PROMÉTHÉE
Répète encor ces mots qui m'enivrent de joie
Et troublent le vautour qui me ronge le foie.
O mes pressentiments, vous triomphez enfin !
C'est le commencement, le signe de la fin.
Ah ! combien ce moment rachète de souffrances !
Quelle ivresse de voir enfin ses espérances.
Comme un rêve animé qui survit au réveil.
Déployer devant tous leurs ailes au soleil!
Oui, le grand Pan est mort ; Jupiter va le suivre.
Les dieux, grands et petits, n'ont plus qu'un jour à vivre.
Au livre du destin leur nom est effacé ;
L'univers leur échappe et leur règne est passé.
Ah ! pauvres insensés ! ô risible délire !
Vous pensiez qu'une fois parvenus à l'empire,
Dans le monde charmé tout irait pour le mieux;
Que jamais l'avenir n'enfanterait de dieux ;
Que n'ayant d'autre loi que votre seul caprice.
Vous pourriez vous passer de règle et de justice :
* AUusion au récit de Plutarque. Soas le règne de Tibère, le pilote Thamus entendit un soir, dans la mer Egée, une voix qui l'appelait et lui commanda de crier: «Pan, le grand Pan est mort I » quand il serait devant un certain lieu. Il obéit et, dès qu'il eut crié, de tous côtés s'élevèrent des plaintes et des gémissements. On a expliqué ce fait légendaire comme l'annonce de la mort de l'ancien monde romain et de l'avènement d'une société nouvelle. Voir page 295, note 2.
âOâ CâREStÔMAtrilE FRAIJÇAISÊ
Enfin, que pour vous seuls arrêtant son essor
La Fortune mettrait à sa roue un clou d*or ?
O vainqueurs négligents ! dieux à dure cervelle I
Vous ne saviez donc pas que tout se renouvelle,
Et que pour établir et fixer son pouvoir
Un tyran doit toujours tout voir et tout prévoir?
N*avez-voûs donc pas vu qu'un enfant * vient de naître ,
Qui sera mon vengeur et notre nouveau maître;
Un dieu jeune et vainqueur, le dieu de Tavènir,
Qui ne saura qu'aimer, pardonner et bénir ?
Avisez maintenant, s'il en est temps encore!
Cherchez ce nouveau dieu du couchant à l'aurore ;
Visitez tous les coins de ce vaste univers ;
Faites fouiller les cieux, faites sonder les mers !
Sous les dehors voilés de sa grandeur divine.
Moi seul je le pressens, moi seul je le devine ^.
Ah ! ce n'est pas en vain que depuis trois mille ans
La fièvre et la douleur ont torturé mes flancs.
Durant ces longues nuits d'angoisse et d'insomnie
La méditation a trempé mon génie.
Le ciel, la terre, l'eau, l'air, les flots indiscrets.
Le silence des nuits, m'ont dit bien des secrets.
A force de plonger mes yeux dans les étoiles.
Des profondeurs du ciel j'ai soulevé les voiles,
Et seul de tous les dieux, lisant dans l'avenir.
Je sais ce qui va naître et ce qui doit finir.
Mais tu ne peux comprendre et partager ma joie,
Ce sont d'autres pensers où ton esprit se noie.
Tandis que je bénis le terme de mes maux.
Tu regrettes la vie et le sceptre des eaux;
A mes cris de bonheur toja cœur gonflé soupire.
O mon vieil Océan! retourne à ton empire.
Va, montre à Jupiter comment meurt un grand dieu.
Les moments sont comptés : laisse-moi seul. Adieu!
Venise '.
Marcel se tut. Déjà le jour baissait; la lune, Pâle et comme à regret, se levait dans les airs ;
* Jésus-Christ.
* Prométhée, dont le nom en grec signifie «prévoyant», lisait dans l'avenir et donnait des avis même à Jupiter.
* Extrait de Marcel (1875), poème moderne où le poète a exprimé en termes élevés son ardent patriotisme*
EDOITàRD GHENIER 30â
La brise fridchissait; il remonta la dune. A travers les jardins incultes et déserts, Il vint s'asseoir au bord que baigne la lagune, D'où Venise apparaît comme un rêve sur l'eau ; Et son œil fut frappé d'un magique tableau.
