle hagarde. Et la pose en un plat devant le vieux guerrier.
Le sang coule, et la nappe en est rouge. — Regarde ! Hausse la face, père ! Ouvre les yeux et vois ! Je ramène l'honneur sous ton toit que Dieu garde.
Père I j'ai relustré ton nom et ton pavois. Coupé la maie langue et bien fauché l'ivraie. — Le vieux dresse son front pâle et reste sans voix.
Puis il crie : — 0 mon Rui, dis si la chose est vraie!
Cache la tête sous la nappe, ô mon enfant !
Elle me change en pierre avec ses yeux d'orfraie ^.
Couvre! car mon vieux cœur se romprait, étouffant De joie, et ne pourrait, ô fils, te rendre grâce, A toi, vengeur d'un droit que ton bras sûr défend.
A mon haut bout sieds-toi, cher astre de ma race!
Par cette tête, sois tête et cœur de céans ',
Aussi bien que je t'aime et t'honore et t'embrasse.
' En vieux jErançais, la porte. Se retrouve dans l'expression à huis clos.
■ Oiseau de proie, du latin ossifraga ; en anglais, ospray ; en allemand, Fischadler; en italien, frozone.
* Mot archaïçpie : ici dedans.
212 GHRBSTOMÂTHIE FRANÇAISE
Vierge et Saints ! mieux qne Teau de tous les océans Ce sang noir a lavé ma vieille joue en flamme. — Plus de jeûnes, d'ennuis, ni de pleurs malséants !
C'est bien lui I Je le hais, certe, à me damner l'âme ! — Rui dit : — L'honneur est sauf, et sauve la maison. Et j'ai crié ton nom en enfonçant ma lame.
Mange, pèrel — Diego murmure une oraison ; Et tous deux, s'asseyant côte à côte à la table. Graves et satistaits, mangent la venaison,
En regardant saigner la Tête lamentable.
Les hurleurs ^
Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes.
La ville s'endormait aux pieds des monts brumeux.
Sur de grands rocs lavés d'im nuage écumeux
La mer sombre en grondant versait ses hautes lames.
La nuit multipliait ce long gémissement. Nul astre ne luisait dans l'immensité nue; Seule, la lune pâle, en écartant la nue. Comme une morne lampe oscillait tristement.
Monde muet, marqué d'un signe de colère. Débris d'un globe mort au hasard dispersé. Elle laissait tomber de son orbe glacé Un reflet sépulcral sur l'océan polaire.
Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étoufbnts, L'Afrique ^ s'abritant d'ombre épaisse et de brume, AfEamait ses lions dans le sable qui fume, Et couchait près deslacs ses troupeaux d'éléphants.
Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres, Parmi les ossements de bœufs et de chevaux, De maigres chiens, épars, Songeant leurs museaux. Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.
La queue en cercle sous leurs ventres palpitants. L'œil dilaté, ti-emblant sur leurs pattes fébriles,
^ Extrait des Poèmes barbares . — Leconte de Lisie est le poète qui a le mieux exprimé l'animalité féroce et tragique, la nature grandiose et puissante. Les pièces qui suivent montrent bien cette face de son talent poétique.
' Leconte de Lisle, tout jeune, avait visité l'Afrique du Sud et ses déserts ; il en avait rapporté des impressions ineffaçables.
LEGONTE DE LISLE 213
Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles, Et d'un frisson râTpide agités par instants.
L'écume de la mer collait sur leurs échines
De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir.
Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir,
Leui'S dents blanches claquaient sous leurs rouges babines '.
Devant la lune errante, aux livides clartés. Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes. Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ? Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés?
Je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages. Après tant de soleils qui ne reviendront plus. J'entends toujours, du fond de mon passé confus, Le cri désespéré de vos douleurs sauvages !
Les éléphants ^
Le sable rouge est comme une mer sans limite,
Et qui flambe, muette, affaissée en son lit.
Une ondulation immobile remplit
L'horizon aux vapeurs de cuivre où l'homme habite.
. Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus Dorment au fond de l'antre éloigné de cent lieues, Et la girafe boit dans les fontaines bleues. Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.
Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile L'air épais, où circule un immense soleil. Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil. Fait onduler son dos dont l'écaillé étincelle.
Tel l'espace enflammé brûle sous les cieux clairs. Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes, Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes. Vont au pays natal à travers les déserts.
D'un point de l'horizon, comme des masses brunes, Ils viennent, soulevant la poussière, et l'on voit, Pour ne point dévier du chemin le plus droit, Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.
* Lèvres des chieus et des singes.
* Extrait des Poèmes barbares.
Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corps Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine ; Sa tête est comme un roc, et Parc de son échine Se voûte puissamment à ses moindres efforts.
Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche, U guide au but certain ses compagnons poudreux ; Et creusant par derrière un sillon sablonneux, Les pèlerins ' massifs suivent leur patriarche.
L'oreille en éventail, la trompe entre les dents, Ils cheminent, l'œil clos. Leur ventre bat et fume, Et leur sueur dans Tair embrasé monte en brume ; Et bourdonnent autour mille insectes ardents.
Mais qn'importeitt la soif et la mouche vorace, Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé ; Us rêvent en marchant du pays délaissé. Des forêts de figuiers où s'abrita leur race.
Us reverront le fleuve échappé des grands monts, Où nage en mugissant l'hippopotame énorme, Où, blanchis par la lune et projetant leur forme, Ils descendaient pour boire en écrasant les joncs.
Aussi, pleins de courage et de lenteur, ils passent
Comme une ligne noire, au sable illimité;
Et le désert reprend son immobilité
Quand les lourds voyageurs à Thorizon s'effacent.
L'Albatros -.
Dans l'immense largeur du Capricorne ' au Pôle
Le vent beugle, rugit, siffle, râle et miaule.
Et bondit à travers l'Atlantique tout blanc
De bave furieuse. U se rue, éraflant
L'eau blême qu'il pourchasse et dissipe en buées ;
U mord, déchire, arrache et tranche les nuées
Par tronçons convulsifs où saigne un brusque éclair ;
U saisit, enveloppe et culbute dans l'air,
^ Ce mot est pris ici, non dans son sens actuel d'homme qui fait un voyage à un lieu consacré, mais dans son sens primitif de voyageur, du latin peregrinum; en vieux français on disait peregrin,
* Extrait des Poèmes tragiques (1884).
' Le tropique du Capricorne, cercle parallèle à l'équateur, que le soleil semble décrire à Tépoque du solstice d'hiver. Il sépare la zone torride de la zone tempérée dans l'hémisphère austral.
Un tournoiement confus d'aigres cris et de plumes Qu'il secoue et qu'il traîne aux crêtes des écumes. Et, martelant le front massif des cachalots ^ Mêle à ses hurlements leurs monstrueux sanglots. Seul, le Roi de Tespace et des mers sans rivages Vole contre l'assaut des rafales sauvages. D*un trait puissant et sûr, sans hâte ni retard, L'œil dardé par delà le livide brouillard, De ses ailes de fer rigidement tendues Il fend le tourbillon des rauques étendues, Et, tranquille au milieu de l'épouvantement, Vient, passe, et disparaît majestueusement.
La chasse de Taigle ^
L'aigle noir aux yeux d'or, prince du ciel mongol. Ouvre, dès le premier rayon de l'aube claire, Ses ailes comme un large et sombre parasol.
Un instant immobile, il plane, épie et flaire. Là-bas, au flanc du roc crevassé, ses aiglons Erigent, affamés, leurs cous au bord de l'aire.
Par la steppe sans fin, coteau, plaine et vallons. L'œil luisant à travers l'épais crin qui l'obstrue. Pâturent, çà et là, des bardes d'étalons.
L'un d'eux, parfois, hennit vers l'aube ; l'autre rue ; Ou quelque autre, tordant la queue, allègrement. Pris de vertige, court dans l'herbe jaune et drue.
La lumière, en un frais et vif pétillement. Croît, s'élance par jet, s'échappe par fusée. Et l'orbe du soleil émerge au firmament.
