JOSÉ-MARIA DE HEREDIA
Les femmes, à genoux sur le roc de la cale, Regardent l'Océan blanchir l'île de Batz K
Les hommes, pères, fils, maris, amants, là-bas, Avec ceux.de Paimpol, d'Audierne et de Cancale ^ Vers le Nord, sont partis pour la lointaine escale. Que de hardis pêcheurs qui ne reviendront pas !
Par-dessus la rumeur de la mer et des côtes
Le chant plaintif s'élève, invoquant à voix hautes
L'Etoile sainte, espoir des marins en péril ;
Et l'Angélus, courbant tous ces fronts noirs de hâle, Des clochers de Roscoff ^ à ceux de Sybiril S'envole, tinte et meurt dans le ciel rose et pâle.
Her montante ^
Le soleil semble un phare à feux fixes et blancs. Du Raz * jusqu'à Penmarc'h la côte entière fume, Et seuls, contre le vent qui rebrousse leur plume, A travers la tempête errent les goélands.
L'une après l'autre, avec de furieux élans. Les lames glauques, sous leur crinière d'écume Dans un tonnerre sourd s'éparpillant en brume, Empanachent au loin les récifs ruisselants.
Et j'ai laissé courir le flot de ma pensée, Rêves, espoirs, regrets de force dépensée. Sans qu'il en reste rien qu'un souvenir amer.
L'Océan m'a parlé d'une voix fraternelle,
Car la même clameur que pousse encor la mer
Monte de l'homme aux Dieux, vainement éternelle.
^ Ile du Finistère dans la Manche.
* Localités de la Bretagne.
' Petit port du Finistère, où se trouve une station zoologique importante.
* Voici une des rares pièces où Heredia a laissé percer ses sentiments et un pessimisme païen à la Leconte de Lisle.
■ En bas breton, courant violent dans un canal étroit qui fait communiquer deux mers, et, par extension, détroit. Il s'agit ici du raz de Sein et de la côte comprise entre ce raz et la pointe de Penmarch dans le Finistère (Bretagne).
GHRBST. FR. POETES 15
Le serrement de mains. ^
Songeant à sa maison, grande parmi les grandes,
Plus grande qu' Jôigo lui-même et^ qu'Abarca,
Le vieux Diego Laynez ne goûte plus aux viandes.
Il ne dort plus, depuis qu'un sang honteux marqua La joue encore chaude où l'a frappé le comte. Et que pour se venger la force lui manqua.
n craint que ses amis ne lui demandent compte, Et ne veut pas, navré d'un vertueux ennui, Leur laisser respirer l'haleine de sa honte.
Alors il fit quérir et rangea devant lui Les quatre rejetons de sa royale branche, Sanche, Alfonse, Manrique et le plus jeune, Ruy.
Son cœur tremblant faisait trembler sa barbe blanche. Mais l'honneur roidissant ses vieux muscles glacés, Il serra fortement les mains de l'aîné, Sanche.
Celui-ci, stupéfait, s'écria : — C'est assez !
Ah.! vous me faites mal ! — Et le second, Alfonse,
Lui dit : — Qu'ai-je donc fait, père? vous me blessez! —
Puis, Manrique : — Seigneur, votre griffe s'enfonce, Dans ma paume et me fait souffrir comme un damné ! — Mais il ne daigna pas leur faire une réponse.
Sombre, désespérant en son cœur consterné D'enter sur un bras fort son antique courage, Diego Laynez marcha vers Ruy, le dernier-né.
Il l'étreignit, tâtant et palpant avec rage
Ces épaules, ces bras frêles, ces poignets blancs,
Ces mains, faibles outils pour un si grand ouvrage.
Il les serra, suprême espoir, derniers élans ! Entre ses doigts durcis par la guerre et le hâle. L'enfant ne baissa pas ses yeux étincelants.
Les yeux froids du vieillard flamboyaient. Ruy tout pâle, Sentant l'horrible étau broyer sa jeune chair, Voulut crier ; sa voix s'étrangla dans un râle.
* Ce poème remarquable eat inspiré du Jiomancero espagnol et se rapporte à la légende du Gid. Comparer ce morceau avec la scène III du premier acte, dans la pièce de Guillen de Castro, Las Mocedades del Cid, et lire ensuite, dans le Cid de Corneille, la scène V de l'acte I, pour voir la diflférence des procédés littéraires mis en œuvre. Voir page 210 la pièce de Lecoate de Lisle : La Tête du Comte.
MADAME AGEEKMANN 227
Il rugit : — Lâche-moi, lâche-moi, par l'enfer!
