GHRK8T. FR. PO&TES
CHRESTOHATHIB FRANÇAISE
CONSTANTIN
Peut-être !
i couronne est parfois trop lai^ au front du traître, le peut tout à coup, nouveau roi du Balkan, ma tomber sur l'épaule et devenir carcan.
MICHEL
1 m'insultes!... C'est trop de rage et de folie!
CONSTANTIN
1 bien, j'ai tort, c'est vrai... Pardon, je vous supplie !
ne sais plus que dire et j'appeUe au secours ! l'aide, ô souvenirs guerriers des anciens jours ! lirs enivrants après les batailles gênées, isordre du butin, drapeaux pris par posées, i de joie et d'orgueil du père triomphant, mreux de retrouver son page et son enfant
baisant sur son front la blessure encor tiède, eux souvenira de gloire et d'héroïsme, à l'aide ! ■ouesses de jadis, exploita des temps passés, ivant ce malheureux, accourez, sui^ssez,
faites-le rougir de sa trahison vile!
teslui que demain, à son entrée en ville, is étendaids pendus aux portes des palais i passage voudront lui donner des soufflets, tes, ohl dites donc au héros qui défaiUe le ses soldats tombés sur les champs de bataille vent qu'il a rêvé ce crime exorbitant, l'ils en parlent entre eux soua terre et qu'on entend, land on passe, le soir, vers leurs tombes guerrières, I murmure indigné courir dans les bruyères !... m vous ne serez pas misérable à ce point,
vous reculerez et vous ne voudrez point isaer un nom maudit dans toutes les mémoires!... I voyez-vous donc pas vos anciennes victoires ppUantes, les bras tendus, à vos genoux? 8 prenez-vous en haine et les chasserez-vous, les que l'Occident joyeux a saluées.
noblement, ainsi que des prostituées?
m, vous ne ferez point ce crime abject et bas ! la' ne sera pas, cela ne se peut pas !
me jette à vos pieds, et je prie, et j'espère, je vais retrouver mon héros et mon père !
Vous allez allumer ce bûcher de bois mort ;
Vous arracher du cœur avec un mâle effort
Le turpide * projet, la promesse honteuse.
Et les jeter au feu comme une herbe hideuse
Qu'on fait brûler avec sa racine et son fruit;
Et vous resterez pur, et le vent de la nuit
Emportera ce rêve horrible sur ses ailes,
Dans im grand tourbillon de flamme et d'étincelles !
MICHEL
C'en ièst assez. Debout ! car, par tous les démons ! Je veux devenir roi de la plaine et des monts, Et couronner ma reine, et me venger dn prêtre. Aussi vrai que ce ciel est pur, cela doit être, Et tu perds ta fureur et ta rébellion. Va disputer plutôt sa charogne au lion Quand il a mis dessus ses six griffes tenaces î Rien n'y fera, sanglots, prières, ni menaces. Et, sache-le, malgré tes colères d'enfant. On n'allumera pas ce bûcher, moi vivant.
CONSTANTIN
Vivant!... Quelle parole avez-vous prononcée? Vivant!... Oh! quelle atroce et sanglante pensée Ëclose en mon cerveau le torture et le mord?
MICHEL
Je ne te comprends pas... Me voudrais-tu voir mort?
CONSTANTIN
Je songe en ce moment que vous devriez l'être, Et d'une mort infâme, et de la mort du traître !
MICHEL
Tu dis?
CONSTANTIN
Je me souviens qu'à l'heure où nous parlons, Othorgul et ses Turcs entrent dans nos vallons. Que chaque instant perdu me rend votre complice, Et je songe au devoir qu'il faut que je remplisse.
MICHEL
Quel devoir?
* Néologisme employé par Coppée dans le sens de honteux et qu'il a tiré du nom turpitude t emprunté du latin turpido.
276 CHRESTOMATHIE FllAlirÇAIâË
Je me dis que, très injustement, J'ai voulu vous sauver du dernier châtiment, Et que votre existence à la hache échappée Est un malheur pour tous... et que j'ai mon épée !
MICHEL
Toi ! ton épée !
CONSTANTIN
Elle a, vierge de tout affront, Su détourner un jour la mort de votre front, Et ma chair porte encor trace de ma blessure- Mais puisque l'acre envie et l'ignoble luxure Ont fait un scélérat du héros de jadis. Puisque, au mépris de tout, près dç ces Turcs maudite Vous allez mendier la couronne usurpée, Elle s'indigne alors, ma pure et noble épée. Et d'un éclair vengeur jaillissant du fourreau. Elle m'ordonne ici d'être juge et bourreau.
MICHEL, dégainant à son tour.
J'ai mon épée aussi, qui ne craint pas la tienne.
CONSTANTIN
Je défends mon pays et l'Europe chrétienne,
Mon devoir de soldat, l'honneur de ma maison,
Et vous ne combattez que pour la trahison.
Dieu nous voit et préside au champ clos. Qu'il décide !...
A mort le traître !
MICHEL
Ah!
Dieu! qu'ai-je fait !...
MICHEL, à terre et expirant.
Parricide !
Sois maudit !
CONSTANTIN
Le signal d'abord... Mettons le feu!...
Il prend la torche et la jette dans le bûcher, qui s'enflamme aussitôt. Pendant la an de la scène, on voit, au loin dans la montagne, s'allumer d'autres signaux et on entend retentir le canon d'alarme.