A l'Occident, le ciel teinté d'un reflet rose
Du soleil disparu gardait la trace encor.
Sur la terre et dans l'air transparent chaque chose
Flottait dans le réseau d'une poussière d'or;
Tout était calme, pur, limpide et grandiose :
Un de ces doux moment où l'âme en Uberté
Respire le bonheur dans la seule beauté.
La lagune immobile, où rien ne se reflète. De sa mate blancheur étalait le miroir. Derrière elle, Venise avec la silhouette De ses îles, plus loin, se détachait en noir. Et tout au fond, dressant leur majesté muette, Les glaciers du Tyrol en nuages d'azur Dessinaient leur profll sur le ciel rose et pur :
La beauté dans le calme^ et la grandeur sereine ! Le charme triomphant sans trouble et sans efforts! La majesté changée en douceur souveraine I La grâce souriante et tranquille des forts ! L'infini s'entr'ouvrant à la pauvre âme humaine I L'air, la terre et le ciel, sous le regard de Dieu, S'unissant un moment dans un baiser de feu!
Quand il se détourna de ce tableau magique. Pour revoir l'horizon qu'il venait de quitter, Un autre enchantement le prit : l'Adriatique Sous un souffle inconnu paraissait s'agiter. La nuit gagnait; la lune au front mélancolique Montait sereine et blanche au bas du ciel changeant, En creusant sur la mer un long sillon d'argent.
Ici, déjà la nuit, là-bas, le jour encore I
La lune et le soleil se disputant le ciel
Qui de leurs deux clartés blanchit ou se colore.
Comme on dit que parfois au fond d'un cœur mortel
Deux amours, Tun pâli, l'autre qui vient d'éclore, I
Dans un doux crépuscule, où le doute est permis, i
Mêlent pour un instant leurs feux encore amis! i
304 CHREStOMATâlÊ FRANÇAISE
O nature ! spectacle étrange et grandiose, Drame incessant, toujours nouveau, toujours divers, Que Dieu dans l'infini se joue et se compose. Nous t'admirons un jour d'un coin de l'univers ; Mais, avant de savoir comment fleurit la rose, Pourquoi la brise vole et l'étoile reluit, Lliomme foudroyé tombe et rentre dans la nuit!
Œuvres à lire d'Edouard Grenier (Charpentier, Lemerre, éditeurs, Paris) : ïambes (1852); Petits poèmes (1859); Poèmes dramatiques (1861); Amicis (1868); Marcel (1874) ; Francine (1884). Rayons d'hiver (1887), Poèmes épars (1889) — Critiques à consulter: Jules Lemaitre, les Contemporains ', Impressions de théâtre (1891) ; G. Deschamps, la Vie et les livres (1900); Ch. Baille, Edouard Grenier (IQOZ) ; Lettres inédites du poète roumain Basile Alecsandri à Edouard Grenier, publiées par Georges Gazier (1911).
André LEMOYNE
Né à Saint Jean-d'Angély en 1822, mort à Paris en i907.
Parnassien teinté de lyrisme, André Lemoyne laisse transparaître ses sentiments dans son œuvre. Même lorsqu'il peint des scènes de la vie ou des paysages, il y met son Ame délicate et tendre. C'est surtout comme descripteur qu'il est remarquable. Sa poésie de demi-teinte a beaucoup de charme et de naturel.
Prieuse ^
L'église est en lumière, et l'orgue des grands jours Prélude avec lenteur. — La foule émerveillée Ecoute la voix grave, et s'est agenouillée Dans un frémissement de soie et de velours.
Les vitraux, racontant des scènes hébraïques Où sont peintes les fleurs des moissons et des prés, Promènent des bluets et des pavots pourprés Sur les dalles du chœur aux riches mosaïques.
Dans les parfums d'encens, de myrrhe et de benjoin,
Je lis discrètement tes plus chères pensées.
Belle prieuse blonde, aux paupières baissées
Et les deux mains en croix... Ton pauvre cœur est loin...
Au delà du tropique... à sept ou huit cent lieues, Tes mirages d'espoir seraient-ils décevants? Le navire là-bas marche avec de bons vents. Toute sa toile porte et les vagues sont bleues.