Sinon, pour t'arracher le cœur avec le foie,
Mes mains se feront marbre et mes dix ongles fer! —
Le vieux, tout transporté, dit en pleurant de joie :
— Fils de l'âme, ô mon sang, mon Rodrigue, que Dieu Te garde pour l'espoir que ta fureur m'octroie ! —
Avec des cris de haine et des larmes de feu, Il dit alors sa joue insolemment frappée, Le nom de l'insulteur et l'instant et le lieu ;
Et tirant du fourreau Tizona bien trempée, Ayant baisé la garde ainsi qu'un crucifix, Il tendit à l'enfant la haute et lourde épée.
— Prends-la. Sache en user aussi bien que je fis.- Que ton pied soit solide et que ta main soit prompte. Mon honneur est perdu. Rends-le-moi. Va, mon fils.
Une heure après, Ruy Diaz avait tué le comte.
Œuvres à lire de Heredia (Lemerre, éditeur, Paris) : Les Trophées (1893) ; Poésies posthumes, et sa magnifique traduction en prose de la Véridique histoire de la conquête de la nouvelle Espagne, par Bernai Diaz del Castillo (1878-1887). — -Critiques à consulter : Anatole France, La Vie littéraire ; Jules Lemaltre, Les Contemporains ; Paul Bourget, Journal des Débats, 23 mars 1893 ; François Coppée, Discours de réception à l'Académie (1895) ; Gaston Deschamps, La vie et les livres, 3* série.
MADAME AGKERMANN (Louise Ghoquet)
Née à Paris en 18 Î3, morte à Nice en 1890.
La destinée de cette femme remarquable présente quelques particularités curieuses qui font comprendre ses idées. Après avoir fait de solides études classiques à Paris, elle alla, en 1888, compléter son intruction en Allemagne. A Berlin, dans un milieu de philosophes, de savants, elle s'imprégna d'idées germaniques. Plus tard, elle épousa un philologue français, Paul Ackermann, établi en Allemagne i)Our ses recherches, et goûta pendant deux années les joies d'une union parfaite. Demeurée veuve, en 1846, après cette fugitive lune de miel, elle rentra en France, puis se retira à Nice. C'est là qu'elle vécut désormais, comme une sorte de recluse laïque un peu farouche, cultivant dans son C(«ur un pessimisme profond, (^omme poète, elle avait été très précoce, car à 12 ans déjà, elle faisait des vers ; mais ses études d'érudition en Allemagne et son mariage l'avaient détournée de sa voie littéraire ; ce n'est qu'après 1852 qu'elle se remit à écrire. Dans l'intervalle, la fréquentation de certains philosophes allemands et les déceptions cruelles de la vie avaient fortifié la désespérance éclose en elle aux premières années de sa jeunesse. Ce qui jaillit alors
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de son âme assombrie ce fut une philosophie profondément désenchantée, rappelant celle de Schopenhauer, analogue à celle de Leconte de Lisle. Elle a exprimé énergiquement la révolte de Tesprit contre les douleurs et les tristes réalités de la destinée humaine. Gomme Sully Prudhomme, elle possède à un haut degré l'esprit philosophique. Malheureusement, c'est le pessimisme qui loi a inspiré ses plus beaux vers et, au point de vue moral, le pessimisme est une doctrine funeste. Chez elle, du reste, cette conviction dérivait d'un sentiment très noble : elle a protesté avec passion contre le Mal qui règne ici-bas, parce qu'elle avait une profonde pitié des souffrances humaines.
A un artiste K
Puisque les plus heureux ont des douleurs sans nombre, Puisque le sol est froid, puisque les cieux sont sourds, Puisque l'homme ici-bas promène son cœur sombre Parmi les vains regrets et les courtes amours,
Que faire de la vie? Ô notre âme immortelle! Où jeter tes désirs et tes élans secrets ? Tu voudrais posséder, mais ici tout chancelle, Tu veux aimer toujours, mais la tombe est si près!
Le meilleur est encore en quelque étude austère De s'enfermer ainsi qu'en un monde enchanté, Et dans l'art bien-aimé de contempler sur terre. Sous un de ces aspects, l'étemelle beauté.
Artiste au front serein, vous l'avez su comprendre. Vous qu'entre tous les arts le plus doux captiva, Qui l'entourez de foi, de culte, d'amour tendre, Lorsque la foi, le culte et l'amour, tout s'en va.
Ah ! tandis que pour nous qui tombons de faiblesse, Et manquons de flambeau dans l'ombre de nos jours, Chaque pas a sa ronce où notre pied se blesse. Dans votre frais sentier, marchez, marchez toujours.
Marchez pour que le ciel vous aime et vous sourie, Pour y songer vous-même avec un saint plaisir, Et tromper, le cœur plein de votre idolâtrie. L'éternelle douleur et l'immense désir.
* Extrait des Premières poésies. — Cette pièce, composée en 1840, contient déjà les germes de la sombre philosophie que l'auteur a exposée dans ses dernières poésies.