Vous êtes les témoins, astres, regards de Dieu ! Mais devant ce cadavre et devant cette flamme.
J'ose vous regarder et vous montrer mon âme, Mon père allait trahir sa patrie et sa foi ! Etoiles, j'ai tué mon père ! Jugez-moi!...
Œuvres à lire de François Goppée (Lemerre, éditeur, Paris) : Le Reliquaire (1866); Intimités (1868) ; Poèmes modernes (1869) ; La Grève des forgerons (1869) ; Les Humbles (1872); Les Récits et les Elégies (1878). Poésies (1886-1890). Théâtre : Le Passant (1869) ; Le Luthier de Crémone (1876) ; Le Trésor (1880) ; Les Jacobites (1885) ; Pour la couronne (1895). — Critiques à consulter : Ed. Scherer, Etudes sur la littérature contemporaine; Victor Gherbuliez, Discours à l'Académie française (1884); F. de Lescure, François Coppée, l'homme, la vie et l'œuvre (1889); Jules Lemaître, Les Contemporains^ t. I. (1885) ; et Impressions ^e théâtre (9* série 1896). Brunetlère, L'évolution de la poésie lyrique; Ch. Gidel, Histoire de la littérature française (1898). G. Pellissier, Le mouvement littéraire au XIX* siècle (1900) ; Jean Aicard, Discours de réception à l'Académie française (1909).
Eugène MANUEL
Né à Paris en 1823, mort à Paris en 1901.
Eugène Manuel fut un universitaire très distingué, un homme de devoir qui mit toujours d'accord ses principes et sa conduite. Il fit de la littérature, non pour briller, mais pour répandre ses idées généreuses. Dans le Parnasse contemporain Eugène Manuel représente aussi la poésie intime et familière. Un peu avant Goppée, marchant sur les traces de Sainte-Beuve, il avait, dans ses Pages intimes, dessiné de délicieux petits tableaux de la vie moderne. Depuis lors il a suivi une voie parallèle à ceUe du peintre des Humbles, mais sans tomber, comme le fait souvent ce dernier, dans la banalité niaise. C'est un poète délicatement sentimental, d'un charme discret, d'une sensibilité touchante. Idéaliste convaincu, il a donné à ses peintures de la réalité la teinte charmante de son àme pure. Son œuvre est noble parce qu'elle chante tout ce qu'il y a de bon et de beau dans la vie : la famille et la patrie, la croyance au bien et l'amour des hommes ; elle ne provoque jamais que des émotions absolument saines.
Le rosier ^
Il a vécu sur un tombeau Le rosier fleuri que j'arpose :
Le mystère du froid caveau S*épanouit dans chaque rose !
Sur le tombeau d'un pauvre enfant, D'un pauvre enfant qui fut mon frère, Il avait ses fleurs à tout vent Et ses racines d^ns la bière.
Un simple marbre a tout couvert, Le buis n'y vient plus en bordure ;
1 Extrait des Pages intimes (1866).
Le thuya, l'arbre toujours vert, N'ombrage pliis la sépulture.
Le deuil a parfois son dédain; On a proscrit tout ce qui tombe, Et j'ai planté dans mon jardin L'humble rosier, fils de la tombe.
Parmi les autres confondu, Nul regard ne peut le connaître ; Dans la corbeiUe il est perdu ; Seul, je le vois de ma fenêtre.
Et j'hésite en le comparant :
Mêmes parfums et même tige ; Sur sa coirolle, indifférent, Le papillon plane et voltige.
Son feuillage est aussi léger.
Sa fleur n'est pas plus tôt flétrie Rien ne trahit, pour l'étranger, La première et sombre patrie !
Mais souvent, au déclin du jour.
Quand la foi rêve, ou bien le doute, Seul je m'approche avec amour, Je l'interroge et je l'écoute.
Alors, je le vois frissonner Au souvenir que je réveille :
Chaque rameau semble incliner Vers ma lèvre sa fleur vermeille ;
Il me parle du cher blondin Endormi dans la paix profonde.
Et fait passer dans mon jardin Comme un souffle de l'autre monde.
Vision ^
J'ai vu, dans un rêve attristé, Deux chaumières presque pareilles ; Et deux voix dans l'obscurité, Plaintives, frappaient mes oreilles.
* Extrait de Pendant la guerre (1872), recueil de vers touchants dans lesquels le poète exprime les deuils de l'Année terrible. — Cette pièce, si belle dans sa simplicité, a été écrite en novembre 1870.
Chaque logis était caché Dans un de ces vallons prospères D'où la guerre avait arraché Bien des enfants et bien des pères.
C'était rhiver : l'hiver accroît Le souci des absents qu'on aime.
Quand l'âpre morsure du froid S*attaque au blessé morne et blême !
La neige posait lentement Ses flocons sur les branches mortes; La bise au long gémissement Pleurait par les fentes des portes.
Tous les chemins étaient déserts ; Les corbeaux, sous la brume dense, Volaient par bandes, dans les airs, Aux festins flairés à distance.
Les deux foyers se ressemblaient; Et, devant le feu de broussailles.
Deux mères, dont les doigts tremblaient. Songeaient aux lointaines batailles.