* Extrait des Paysages de mer.
ANDRE LEMOYlîË SOS
Les sons religieux, largement répandus, Font pleuvoir à torrents leur musique sacrée Dans ta petite oreille à la conque nacrée, S'ouvrant comme une fleur sous tes cheveux tordus.
C'est un Allelida dont les voix sont en fête. Pourquoi pâlir avec de longs tressaillements? L'orgue tient renfermés ses tonnerres dormants, Et rien n'éveillera ses éclairs de tempête.
Les montagnes du Cap, fantômes alarmants, Sont en fuite à l'arrière, et, sur les eaux calmées, La Croix du Sud * penchant ses étoiles charmées, Regarde miroiter ses quatre diamants.
Bien qu'un peu fatigué par les mers des deux mondes. Le navire poursuit bravement son chemin, Filant ses trois cents nœuds du jour au lendemain. Et lancé dans l'écume à voiles toutes rondes.
A droite il a laissé les îles du Cap-Vert.
Des parfums d'orangers et de vignes fleuries
Déjà lui sont venus au vent des Canaries,
Et des oiseaux d'Espagne à vol tout grand ouvert.
A ses fuseaux divins tournant l'or ef la soie, La Providence garde aux sérieux amours.
Comme les tiens, un fil enchanté de longs jours. — Tu n'a plus à verser que des larmes de joie.
Les berceaux ^
La vie est ainsi faite. On dit : « Le monde est grand » On a, comme l'oiseau, des instincts d'émigrant, On voudrait en un jour voir l'Europe et l'Asie, Les ailes font défaut : « Prenons voile et vapeur. Nous fréterons un brick ou quelque bon clipper ^, Qui nous emporte au gré de notre fantaisie.
» Nous cueillerons en Chine, au bord du fleuve Amour, La fleur du Nélumbo *; puis nous ferons le tour,
^ La Croix du Sud ou Croix australe est une belle constellation comprenant dixsept étoiles dont les principales affectent la forme d'une croix.
■ Extrait des Paysages de mer.
• Ou Klipper, navire anglais marchant à grande vitesse.
* Plante aquatique à fleurs polypétales, dont les graines portent le nom de fèves d'Egypte.
GHBBST. FR. POÈTES 20
Par le eheniin des eaux, de notre vaste monde. Nous verrons 1* Archipel où les paradisiers ^ S'enivrent en mangeant la noix des muscadiers. Et les grand papillons des îles de la Sonde.
» Dans les chaudes clartés d'un ciel oriental, Nous verrons s'élargir le cèdre horizontal, Sur de riches fonds d'or étageant ses ramures. Tandis qu'à son réveil, la brise du matin S'y complaît à rythmer, comme un orgue lointain, En sons religieux ses plus graves murmures.
» Sous des vents réguliers pour le navigateur, Nous changerons de ciel en coupant l'équateur. Nous doublerons le Cap avec toutes nos voiles; Et dans la nuit sereine, au large, on pourra voir La Croix du Sud jaillir de l'immense miroir De la mer... où rayonne un crucifix d'étoiles.
» Nous partirons en mai, quand les arbres sont verts. »
Mais les printemps s'en vont, ainsi que les hivers.
Et le départ s'ajourne. — Un spir on se marie.
On fait en souriant l'heureux nid conjugal,
Et l'homme aux grands projets reste au pays natale
Penché sur le berceau de Paul ou de Marie.
Dans l'oubli de soi-même, on écoute, penseur.
Et l'oreille charmée, un vieux refrain berceur
Qu'à ses beaux endormis chante la jeune mère.
A cette voix émue, au timbre musical
Cadencée en sourdine... on est patriarcal
Comme au temps merveilleux de la Bible et d'Homère.
Retour \
L'absent qu'on n'osait plus attendre est revenu.
Sans bruit il a poussé la porte.
Son chien, aveugle et sourd, au flair l'a reconnu,
Et par la grande cour l'escorte.
L'enfant blond autrefois est un homme aujourd'hui. Par delà l'Equateur sa trentaine est sonnée,
* Oiseaux de l'Insalinde de l'ordre des passereaux, dont les plumes effilées for> meut de magnifiques panaches multicolores.
» Extraits des Paysages de mer*