A l'horizon subtil où bleuit la rosée,
Morne dans l'air brillant, l'aigle darde, anxieux.
Sa prunelle infaillible et de faim aiguisée.
Mais il n'aperçoit rien qui vole par les cieux, Rien qui surgisse au loin dans la steppe aurorale. Cerf, ni daim, ni gazelle, aux bonds capricieux.
* En allemand, Pottfisch; en anglais, cachalot; en italien, capidoglio.
* Extrait des Poèmes tragiques (1884). — Cette pièce, comme celles qui sont consacrées aux animaux dans les Poèmes barbares, est d'une grandeur terrible qui égale les plus belles inspirations de Victor Hugo dans ce genre-là.
Il fait claquer son bec avec un âpre râle;
D'un coup d'aile irrité, pour mieux voir de plus haut,
Il s'enlève, descend et remonte en spirale.
L'heure passe, l'air brûle. Il a faim. A défaut De gazelle ou de daim, sa proie accoutumée. C'est de la chair, vivante ou morte, qu'il lui faut.
Or, dans sa robe blanche et rase, une fumée Autour de ses naseaux roses et palpitants, « Un étalon conduit la hennissante armée.
Quand il jette un appel vers les cieux éclatants, La harde S qui tressaille à sa voix fière et brève. Accourt, l'oreille droite et les longs crins flottants.
L'aigle tombe sur lui comme un sinistre rêve.
S'attache au col troué par ses ongles de fer
Et plonge son bec courbe au fond des yeux qu'il crève.
Cabré, de ses deux pieds convulsifs battant l'air, Et comme empanaché de la bête vorace.
L'étalon fuit dans l'ombre ardente de l'enfer.
Le ventre contre l'herbe, il fuit, et, sur sa trace. Ruisselle de l'orbite excave un flux sanglant; Il fuit, et son bourreau le mange et le harasse.
L'agonie en sueur fait haleter son flanc ; Il renâcle, et secoue, enivré de démence, Cette grand aile ouverte et ce bec aveuglant.
Il franchit, furieux, la solitude immense, S'arrête brusquement, sur ses jarrets ployé. S'abat et se relève et toujours recommence.
Puis, rompu de l'effort en vain multiplié.
L'écume aux dents, tirant sa langue blême et rêche.
Par la steppe natale il tombe foudroyé.
Là, ses os blanchiront au soleil qui les sèche; Et le sombre chasseur des plaines, l'aigle noir, Retourne au nid avec un lambeau de chair fraîche.
Ses petits affamés seront repus ce soir.
^ Du bas allemand Herde. Troupes d'animaux, en terme de vénerie. Ne pas confondre ce mot avec une horde (du tartare ordont camp) qui veut dire : tribu nomade ou troupe de gens sans aveu.
Le trais matin dorait \
Le frais matin dorait de sa clarté première La cime des bambous et des gérofliers.
Oh! les mille chansons des oiseaux familiers j Palpitant dans l'air rose et buvant la lumière !
Comme lui tu briUais, ô ma douce lumière, H Et tu chantais comme eux vers les cieux familiers !
' A l'ombre des letchis * et des gérofliers,
j C'était toi que mon cœur contemplait la première.
Telle, au jardin céleste, à l'aurore première, ' La jeune Eve, sous les divins gérofliers,
Toute pareille encore aux anges familiers, De ses yeux innocents répandait la lumière.
Harmonie et parfum, charme, grâce, lumière, Toi vers qui s'envolaient mes songes familiers. Rayon d'or effleurant les hauts gérofliers, O lys, qui m'as versé mon ivresse première !
La vierge aux pâles mains ' t'a prise la première. Chère âme ! Et j'ai vécu loin des gérofliers. Loin des sentiers charmants à tes pas familiers. Et loin du ciel natal où fleurit ta lumière.
Des siècles ont passé, dans l'ombre ou la lumière. Et je revois toujours mes astres familiers. Les beaux yeux qu'autrefois, sous nos gérofliers. Le frais matin dorait de sa clarté première !
