MICHEL, CONSTANTIN
MICHEL, à part, apercevant Constantin qui vient de surgir à
droite, parmi les rochers.
Mais quoi?... Rêvé-je?... Un homme auprès de ce rocher...
Haut, et violemment.
Holà, rôdeur, il est défendu d'approcher.
Au large, sur le champ... La consigne est sévère...
Au large!..
CONSTANTIN, s'approchanU
Calmez-vous. Ce n'est que moi, mon père.
MICHEL
Constantin!... Mon fils!
CONSTANTIN
Oui.
MICHEL
Qui t'amène, dis-moi.
Dans cette solitude, à cette heure?... Et pourquoi Cette bouche qui tremble et cette face blême ?... Que viens-tu faire id?
CONSTANTIN
Qu'y fidtes-vous vous-même ?
MICHEL
Réponds, et sans pousser ma patience à bout. Que viens-tu faire ici ?
CONSTANTIN
Mon devoir. Je sais tout.
MICHEL
Tu sais?...
CONSTANTIN
Que le Balkan va s'emplir d'un bruit d'armes; Que les Turcs vont venir, que ce bûcher d'alarmes Auprès de lui n'a pas un fidèle gardien ; Et, ce soir, pour sauver tout le pays chrétien. Ainsi que votre honneur, mon père, et que votre âme, Devant vous, malgré vous, j'y viens mettre la flamme.
MICHEL, à part.
Dieu juste ! j'adressais au démon mes défis. Et le voilà qui prend la forme de mon fils !
Haut.
•Quelle démence ! As-tu vraiment fait un tel songe ?
CONSTANTIN
Mon père, épargnez-vous la honte d'un mensonge. Le trône offert, le Turc ici même attendu... Tout, je sais tout, vous dis-je, et j'ai tout entendu.
MICHEL, à part.
Enfer!
CONSTANTIN
Ou plutôt non... Non, ce n'est pas possible, Non, je me suis trompé, j'ai fait un rêve horrible, J'étais pris de folie, et vous avez raison... Lorsque vous vous disiez prêt à la trahison. Vous vouliez seulement abuser cette femme, N'est-ce pas ? Son baiser scellant le pacte infâme. Dès que vous fûtes seul dans la nuit du chemin, Vous l'avez essuyé du revers de la main. Je devine. C'était une ruse, une feinte. C'est pour le cher pays, c'est pour la guerre sainte, Qu'un instant vous mettiez ce masque déloyal. Et vous venez ici pour donner le signal. Nous allons écraser Othorgul pris au piège ; Le Balkan, couronné du feu qui nous protège, Ya flamber tout à coup d'Iskren à Eilandar, Et je vais m'éveiller de l'affreux cauchemar. Allumez ce foyer, mon père, et qu'il rayonne!
MICHEL
Donc je te suis suspect, donc mon fils m'espionne. Ah ! voilà du nouveau. L'héritier de mon nom
272 CHRESTOMATHUE FRANÇAISE
Ose se demander si je trahis ou non.
Mais depuis quand faut-il que le père supporte
L'oreille de son fils aux fentes de la porte ?
Depuis quand ai-je pris tçs avis ? Depuis quand
Le chef est-il soumis à son valet de camp ?
Je ne daignerai pas te faire de réponse.
Tu sais qu'on m'obéit quand mon sourcil se fronce.
Or je veux rester seul, ce soir, sur ce plateau,
Et tu vas retourner à ton poste, au château,
Par le plus court chemin, sur-le-champ. Pars et tremble.
J'allumerai ce feu plus tard, si bon me semble,
Et je sais ce qu'il faut pour le bien du pays.
Je l'ordonne. Retourne à ton poste. Obéis.
C'est donc vrai. Je n'ai pas fait un rêve funeste. La trahison est près de s'accomplir. Je reste.
MICHEL
Tu prétends !...
CONSTANTIN
Ah ! je puis braver votre courroux.
Car c'est ce qui me reste encor d'amour pour vous, Mon père, qui m'a fait venir sur cette cime Et jeter ma personne entre vous et ce crime. Sentiment filial, respect du chef vainqueur. Arrière ! Je n'ai plus qu'un désir dans le cœur. Je veux sauver — car Dieu m'en demandera compte — Mon pays du malheur, mon père de la honte . Il faut que l'incendie éclaire les sommets. Place ! Je veux saisir cette torche.
MICHEL
Jamais .
CONSTANTIN
Mon père, songez-y ! mon père, prenez garde ! Car Dieu vous voit, le ciel étoile vous regarde !... Je me suis demandé, quand j'ai pu tout savoir, Ce qu'exigeait l'honneur, quel était mon devoir. Il était clair, hélas ! Dénoncer l'acte infâme, Oui, vous dénoncer, vous et votre horrible femme! Et démasquer ce Turc... Mais pour vous, malheureux ! C'était la mort après quelque supplice affreux ;
FRANÇOIS COPPÉB 273
C'était, c'était surtout votre gloire passée Par ce crime public en un jour effacée, Devant cet effrayant devoir qui m'incombait, J'ai vu, dans un éclair, la honte, le gibet. Cette atroce action d'un fils livrant son père M'a rempli de terreur, je n'ai pas pu la faire. Non, je n'ai pas voulu que ce nom plein d'éclat Fût méprisé, que tant de gloire s'envolât Comme une feuille morte au souffle de la tombe, Je me suis ta Lé cœur dévoré de tourment, J'ai tardé, reculé jusqu'au dernier moment. Mais à présent, je dois agir, car le temps passe. Je veux bouter * la flamme au feu d'alarme, Place ^ Apaisez la patrie et le ciel en courroux. Songez qu'en me taisant j'ai détourné de vous La mort sur l'échafaud, les tortures prochaines. Sans moi, vous sentiriez déjà le poids des chaînes Et la main du bourreau sur vous s'appesantir... Mon père, n'allez pas m'en faire repentir !
MICHEL
Trop tard. Begrette donc d'avoir sauvé ma vie.
Il fallait, fils pieux, contenter ton envie
Et tout dire, et me voir, ainsi qu'un vil Judas, '
Massacré sous tes yeux par mes propres soldats.
Tant pis pour toi. Ton cœur s'interroge et discute.
Mais ce qu'a résolu le mien, je l'exécute.
Qui n'a rien su prévoir ne peut rien empêcher,
Et je ne permets pas qu'on touche à ce bûcher.
CONSTANTIN
Vous abandonneriez notre vieille frontière ! Les Turcs ravageraient l'Europe tout entière, Tout le monde chrétien !
MICHEL
Il fut ingrat pour moi.
Et le Christ, votre Dieu?
MICHEL
Ce Dieu m'a-t-il fait roi ?
Malgré lui, je veux l'être, et le serai.
*■ Mettre, Mot archaïque emprunté du germanique botan, frapper.