EDOUARD GRENIER
Chaque étoile se lève et s'assied en silence
Sur son trône de diamant.
C'est l'heure dii repos, du sommeil et du rêve,
Qui verse l'oubli sur nos maux ; L'heure où l'âme et le corps profitent de la trêve
Que Dieu dispense à nos travaux.
Seul je veille. Tout dort. — Comme la nuit est douce !
Dans le silence universel Je crois ouïr le globe, entraîné sans secousse,
Glisser sur les vagues du ciel.
Où roulons-nous ainsi? Comme un vaisseau qui passe
Et fend les ombres de la nuit, Sur quel bord inconnu de l'étemel espace
Allons-nous échouer sans bruit ?
Peut-être que demain, cherchant une autre aurore,
Dans son chemin capricieux Notre globe, égaré, verra dans l'ombre éclore
D'autres soleils et d'autres cieux.
Mais non ! tout est réglé . Dans l'insondable abîme
Chaque étoile sait son chemin.
Sur chaque monde veille un pilote sublime ;
Dieu tient le gouvernail en main.
O mondes! ô soleils ! étoiles, nuit sereine.
Doux silence, vents frémissants!
Vous ranimez ce cœur k qui pèse la haine,
Vous rendez le calme à mes sens.
L'espérance descend sur mon âme embrasée
Et baigne mon front soucieux; La paix, la foi, l'amour, invisible rosée,
Glissent vers moi du fond des cieux :
Et je me dis : « Ce ciel immense, où tout s'agite
Comme une poussière de feu, Ne vit jamais un astre infidèle à l'orbite ^
Que lui traça le doigt de Dieu.
Le même doigt nous guide. Avançons donc sans crainte
D'un pied sûr, d'un cœur indompté.
Dieu nous remit lui-même, au seuil du labyrinthe ^
Le fil d'or de la liberté. »
* Courbe que décrivent certains astres dans le ciel. En allemand, Planetenbahn; en anglais, orhit ; en italien, orbita,
* AUusion au labyrinthe de Crête bâti par Dédale, sur l'ordre du roi Minos, et dans lequel se trouvait le Minotaure, monstre moitié homme et moitié taureau, qui se nourrissait de chair humaine. Les Athéniens avaient été forcés de fournir au roi de Crète sept jeunes gens et sept jeunes filles, les(^uels servaient de pâture a^
L'Elkovan^
La brise fait trembler sur les eaux diaphanes Les reflets ondoyants des palais radieux ; Le pigeon bleu se pose au balcon des sultanes ; L'air embaumé s'emplit de mille bruits joyeux ; Des groupes nonchalants errent sous les platanes Tout rit sur le Bosphore, et seuls les elkovans Avec des cris plaintifs rasent les flots mouvants.
O pâles elkovans, troupe agile et sonore, Qui descendez sans trêve et montez le courant ! Hôtes doux et plaintifs des ondes du Bosphore, Qui ne vous reposez comme nous qu'en mourant ! Pourquoi voler ainsi sans cesse dès l'aurore, Et d'Asie en Europe, et de l'aube au couchant, Jeter sans fin ce cri monotone et touchant?
Le peuple de ces bords vous vénère et vous aime ; Le pêcheur vous salue en jetant ses filets; Les enfants du rivage et le chasseur lui-même Ne déciment jamais vos rangs toujours complets ; Et quand le soleil tombe à l'horizon extrême. L'odalisque ^ entr'ouvrant la vitre des Yaîis ', Vous suit d'un long regard à travers le treillis.
On dit, ô voyageurs ! que vous êtes les âmes Des victimes sans nom qui dorment sous ces flots ; Corps souples et charmants d'ardentes jeunes femmes, Dont la nuit et l'horreur étouffaient les sanglots. Lorsque cousus vivants dans des toiles infâmes, L'eunuque * les plongeait dans ce gouffre profond. Muet comme la tombe et comme elle sans fond.
monstre. Pour délivrer sa patrie de ce honteux tribut, le héros Thésée vint en Crète et tua le Minotaure. Il réussit dans son entreprise grâce à un peloton de fil que lui donna par amour Ariane, fille de Minos, et qui lui permit de sortir du labyrinthe. En 1900, sur l'emplacement de Tancienne ville de Knossos, le docteur anglais Arthur Evans a exhumé le labyrinthe, palais du reste assez différent de ce que l'avait fait la légende.
^ Extrait des Petits Poèmes (1859). — Ces vers sont le prélude d'un assez long poème dédié au célèbre poète roumain Alecsandri. L'oiseau dont il s'agit ici est le goëland.
> Femme esclave attachée au service des épouses du sultan.
' Œils-de-bœuf pratiqués dans les fenêtres treillissées des maisons turques.
« Domestique préposé ^ }a garde des femmes dç^qs Içs harems d'Ori^n^
EDOUARD GREI^IER 299
Voilà pourquoi, laissant vos corps sans sépulture
Servir sous les flots bleus de pâture au dauphin, '
Vos mânes irrités errent à l'aventure,
Et, sans se consoler, volent, volent sans fin.
Voilà pourquoi, plaignant toujours votre torture.
Vous ne quittez jamais ce rivage embaumé
Où vous avez souffert^ où vous avez aimé.
Et vous avez raison ! car dans ce pauvre monde On ne vit qu'où Ton aime, et la patrie est là ! Ici-bas, rien ne vaut le coin d'ombre profonde Où d'un être adoré le cœur se révéla.
Que ce bonheur ait lui l'éclair d'une seconde. Ou qu'il ait rayonné sur un long avenir. L'âme en garde à jamais l'immortel souvenir.