Œuvres à lire de Leconte de Lisle (Lemerre, éditeur, Paris) : Poèmes antiques (1852) : Poèmes barbares (1859); Poèmes tragiaues (1884); Derniers poèmes (1895); Les ErinnyeSy tragédie greoque (1872). — Critiques à consulter : Th. Gautier, Rapport sur les progrès de la poésie (1867) ; Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine (1885) et Etudes et portraits ; Maurice Spronck, Les Artistes littéraires {i9IS9); Jules Lemaitre, Les Contemporains (1893); F. Brunetière, L'évolution de la poésie lyrique (1895) et Nouveaux essais de littérature contemporaine (1895); Heury Houssaye, Discours de réception à l'Académie 1895) ; Marcel Fouquier, Profils et portraits ; Gaston Deschamps, La Vie et les livres; Marius-Ary Leblond, Leconte de Lisle ; Jean Dornis, Essai sur Leconte de Lisle (1909) ; Henri Elsemberg, Le sentiment religieux chez Leconte de Lisle (1909).
^ Extrait des Poèmes tragiques. — Les sourires et la douceur sont rares dans Tœuvre du poète. Voici une pièce où le souvenir d'un premier amour dans son ile enchantée lui a inspiré une effusion lyrique d'un charme inattendu.
* Arbre des tropiques.
* La parque qui tranche le fil de la vie.
Epigramme funéraire.
Ici gît, Etranger, la verte sauterelle Que durant deux saisons nourrit la jeune Hellé S Et dont l'aile vibrant sous le pied dentelé Bruissait dans le pin, le cytise ou l'airelle.
Elle s'est tue, hélas I la lyre naturelle, La muse des guérets, des sillons et du blé; De peur que son léger sommeil ne soit troublé, Ah ! passe vite, ami, ne pèse point sur elle.
C'est là. Blanche, au milieu d'une touffe de thym, Sa pierre funéraire est fraîchement posée. Que d'hommes n'ont pas eu ce suprême destin!
Des larmes d'un enfant sa tombe est arrosée. Et l'Aurore pieuse y fait chaque matin Une libation ' de gouttes de rosée.
L'Esclave.
Tel, nu, sordide, affreux, nourri des plus vils mets, Esclave — vois, mon corps en a gardé les signes — Je suis né libre au fond du golfe aux belles lignes Où THybla ' plein de miel mire ses bleus sommets
J'ai quitté l'île heureuse, hélas !... Ah ! si jamais Vers Syracuse * et les abeilles et les vignes Tu retournes, suivant le vol vemal ^ des cygnes. Cher hôte, informe-toi de celle que j'aimais.
Reverrai-je ses yeux de sombre violette, Si purs, sourire au ciel natal qui s'y reflète Sous l'arc victorieux que tend un sourcil noir ?
Sois pitoyable ! Pars, va, cherche Cléariste
Et dis-lui que je vis encor pour la revoir.
Tu la reconnaîtras, car elle est toujours triste.
* Dans la mythologie, Hellé, fille du roi de Thèbes Athamas, s'enfuit avec son frère Phryxus sur un bélier à la toison d'or, pour échapper à la haine d'Ino, leur marâtre ; elle tomba dans la mer qui prit son nom Hellesponty c'est à dire mer d' Hellé. Ici, il s'agit d'une jeune grecque portant le même nom.
' Pratique religieuse consistant à répandre un liquide, miel, lait ou vin, en l'honneur d'une divinité.
* Montagne près de la ville du môme nom, célèbre par le miel de ses abeilles.
* Célèbre ville située dans l'îlot d'Ortygie, sur la côte orientale de la Sicile, patrie d'Archimède et de Théocrite.
■ Synonyme de printanier, du latin vernalis.
josé-mâria de heredu 221
La jeune morte.
Qui que tu sois, Vivant, passe vite parmi L'herbe du tertre où gît ma cendre inconsolée ; Ne foule point les fleurs de l'humble mausolée D'où j'écoute ramper le lierre et la fourmi.