L'angoisse étreignait ces deux cœurs Sevrés des caresses passées; Le devoir avec ses rigueurs Troublait leurs naïves pensées;
Leur esprit voyageait là-bas :
Point de lettre qui les rassure!
Quand les enfants sont aux combats, Pour les mères tout est blessure !
L'une disait — cris obstinés.
Navrants dans sa langue ou la nôtre :
«Mein Eind!... Mein Eind!... » — Vous comprenez?
« — Mon fils !„. Mon fils !... » murmurait l'autre .
Et j'entendais, au même instant, Sur un affreux champ de carnage.
Contre la souffrance luttant, Gémir^deux enfants du même âge.
C'était en hiver, et le soir ; Les canons venaient de se taire, Et, pêle-mêle, on pouvait voir Français, Saxons couchés, à terre.
La neige aussi couvrait ifes bois.
Vers tous ces pâles fronts chassée ; Un chœur de lamentables voix Perçait la nuit sombre et glacée.
Les deux soldats se ressemblaient.
Mourant quand il fait bon de vivre ; Et leurs pauvres membres tremblaient.
Bleuis par la bise ou le givre !
Ils sentaient, trop faibles tous deux.
Couler leur sang que rien n'étanche.
La bande des corbeaux hideux Tournoyait sur la plaine blanche.
Ils s'éteignaient dans un ravin.
En proie aux angoisses dernières; Leurs yeux de loin suivaient en vain La longue file des civières 1
L'étrange réveil du passé, Qui précède l'adieu suprême.
Evoquait pour chaque blessé La vision de ce qu'il aime ;
Et tous deux, au moment sacré Où la mort, en passant, vous touche, Jetaient l'appel désespéré Que les petits ont à la bouche :
L'un répétait — cris obstinés, Navrants dans sa langue ou la nôtre :
« Mutter !... Mutter !... » Vous comprenez ? « — Maman !... maman !... » murmurait l'autre.
Viatique ^
Si vous voulez chanter, il faut croire d'abord : Croire au Dieu qui créa le monde et l'harmonie. Qui, d'un de ses rayons, allume le génie,
1 Extrait de En voyage (1882).
Et se révèle à lui dans le plus humble accord : Si vous voulez chanter, il faut croire d'abord ;
Si voulez combattre, il faut croire d'abord :
Il faut que le lutteur affirme la justice ;
Il faut pour le devoir qu'il s'offre en sacrifice,
Et qu'il soit le plus pur, s'il n'est pas le plus fort :
Si vous voulez combattre, il faut croire d'abord.
Si vous voulez aimer, il faut croire d'abord : Croire à l'âme immortelle, aux amours infinies, Pour la terre et le ciel également bénies ; Croire au serment sacré qui survit à la mort : Si vous voulez aimer, il faut croire d'abord.
Jeune couplet
« Entrons là! nous serons presque seuls : tout est plein!... »
C'était une voix fraîche, au timbre cristallin,
Qui parlait, — enfantine et pourtant décidée.
La portière s'ouvrit, et, doucement aidée,
Une femme monta, prit place lestement.
Inspecta d'un coup d'œil tout le compartiment.
Et résignée, avec une petite moue,
S'enfonça dans son coin, la vitre sur la joue.
Un jeune homme suivait, correctement ganté.
Qui s'assit, élégant et grave, à son côté.
Avec un sac de nuit tout en cuir de Kussie.
La robe de la dame était fort réussie :
Costume sérieux et jeune, rubans clairs.
Couleurs faisant valoir le velouté des chairs,
Chapeau frivole à point pour ses grâces mutines;
Quand le pied se montrait, d'adorables bottines ;
Entre les doigts mignons un énorme éventail :
Tout sentait son faiseur, jusqu'au dernier détail.
L'homme aussi, bien sanglé dans sa veste incommode,
Portait une toilette à la dernière mode.
C'étaient visiblement deux jeunes mariés.
Discrets et de bon ton, pourtant contrariés
D'avoir un importun près d'eux pour le voyage.
Ils habitaient certain château du voisinage.
Et rendaient leur visite à quelques grands-parents .
Le jeune homme prenait des airs indifférents,
* Extrait de En voyage.
282 GHRESTOMATHIE FRANÇAISE
Comme il sied au bonheur homaête et sans conteste ; Le vrai triomphateur sait demeurer modeste. Mais elle, enfant gâtée, en quête d'un regard, Me voyant, dans mon coin, m'absorber à l'écart. Se lassa du silence et devint plus hardie. J'eus, sans la rechercher, l'aimable comédie Que nous avons jadis donnée à d'autres yeux!
— Près des jeimes amours comme on se trouve vieux
D'abord, elle poussa du coude l'homme grave. Trouvant qu'il n'avait rien pour elle d'un esclave, Et que cet air maussade et ce cœur cuirassé Témoignaient d'im amour trop désintéressé. Elle lui souriait, malgré sa résistance. Même, sous l'éventail grand ouvert à distance, Ses beaux yeux languissants voulaient l'apprivoiser. Et sa lèvre ébauchait un rapide baiser.
Elle se met enfin à causer, à voix basse,
Puis plus haut; elle rit, et l'éventé avec grâce.
Et lui sourit encore après l'avoir boudé.
Elle éponge son front de son mouchoir brodé;
Refait furtivement, d'une main délicate.
Tandis qu'il gronde un peu, le nœud de sa cravate ;
Et le désarme vite avec un mot câlin.