Mais même sans l'amour tes rives sont si belles.
O Bosphore! et la main complaisante des dieux
Les revêt d'une grâce et d'une splendeur telles
Que l'étranger lui-même, à l'heure des adieux,
Sans en être attendri ne peut s'éloigner d'elles;
Et devant ce ciel pur, ces flots et ces cyprès.
Dit : « Pourquoi donc partir ? le bonheur est tout près ! »
Et moi, je fus aussi dans ta verte Arcadie* ! J'ai contemplé tes cieux, j'ai contemplé tes mers ; J'ai reçu leur beauté dans mon âme agrandie; J'ai versé dans tes flots mes pleurs les plus amers. Mais lorsque sous le coup ma raison étourdie Chancelait... alors Dieu, dans sa tendre pitié. Ouvrit derrière moi les bras de l'amitié.
Elkovans ! elkovans ! que de fois, quand la brise Ranimait à mes pieds le feu du narghilé ^, N'ai-je pas écouté votre plainte indécise !... Sous l'éperon de fer du caïque ^ effilé, La vague sanglotait comme un cœur qui se brise ; La lune, triste et pâle, au bord du ciel bruni Se levait, et mon cœur plongeait dans l'infini .
* Proviace de la Grèce, dans le Péloponèse, dont le nom était devenu synonyme de terre de bonheur champêtre ; c'est à peu près dans ce sens que Grenier l'emploie ici.
s Mot d'origine persane désignant une pipe munie d'un vase rempli d'eau parfu-r mëe, que la fumée du tabac traverse avant d'arriver à la bouche du fumeur.
* Embarcation légère terminée en pointe à la proue et à la poupe, pour pouvQip qAarci^er dai^s les deux sens, et très gracieuse d'aspect.
4^ -1111- ^^^.^Bl ■ I ■ III .
Elkovans ! elkovans ! je sais plus d'une histoire Douce comme l'amour, triste comme la mort. Une surtout ! Je veux la dire à votre gloire. Comme au sein de la mer une perle qui dort. Elle repose encore au fond de ma mémoire, Mais je veux la tirer de son humide écrin, Et montrer au soleil mon trésor sous-marin.
La mort des dieux. ^
l'océan s'adressant à Prométhée enchaîné.
J'ai laissé fuir les jours, les mois et les années,
Sans venir visiter tes douleurs enchaînées ;
O mon fils ! ne crois pas qu'en mon cœur affaibli
Ton nom soit recouvert des ronces de l'oubli.
Tu me méconnaîtrais. Toi qui lis dans les âmes,
Et pour qui l'avenir rayonne en traits de flammes,
Tu sais quel sentiment paternel et pieux
A retenu mes pas loin de ces tristes lieux.
A quoi bon contempler des douleurs sans remède
Et voir une infortune où l'on ne sait pas d'aide ?
Puis, malgré les liens du sang ou l'amitié.
Il est dur pour un dieu d'inspirer la pitié !
La foudre qui frappa ton front d'un coup si rude
Autour de ton malheur a fait la solitude.
Mais j'ai besoin de toi. Nul dans les plis du temps Ne sait mieux deviner les signes éclatants , Car c'est toi qui créas l'art des sacrés auspices ^. Prête-moi ta science et tes conseils propices. Jamais ils ne m'auront plus servi qu'aujourd'hui. En délivrant mon cœur d'un doute plein d'ennui...
Sur la mer d'Ionie, où, non loin des Cyclades, Comme une fleur des eaux dorment les Echinades ',
* Extrait de Prométhée délivré (1857), poème tragique dans lequel Edouard Grenier a adapté le vieux thème antique aux idées chrétiennes. — Dans la mythologie grecque Prométhée, fils du Ciel et de la terre, d'après certaines légendes, est un Titan d'une admirable intelligence, qui déroba le feu du ciel afin de le donner aux hommes. Pour se venger, Jupiter le fit attacher par Mercure à un rocher du Caucase, où un aigle devait lui dévorer éternellement le foie. Prométhée fut ensuite délivré par Hercule. (Voir page 106, note 5 pour une variante de sa légende).
' Présages tirés du vol ou du chant des oiseaux ou simplement présages ; ce mot vient du latin auspicium (ai?ts, oiseau et specio, regarder).
' Les cinq nymphes, filles d'Echinus, qui furent englouties par le fleuve Acheloûs, qu'elles avaient oublié d'inviter à une fête. Neptune, touché de pitié, les métamorphosa en îles, situées aujourd'hui non loin de l'embouchure 4^ fleuve.
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Une voix inconnue et s'élevant du bord
A jeté ce long cri : Pan, le grand Pan est mort !
Et soudain la clameur en écho triste et vague,
Comme un frisson du vent, glissa de vague en vague :
« Pan, le grand Pan est mort! » Et le vaste Archipel
Répondit à son tour à ce funèbre appel :
« Pan, le grand Pan est mort ! » Et sur les mers tranquilles
Cette étrange rumeur ^ passa d'îles en îles.
Puis, aussitôt, partout, des bords, des monts, des flots,
On entendit en chœur s'élever des sanglots,
Des plaintes, des soupirs, comme si la nature
Pleurait une invisible et secrète blessure.
Voilà ce qui me trouble et confond mes^ esprits :
Je n'ose approfondir et crains d'avoir compris.
Toi donc, qui des devins fus toigours le plus sage,
Dis-moi ce que contient cet effrayant présage.
Je savais, et je vois ce qu'im dieu peut souffrir;
Mais les dieux, les grands dieux peuvent-ils donc mourir ?