Tu t'arrêtes ? Un chant de colombe a gémi. Non ! qu'elle ne soit pas sur ma tombe immolée! Si tu veux m'être cher, donne-lui la volée. La vie est si douce, ah ! laisse-la vivre, ami.
Le sais-tu? sous le myrte enguirlandant la porte. Epouse et vierge, au seuil nuptial, je suis morte, Si proche et déjà loin de celui que j'aimais.
Mes yeux se sont fermés à la lumière heureuse. Et maintenant j'habite, hélas! et pour jamais, L'inexorable Erèbe ^ et la Nuit Ténébreuse.
La Trebbia^.
L'aube d'un jour sinistre a blanchi les hauteurs. Le camp s'éveille. En bas roule et gronde le fleuve Où l'escadron léger des Numides ^ s'abreuve. Partout sonne l'appel clair des buccinateurs \
Car malgré Scipion, les augures menteurs,
La Trebbia débordée, et qu'il vente et qu'il pleuve,
Sempronius Consul, fler de sa gloire neuve,
A fait lever la hache et marcher les licteurs.
Bougissant le ciel noir de flamboîments lugubres, A l'horizon, brûlaient les villages Insubres ^ On entendait au loin barrir ^ un éléphant.
Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,
Hannibal écoutait, penisif et triomphant.
Le piétinement sourd des légions en marche.
' La partie la plus sombre des Enfers.
* Il s'agit ici de la célèbre bataille où Hannibal vainquit les Romains, engagés imprudemment dans une mauvaise position par le consul Sempronius, au delà du fleuve Trebbia (La Trébie), en 218.
' Peuple deTAfrique du nord. Leurs cavaliers célèbres étaient en grand nombre dans la cavalerie d'Hannibal.
* Joueurs de buccin ou trompette.
" Les Insubres, peuple de la Gaule cisalpine, la Lombardie actuelle. Crier, en allemand, schreien; en anglais, ahriek; en italien, barrire.
222 GHRESTOMATHIK FRANÇAISE
Soir de bataille.
Le choc avait été très rude. Les tribuns
Et les centurions, ralliant les cohortes,
Humaient encor dans l'air où vibraient leurs voix fortes
La chaleur du carnage et ses acres parfums.
D'un œil morne, comptant leurs compagnons défunts, Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes, Au loin, tourbillonner les archers de Phraortes * ; Et la sueur coulait de leurs visages bruns.
C'est alors qu'apparut,tout hérissé de flèches, Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches. Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,
Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare, , Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare,
Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant
Les conquérants*.
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines, De Palos de Moguer ', routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango ^ mûrit dans ses mines lointaines. Et les vents alizés inclinaient leurs antennes ^ Aux bords mystérieux du monde Occidental.
* Roi des Mèdes au VII* siècle avant J.-G. On se demande si Heredia n'a pas voulu dire ici Phraates, nom de rois parthes qui furent en guerre au II* et au !•' siècle avant Jésus-Christ avec les Romains.
* Ce sonnet passe pour le chef-d'œuvre de Heredia ; un grammairien pointilleux y découvrirait cependant une incorrection : au neuvième vers, le gérondif espérant qui se rapporte à ils du treizième vers, alors qu'il semhle se rapporter à l'azur, n'est pas grammatical; il faudrait : tandis qu'ils espéraient des lendemains épiques, l'azur, etc. — Le sonnet n'en est pas moins remarquable au point de vue poétique et cette construction hardie ne choque pas ici.
' Petit port espagnol situé sur l'Atlantique à l'embouchure du Rio Tinto, d'où partirent, le 3 août 1792, les caravelles avec lesquelles Christophe Colomb fit son premier voyage.
* Le célèbre voyageur vénitien Marco Polo (1256-1323) désignait sous ce nom le Japon. La description qu'il lit des merveilles de ce 'pays inspira à Colomb l'idée de son entreprise. Croyant aller en Asie, il découvrit par hasard l'Amérique.
^ Vergue fixée obliquement au mât d'un navire.