Et puis : « Mais parle donc ! réponds donc ! le vilain !
C'est si bon, tous les deux, de dire des sornettes !
Tu crains ce voyageur caché sous ses lunettes ?
Ce monsieur décoré, plongé dans son journal ?...
Notre wagon n'est pas un confessionnal!
Veux-tu donc jusqu'au bout te contraindre et te taire,
Parce que nous avons avec nous un notaire ?
Tu crois qu'il a l'oreille à ce que nous disons?
Il regarde les champs, il compte les maisons !
Je l'ai vu sommeiller tout le temps de la route!
A peine s'il nous voit : tu veux qu'il nous écoute? »
Et ce fut un babil sans fin, jusqu'à Nevers,
— Tandis qu'en traître, moi, je crayonnais ces vers !
Le miroir ^ Je revois des pays que j'ai vus à vingt ans. Ces sentiers au milieu des blés mûrs serpentants.
Extrait de En voyage.
Ces taillis où j'allais surprendre, vers la brune \ Le coucher des oiseaux sous un rayon de lune, Ce ruisselet perdu dans les ronces des bois, Ce ravin, ce rocher que j'ai gravi vingt fois. Tous ces riants objets dont ma mémoire encore Garde chaque détaQ, pittoresque ou sonore, Je les retrouve! ainsi j'observais, j'écoutais, J'admirais. Aujourd'hui, suis-je ce que j'étais? J'attends, j'appelle en vain l'émotioli intense Des jeunes souvenirs évoqués à distance; Où sont-ils, ce prestige et cet enchantement Indicibles, qui n'ont peut-être qu'un moment?
C'est la même clairière où j'écartais les herbes ; Voici les genêts d'or dont j'arrachais les gerbes ; Les chênes sont plus hauts, les saules plus penchés : Mais les oiseaux chanteurs y sont toujours cachés; Sur les mêmes coteaux grimpent les mêmes vignes ; Ce sont, à l'horizon pourpré, les mêmes lignes. Et les petits clochers au tintement si pur Qu'on aurait dit des voix s'envolant dans l'azur!
Mais ces tableaux, dont l'âme alors était ravie. Je les vois à travers les brumes de la vie. Toujours s'épaississant dès qu'on est loin du seuil : A travers les ennuis, les mécomptes, le deuil. Les sens plus émoussés, la raison plus savante, Tout ce qui froisse, irrite, humilie, épouvante Et décourage ! Ainsi, quand nous l'interrogeons, La nature est la même, et c'est nous qui changeons ! Rien n'a pu l'altérer : c'est nous seuls que tout blesse; Nous mesurions sa force, et non notre faiblesse ; Avec d'autres pensers, nous avons d'autres yeux ; Nous la jugeons moins belle, étant déjà trop vieux ; Notre propre bonheur nous la peignait plus tendre ; Jeune, on lui donnait tout : vieux, il faut tout reprendre ! Je trouve moins de charme aux lointains carillons ; Les champs ont moins de fleurs et moins de papillons ; Je sens ce que l'esprit met de soi dans les choses ; Et la nature en nous fait ses métamorphoses^! Elle n'est qu'un miroir, et nous rend nos rayons : Elle a beau se montrer, c'est nous que nous voyons ;
* Voir page 102, note 1.
* Mot emprunté du latin et venu du greo ^wfji^^mm ; changement complet des personnes et des choses. Ici il veut dire : transformations apparentes.
Et, comme il faut gravir une pente plus rude, Nour lui prêtons notre ombre et notre lassitude !
Peut-être, en réveillant quelques vieilles douleurs, Ai-je épaissi le voile, ou terni les couleurs? Peut-être si, tous deux, nous marchions côte à côte. Ces yeux, vainqueurs du temps, me rendraient ce qu'il m'ôte ? Pour retrouver ce charme étrange du printemps, Est-ce moi que je cherche? Est-ce toi que j'attends ?
Confiance ^
Rien dans l'infini mystère
N'est vain :
Nulle chose n'a sur terre
Sa fin!
Quand la douleur blesse et dompte
Nos cœurs, C'est l'éternité qui compte
Les pleurs.
Que serait la mer immense
Sans port.
Et, si rien ne recommence,
La mort?
A quoi bon l'heure écoulée
Sans toi, Et, sans l'espérance ailée,
La foi ?
Sans l'infaillible justice
• D'en haut, Que serait le sacrifice ?
Un mot !
Que serait le corps sans l'âme ?
Si peu !
Et l'âme aussi, pauvre flamme.
Sans Dieu ?
Tu m'as dit un jour^
Quand nous parcourions la plage normande. Tu m'as dit un jour, un jour de printemps : « Sais-tu bien, ami, ce que je demande,
^ Extrait de En voyage, ' Extrait de En voyage.
Parmi tant de vœux dans l'esprit flottants ? Indéfiniment sur la même grève, Au même rocher par les flots battu, Près de toi m'asseoir pour le même rêve ! »
— Ces mots adorés, les redirais-tu ?
Quand nous voyagions dans les Pyrénées,
Tu m'as dit un jour, un beau jour d'été :
« Oh ! voir avec toi s'enfuir les journées !
Te sentir ainsi seul à mon côté !
Sans que rien nous lasse et nous décourage,
Ensemble gravir des pics ignorés.
