‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 60 sur 176 · EDOUARD GRENIER · texte numérisé non relu

EDOUARD GRENIER

Et les feuilles au ciel battent comme des ailes Dans l'âme fraîche du t>rintemps.

Sur l'herbe où la rosée a perlé leurs pieds roses. Les nymphes ^ ont conduit les danses d'autrefois ; Et Pan^ qui rit au loin, les paupières mi-closes, Ecoute en s'éveillant chanter de douces voix Dans l'air fait du parfum des choses.

Dans rinnocente pai^t d'un matin enchanté La nature se vêt de grâce et d'harmonie; Tout reprend la candeur de sa virginité ; Et dans un souvenir d'existence bénie Tout baigne et lustre sa beauté.

L'homme passe oubUeux des misères humaines En ce monde oublieux des mortelles saisons; Et vers des Dieux amis, purs encor de ses peines, Son cœur léger qui flotte en vagues floraisons S'en va sur les brises lointaines.

Œuvres à lire de Léon Dierx (Lemerre, éditeur, Paris) : Poèmes et poésies (1864) ; Les Lèvres closes (1867) ; Paroles d'un vaincu (1871). — Critiques à consulter : Catulle Meodès, La légende du Parnasse contemporain (1884) ; F. Godefroy, Histoire de la littérature française ; Anatole France, La vie littéraire ; Ch. Gidel, Histoire de la littérature française ; Bernard Lazare, Figures contemporaines ; Bcmy de Gourmont, Le Temps, 10 février 1912; F. Strowski, Tableau de la Littérature française au X/-X«»« siècle (1912).

Edouard GRENIER

Né et mort à Baulme-les- Dames (Doubs), 18 i 9-1901.

Par son imagination amoureuse des beaux mythes antiques et des symboles tragiques, il rappelle les grands parnassiens; mais l'influence romantique se fait encore sentir dans ses vers ; il y a en lui à la fois du Lamartine (dont il fut l'ami) et du Leconte de Lisle. Son œuvre indique une âme flère, généreuse et distinguée, servie par une pensée noblement sereine. Il a écrit de fort beaux poèmes, d'un optimisme élevé, qui contrastent avec les œuvres en général pessimistes de sa génération. C'est un parnassien idéaliste.

< Divinités des bois, des montagnes, des fleuves dans la mythologie grecque.

' Dieu mythologique. Dans la croyance- populaire, c'était le dieu des choses agrestes, habitant de préférence la campagne, les forêts. Les philosophes stoïciens, au contraire, l'identiflaient avec l'Univers, avec la nature intelligente, féconde et créatrice, d'où l'expression panthéistique le grand Pan^ (le grand Tout).

Insomnie^

Une même pensée ardente, et qui m'accable.

Tout le long du jour me poursuit, Et je la trouve encor, comme un ange implacable.

Debout à mon chevet, la nuit.

O famille de tous! ô patrie insensée !

Triste objet de mon saint amour, Cher et cruel souci, c'est ta seule pensée

Qui m'obsède ainsi nuit et jour!

Que me manque-t-il? — Rien. J*ai des prés sous la neige.

Des amis qui font mon orgueil^ Un âtre qui pétille, un toit que Dieu protège.

Dont Taumône garde le seuil, Et, pour comble de biens, ma mère vénérée

Vieillit doucement près de moi.

Eh bien, tout ce bonheur, ô patrie adorée !

Je PoubUe en pensant à toi.

Je me dis que tu peux, comme Rome elle-même,

• Tomber de revers en revers...

— Quoi ! la France périr? Non, non, c'est un blasphème :

La France importe à l'univers.

Mais dans l'énervement où tu t'endors, la vie

Peut se retirer par degrés ; Tu peux, par une pente insensible et fleurie,

Descendre des sommets sacrés Où t'avaient fait monter ton génie et l'histoire,

Aux yeux des peuples éblouis ; Ou payer en un jour tes longs siècles de gloire.

Et, par des revers inouïs Attendrissant l'envie et désarmant la haine,

Subir enfin, ô peuple fier !

La pitié du barbare accouru de l'Ukraine ^

Et de tous tes vaincus d'hier!

Les étoiles'.

Le jour tombe, la nuit tout doucement s'avance. Et dans le fond du firmament

^ Extrait des ïambes (1852), poésies écrites après le coup d'Etat du 2 décembre 1851 accompli par Napoléon III. On y sent la tristesse d'un cœur ardemment libéral qui prévoit pour sa patrie les malheurs que le second empire, par son incurie gouvernementale, son incohérence diplomatique, et sa décadence militaire, amena en 1870.

' Allusion au tzar de Russie Alexandre X*' et à l'iilvasion de 1814,

' Extrait des ïambes*

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