JOSK-XJLRIA DE BSRKiaA dSS
Chaque soir, espérant des lendemains éfàques. L'azur phosphorescent de la mer des tropiques» Enchantait leur sommeil d^un mirage doré;
Où penché à Tavant des blanches caravelles^ Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de TOcéan des étoiles nouvelles*
A une yille mortel
Morne Ville, jadis reine des Océans!
Aigourd'hui le requin poursuit en paix les scombres *
Et le nuage errant allonge seul des ombres
Sur ta rade où roulaient les galions ^ géants.
Depuis Drake * et l'assaut des Anglais mécréants '^i Tes murs désemparés croulent en noirs décombres Et, comme un glorieux collier de perles sombres, Des boulets de Pointis ^ montrent les trous béants.
Entre le ciel qui brûle et la mer qui moutonne,
Au somnolent soleil d*un midi monotone,
Tu songes, ô Guerrière, aux vieux Conquistadors!
Et, dans l'énervement des nuits chaudes et calmes,
Berçant ta gloire éteinte, ô Cité, tu t*endors
Sous les palmiers, au long frémissements des palmes.
La vision de Khem (extrait).
La lune sur le Nil, splendide et ronde, luit. Et voici que s'émeut la nécropole antique, Où chaque roi, gardant la pose hiératique \ Gît sous la bandelette et le funèbre enduit \
* Carthagène des Indes, viUc de la Colombie, uur la mer do» AntlUeN.
' Famille de poissons dont fait partie le maquereau.
' Grands navires espagnols qui servaient à transporter leit produltM deN mliiiiM de l'Amérique.
* Sir Francis Drake (1545-1596), marin anglais qui (U éprouver de graudoM lutrlnx aux colonies espagnoles.
* Mécréant veut dire : nçn chrétien, mais, dans son sens archaïque, il MigulU'i celui qui est attaché à une fausse religion, comme le proUfstant pour le cttlholIqiiM.
* Marin français qui prit Carthagène en 1607. ' GeUe d'un être sacré.
* Les Egyptiens embaumaient leur» morts ai Ion luiMNai^^nt p<;ndafit '>M jourtt dans du natron ou sel de soude, qui formait uu «uduit sur la peau.
Tel qu'aux jours des Bhamsès \ innombrable et sans bruit. Tout un peuple, formant le cortège mystique, Multitude qu'absorbe un calme granitique, S'ordonne et se déploie et marche dans la nuit.
Se détachant des murs brodés d'hiéroglyphes ^ Ils suivent la Bari ^ que portent les pontifes D'Ammon-Ba, le grand Dieu conducteur du soleil ;
Et les sphinx, les béliers ceints du disque vermeil, Eblouis, d*un seul coup se dressant sur leurs griffes. S'éveillent en sursaut de l'étemel sommeil.
Le récif de corail.
Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore. Eclaire la forêt des coraux abyssins Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins, La bête épanouie et la vivante flore.
Et tout ce que le sel ou l'iode colore, Mousse, algue chevelue, anémones, oursins, Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins, Le fond vermiculé ^ du pâle madrépore ^,
De sa splendide écaille éteignant les émaux,
Un grand poisson navigue à travers les rameaux ;
Dans l'ombre transparente indolemment il rôde;
Et, brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu, n fait, par le cristal morne, immobile et bleu, Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.
Maris Stella*.
Sous les coiffes de lin, toutes, croisant leurs bras • Vêtus de laine rude ou de mince percale,
> Pharaons de la XIX* et de la XX* dynasties à Thèbes, dans la Haute Egypte.
* Caractères formant la première écriture des Egyptiens et employés pour les inscriptions des monuments.
* Barque sacrée en bois précieux, conservée dans les temples, et représentant celle sur laquelle le dieu Râ était censé accomplir son voyage sur le Nil céleste.
* Composé de saillies en forme de vers ; du latin vermiculatus .
* De l'italien madrepora ; assemblage de cellules calcaires formant des bancs et des lies ; en allemand, Sternkoralle ; en anglais, madrépore.
* Dans la litanie de la Vierge, Marie est appelée Maris Stella (Etoile de la mer).