Et, d'un même cœur, y braver l'orage ! »
— Les redirais-tu, ces mots adorés ?
Aux bois du Morvan-*, quand sèchent les chênes,
Tu m'as dit un jour d'octobre brumeux :
« Nous aurons aussi nos bises prochaines.
Et nous vieillirons, dépouillés comme eux ;
Mais qu'importe au front que demain soit, sombre.
Si le souvenir garde sa vertu ?
Qu'importe avec toi le soleil ou l'ombre?»
— Ces mots adorés, les redirais*tu?
Quand, rentrés au nid, nous lisions ensemble. Tu m'as dit un soir, un long soir d'hiver : « Vivre ainsi toujours, ami, que t'en semble? Nous chauffer toujours à ce feu si clair ? Et, lorsqu'il faudra déployer la voile Pour conduire ailleurs nos cœurs préparés. Débarquer tous deux dans la même étoile! »
— Les redirais-tu, ces mots adorés ?
Œuvres à lire de Manuel (Galmann Léyy, éditeur, Paris) : Pages intimes (1866): Poèmes populaires (1871); Pendant la guerre (1872); En voyage (1882). Poésies du foyer et de l'école. Théâtre en vers : Les Ouvriers (1890); l'Absent (1873). — Critiques à consulter : Jules Lemaître, Impressions de théâtre (1871); Gh. Gidel, Histoire de la littérature française; G. Pellissier, Le mouvement littéraire au XIX«^* siècle ; Fernand Lévy-Wogue et Paul Carcassonne, Lettres de jeunesse d'Eugène Manuel (1909).
* Massif granitique de la France ; c'est le promontoire extrême du Plateau Central dans la direction du nord.
286 CHREStOMATfilË tlUNÇAISB
Né à l'île Bourbon en 1838, mort à Paria en 1911.
Compatriote de Leconte de Lisle, il se rattache aussi à la patrie intellectuelle de ce grand poète : c'est une âme noble et hautaine que le pessimisme philosophique a assombrie et qui a cherché dans la contemplation de la nature ou dans la légende une consolation à ses angoisses morales. Parnassien par ses tendances générales et par sa forme remarquable, il est cependant beaucoup plus lyrique que les autres poètes du Parnasse proprement dit. Une partie de son œuvre se compose de poésie personnelle et passionnée, délicatement estompée de rêve. Par sa manière de comprendre Tunion de la nature et de la vie, il peut passer pour le précurseur des symbolistes. Sa poésie, très musicale, suggère autant qu'elle exprime. Peu connu du grand public, Léon Dierx est un excellent poète ; dans quelques-unes de ses pièces, il égale les premiers. Sa poésie est hautement belle; on en comprend mieux la noblesse quand on sait que le poète mena volontairement une vie modeste et effacée, fuyant la gloire qui vint le chercher à la fin de sa vie et mettant son bonheur à goûter la joie de l'inspiration solitaire, loin du cabotinage des littérateurs amoureux de la réclame et des faciles succès.
La vision d'Eve ^
C'était trois ans après le péché dans l'Ëden. Adam sous les grands bois chassait, fier et superbe, Luttant contre le tigre et. poursuivant le daim. Tranquille, il aspirait Tâcre senteur de l'herbe .
Eve, sereine aussi, corps vêtu de clartés. Assise aux bords ombreux d'une vierge fontaine, Regardait deux enfants s'ébattre à ses côtés, Attentive aux échos de la chasse lointaine.
Adam sous la forêt parlait d'Eve aux oiseaux, Et leur disait : « Chantez! Elle est belle et je l'aime ! » Eve disait : » Répands, source, tes fraîches eaux ! Mon âme vibre en lui, mais en eux, ma chair même. »
Eve pensait : « Seigneur ! vous nous avez chassés Du paradis ; l'archange a fait luire son glaive. > Mordus par la douleur, et par la faim pressés Il nous faut haleter dès que le jour se lève.
^ Extrait des Poèmes et poésies (1864). — On peut affirmer que ce poème égale en beauté ceux de Leconte de Lisle.
« Nous n'avons plus, errants dans ces mornes ravins, Maître! comme autrefois, la candeur ni l'extase; Et nous n'entendons plus dans les buissons divins L'hymne des anges blancs que votre gloire embrase ;
« Mais qu'importent l'embûche et la nuit sous nos pas, Si toujours dans la nuit un flambeau nous éclaire ? Ah ! si l'amour nous reste et nous guide ici-bas, Soyez béni ! Dieu fort ! Dieu bon ! Dieu tutélaire !
« Adam a la vigueur et moi j'ai la beauté.
Un contraste à jamais nous lie et nous console ;
Ivres, lui de ma grâce et moi de sa fierté.
Pour nous chaque fardeau se change en auréole.
« Et maintenant, voici grandir auprès de nous Deux êtres, notre espoir, notre orgueil, notre joie ; Quand je les tiens tous deux groupés sur mes genoux. Je sens dans ma poitrine un soleil qui rougeoie !
« Vivant encore en nous qui revivrons en eux, Encor pleins de mystère, ils sont la loi nouvelle. Nés de nous, sous leurs doigts ils resserrent nos nœuds, Un autre amour en nous, aussi grand se révèle.
« Leurs yeux, astres plus clairs que ceux du firmament, Ont un étrange attrait ; et notre âme attirée. Qui s'étonne et s'abîme en leur regard charmant, Y cherche le secret d'une enfance ignorée.
« L'amour qui les créa sommeille en eux. Le ciel Peut gronder ; comme nous, dans le vent, sous l'orage, Ils se tendront la main, et l'éclair d'Azraël * Ne pourra faire alors chanceler leur courage.
« Gloire et louange à toi. Seigneur ! A toi merci ! Le châtiment est doux, si malgré l'anathème Le baiser de l'Eden se perpétue ici.
Frappe ! regarde croître une race qui t'aime !
Ainsi, le front baigné des parfums du matin,
Son beau sein rayonnant de chaleurs maternelles,
>0a mieux Azraïl, l'an des quatre archanges de la religion musulmane, celui qui préside à la mort. Il y a là un anachronisme assez curieux : comment Eye pourrait-elle parler d'Azraël dont le nom n'apparaît qu'au VIII* siècle après JéBUB-Ghrist ?
288 CflRÉSTÔMATIÎlE FRANÇAISE
Eve, les yeux fixés sur Abel et Caïn^ Sentait Tinfini bleu noyé dans ses prunelles.
Or les enfants jouaient. Soudain, le premier-né. Debout, l'œil plein de fauve ardeur, la lèvre amère. Frappa l'autre éperdu sous son poing forcené
Et qui cria, tendant les deux mains vers sa mère.
Eve accourut tremblante et pâle de stupeur,
Et fermant autour d'eux ses bras, les prit sur elle ;
Et comme en un berceau les couchant sur son cœur.
Les couvrit de baisers pour calmer leur querelle.
Bientôt tout s'apaisa, fureur, plainte, baisers ; Ils dormaient tous les deux enlacés, et la femme. Immobile, ses doigts sous un genou croisés. Sentit les jours futurs monter noirs dans son âme I ,
Soleil du jardin chaste ! Eve aux longs cheveux d'or ! Toi qui fus le péché, toi qui feras la gloire ! Toi, l'éternel soupir que nous poussons encor ! Ineffable calice où la douleur vient boire !
O Femme! qui sachant porter un ciel en toi, A celui qui perdait l'autre ciel, en échange. Offris tout, ta splendeur, ta tendresse et ta foi, Plus belle sous le geste enflammé de l'archange !
O mère aux flancs féconds ! Par quelle brusque horreur, Endormeuse sans voix, étais-tu possédée?
Quel si livide éclair t'en fut le précurseur ? A quoi songeais-tu donc, la paupière inondée ?
Ah ! dans le poing crispé de Gain endormi Lisais -tu la réponse à ton rêve sublime ? Devinais-tu déjà le farouche ennemi Sur Abel faible et nu s'essayant à son crime?
Au fond de l'avenir, Azraël, menaçant.
Te montrait-il ce fils, ayant fait l'œuvre humaine. Qui s'enfuyait sinistre et marqué par le sang. Un soir, loin d'un cadavre étendu dans la plaine ?
LÉON DlERi 28Ô
. Le Yoyaîâ-tu mourir longuement dans Enoch, Rempart poussé d'un jet sous le puissant blasphème Des maudits qui gravaient leur défi sur le roc, Et dont la race immense est maudite «lle-méme?
Ah ! voyais*ta l'envie armant les désaccords, Et se glissant partout comme un chacal qui rôde ? Le fer s'ouvrant sans cesse un chemin dans le corps, Le sol toujours fumant sous une pourpre chaude ?
Et les peuples Caïns sur les peuples Abels Se ruant sans pitié, les déchirant sans trêves ; Les sanglots éclatant de toutes les Babels \ Les râles étouffés par la clameur des grèves?
Sous rinsoluble brume, où l'homme en vils troupeaux S'amoncelle effrayé de son propre héritage, Entendais-tu monter dans les airs, sans repos, Le hurlement jaloux des foules, d'âge en âge?
Compris-tu que le mal était né? Qu'il serait Immortel? Que l'instinct terrestre c'est la haine Qui, dévouant tes fils à Satan toujours prêt. Lui fera sans relâche agrMidir la Géhenne ^?
Compris-tu que la vie était le don cruel? Que l'amour périrait avec l'Aïeule blonde ? Et qu'un fleuve infini de larmes et de fiel Né du premier sourire abreuverait le monde ?
Dieu l'a su ! — Jusqu'au soir ainsi tu demeuras Contemplant ces fronts purs où le soleil se joue ; Et tandis qu'ils dormaient oublieux en tes bras. Deux longs ruisseaux brûlants descendaient sur ta joue.
L'œil \
Sous l'épais treillis des feuilles tremblantes. Au plus noir du bois la lime descend ;
* Par allusioa à la tour de Babel où se produisit, d'après la Bible, la confusion des langues, ce mot veut dire ici les sociétés Touées à la discorde.
* La Géhenne^ de l'hébreu gê-hinnom, désigna d'abord la vallée de Hennom^ près de< Jérusalem, où les Juifs idolâtres brûlaient leurs enfants en l'bonneur du dieu Moloch. En style biblique, ce mot signifie TEnfer.
^ Extrait des Poèmes et poésies.
CHRESTi FR. P0KTE13 1^
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Et, des troncs moussus aux cimes des plantes, Son regard fluide et phosphorescent Fait trembler au bord des corolles closes Les larmes des choses.
Lorsque Thomme oublie au fond du sommeil, La vie étemelle est dans les bois sombres ; Dans les taillis veufe du brûlant soleil, Sous la lune encor palpitent leurs ombres, Et jamais leur âme, au bout d'un effort. Jamais ne s'endort I
Le clair de la lune en vivantes gerbes, Sur les hauts gazons filtre des massifs. Et le front penché, les pieds dans les herbes, Les filles des eaux, en essaims pensifs, Sous les saules blancs en rond sont assises. Formes indécises.
La lune arrondit son disque lointain Sur le bois vêtu d*un brouillard magique Et dans cette eau blême aux reflets. d'étain; Et ce vieil étang, miroir nostalgique.
Semble ton grand œil, ô nature! hélas ! Semble un grand œil las.
Ce soir^
Comme à travers un triple et magique bandeau, — 0 nuit ! ô solitude ! ô silence ! — mon âme A travers vous, ce soir, près du foyer sans flamme^ Regarde par delà les portes du tombeau.
Ce soir, plein de l'horreur d'un vaincu qu'on assaille, Je sens les morts chéris surgir autour de moi. Leurs yeux, comme pour lire au fond de mon ef&oi, . Luisent distinctement dans l'ombre qui tressaille.
Derrière moi, ce soir, quelqu'un est là, tout près. Je sais qu'il me regarde, et je sens qu'il me frôle. Quelle angoisse! il est là, derrière mon épaule. Si je me retournais, à coup sûr je mourrais !
Du fond d'une autre vie, une voix très lointaine Ce soir a dit mon nom, ô terreur ! Et ce bruit
Extrait des Lèvres closes (1867).
Que j'écoute — ô silence ! ô solitude I ô nuit ! — Semble être né jadis avec la race humaine !
Les filaos^
Là-bas, au flanc d'un mont couronné par la brume, Entre deux noirs ravins roulant leurs frais échos. Sous l'ondulation de l'air chaud qui s'allume Monte un bois toujours vert de sombres filaos. Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables. Là-bas, dressant d'un jet ses troncs roides et roux, Cette étrange forêt aux douleurs ineffables Pousse un gémissement lugubre, immense et doux. Là-bas, bien loin d'ici, dans l'épaisseur de l'ombre. Et tous pris d'un frisson extatique, à jamais. Ces filaos songeurs croisent leurs nefs sans nombre, Et dardent vers le ciel leurs flexibles sommets . Le vent frémit sans cesse à travers leurs branchages Et prolonge en glissant sur leurs cheveux froissés. Pareil au bruit lointain de la mer sur les plages, Un chant grave et houleux dans les taillis bercés. Des profondeurs du bois, des rampes sur la plaine. Du matin jusqu'au soir, sans relâche, on entend Sous la ramure frêle une sonore haleine Qui naît, accourt, s'emplit, se dérobe et s'étend Sourde ou retentissante, et d'arcade en arcade Va se perdre aux confins noyés de brouillards froids, Comme le bruit lointain de la mer dans la rade S'allonge sous les nuits pleines de longs effrois. Et derrière les fûts pointant leurs grêles branches Au rebord de la gorge où pendent les mouffias^. Par place, on aperçoit, semés de taches blanches. Sous les nappes de feu qui pétillent en bas. Les champs jaunes et verts descendus aux rivages. Puis l'Océan qui brille et monte vers le ciel. Nulle rumeur humaine à ces hauteurs sauvages N'arrive. Et ce soupir, ce murmure immortel. Pareil au bruit lointain de la mer sur les côtes, Epand seul le respect et l'horreur à la fois
* Extrait des Lèvres closes. — Cette pièce, où le poète a rendu la profonde poésie de sa patrie tropicale, est un chef-d'œuvre de description à la fois plastique et suggestive; elle pourrait être signée Lecontede Lisle. — Les filaos sont des arbres, très répandus dans TUe Bourbon.
* Plante grimpante.
292 CHRESTOMATfflE FRANÇAISE
Dans Pair religieux des solitudes hautes. C'est ton âme qui souffre, ô forêt ! C'est ta voix Qui gémit sans repos dans ces mornes savanes ' ; Et dans l'effarement de ton propre secret Exhalant ton arôme aux éthers ^ diaphanes, Sur l'homme, ou sur l'enfant vierge encor de regret, Sur tous ses vils soucis, sur ses gaîtés naïves. Tu fais chanter ton rêve, ô bois ! Et sur ton front, Pareil au bruit lointain de la mer sur les rives. Plane ton froissement solennel et profond. Bien des jours sont passés et perdus dans l'abîme Où tombent tour à tour désir, joie, et sanglot ; Bien des foyers éteints qu'aucun vent ne ranime Gisent ensevelis dans nos cœurs, sous le flot Sans pitié ni reflux de la cendre fatale, Depuis qu'au vol joyeux de mes espoirs j'errais, O bois éolien ! sous ta voûte natale.
Seul, écoutant venir de tes obscurs retraits. Pareille au bruit lointain de la mer sur les grèves, Ta respiration onduleuse et sans fin.
Dans le sévère ennui de nos vanités brèves. Fatidiques chanteurs au douloureux destin, Vous épanchiez sur moi votre austère pensée ; Et tu versais en moi, fils craintif et pieux. Ta grande âme, ô Nature! étemelle offensée! Là-bas, bien loin d'ici, dans l'azur, près des cieux. Vous bruissez toujours au revers des ravines, Et par delà les flots, du fond des jours brûlants, Vous m'emplissez encor de vos plaintes divines, Filaos chevelus, bercés de souffles lents ! Et plus haut que les cris des villes périssables. J'entends votre soupir immense et continu, Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables, Qui passe sur ma tète et meurt dans l'inconnu !
^ Vastes plaines herbeuses ou forêts plus ou moins marécageuses en Amérique ; de l'espagnol savana,
* En chimie, les éthers sont des liquides très volatils ; ici ce mot est synonyme de vapeurs. Diaphanes signifie : qui laissent passer la lumière.
Soir d'octobre ^
Un long frisson descend des coteaux aux vallées; Des coteaux et des bois, dans la plaine et les champs, Le frisson de la nuit passe vers les allées.
— Oh ! Tangelus ' du soir dans les soleils couchants ! — Sous une haleine froide au loin meurent les chants. Les rires et les chants dans les brumes épaisses. Dans la brume qui monte ondule un souMe lent ;
Un souffle lent répand ses dernières caresses, Sa caresse attristée au fond du bois tremblant ; Les bois tremblent ; la feuille en flocon sec tournoie, Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés. Sur la route déserte un brouillard qui la noie, Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés ; Vers l'occident blafard traîne une rose trace. Et les bleus horizons roulent comme des flots. Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse, Nous enlace, et remplit la gorge de sanglots. • Plein du pressentiment des saisons pluviales.
Le premier vent d'octobre épanche ses adieux, Ses adieux frémissants sous les feuillages pâles. Nostalgiques ^ enfants des soleUs radieux. Les jours frileux et courts arrivent. C'est l'automne.
— Comme elle vibre en nous, la cloche qui bourdonne ! — L'automne, avec la pluie et les neiges, demain Versera les regrets et l'ennui monotone;
Le monotone ennui de vivre est en chemin ! Plus de joyeux appels sous les voûtes ombreuses ; Plus d'hymnes à l'aurore, ou de voix dans le soir Peuplant l'air embaumé de chansons amoureuses ! Voici l'automne ! Adieu le splendide encensoir * Des prés en fleurs fumant dans le chaud crépuscule ! Dans l'or du crépuscule, adieu, les yeux baissés,
1 Extraits des Lèvres closes. — Cette pièce d'une mélancolie si pénétrante, harmonieuse et suggestive comme un Nocturne de Field ou de Chopin, renferme un curieux emploi de répétition : le son de la cloche, rappelé tout le long de l'élégie pour augmenter l'intensité du sentiment, est comme une sorte de leitmotiv poétique qui ajoute au symbolisme mystérieux de l'ensemble.
' Prière catholique annoncée par une sonnerie de cloches, qu'on récite le matin, à midi et le soir, en souvenir de la salutation angélique. Mot latin venu du grec flLf^fcloç, messager.
" Ce mot a ici le sens de malades de tristesse et de regret,
• Vase où l'on brûle de l'encens ; ce mot est pris ici au figuré pour peindre les vapeurs parfumées cpii s'exhalent des prairie^.
Les couples chuchotants dont le cœur bat et brûle. Qui vont la joue en feu, les bras entrelacés, Les bras entrelacés quand le soleil décline !
— La cloche lentement tinte sur la colline. — Adieu, la ronde ardente, et les rires d'enfants, Et les vierges, le long du sentier qui chemine, Rêvant d'amour tout bas sous les cieux étouffants !
— Ame de l'homme, écoute en frémissant comme elle L'âme immense du monde autour de toi frémir ! Ensemble frémissez d'une douleur jumelle.
Vois les pâles reflets des bois qui vont jaunir , Savoure leur tristesse et leurs senteurs dernières, Les dernières senteurs de l'été disparu ;
— Et le son de la cloche au milieu des chaumières ! — L'été meurt ; son soupir gUsse dans les lisières. Sous le dôme éclairci des chênes a couru
Leur râle entre-choquant les ramures livides. Elle est flétrie aussi ta riche floraison. L'orgueil de ta jeunesse, et bien des nids sont vides, Ame humaine, où chantaient dans ta jeune saison Les désirs gazouillants de tes aurores brèves. Ame crédule ! écoute en toi frémir encor, Avec ces tintements douloureux et sans trêves, Frémir depuis longtemps l'automne dans tes rêves. Dans tes rêves tombés dès leur premier essor. Tandis que l'homme va, le front bas, toi, son âme, Ecoute le passé qui gémit dans les bois ! Ecoute, écoute en toi, sous leur cendre et sans flamme. Tous tes chers souvenirs tressaillir à la fois Avec le glas mourant de la cloche lointaine ! Une autre maintenant lui répond à voix pleine. Ecoute à travers l'ombre, entends avec langueur Ces cloches tristement qui sonnent dans la plaine, Qui vibrent tristement, longuement, dans ton cœur.
Matin ^
Sous un souffle qu'emplit l'aube des premiers temps S'évapore la terre aux verdures nouvelles ; L'arbre enivré s'incline au bord des clairâ étangs;
* Extrait du recueil intitulé : Les Amants (1879). Voici une poésie bien parnassienne, oii l'influence de la culture hellénique se voit facilement. On remaropiera combien ici la note est différente. La pièce fut dédiée à Anatole France,