‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 63 sur 176 · ANDRÉ LEMOYNE · texte numérisé non relu

ANDRÉ LEMOYNE

Et voilà bien dix ans qu'on n'a rien su de lui. Par les soleils de mer sa peau rude est tannée.

Du vieux perron de pierre il monte l'escalier.

Les fleurs d'un chèvrefeuille antique Versent, comme autrefois, leur baume hospitalier

Au seuil de la maison rustique.

Il hésite, il a peur, quand son pied touche au seuil. C'est un pressentiment funèbre qui l'arrête : Qui va-t-il retrouver ? les siens portant son deuil, Ou des êtres nouveaux dont le cœur est en fête?

On l'aperçoit d'abord : — « Quel est cet étranger

Qui chez les autres se hasarde Sans éveiller la cloche, et semble interroger

Si gravement ceux qu'il regarde ? »

Servantes et valets ne le connaissent pas. Mais la maîtresse, assise et près du feu courbée, Se lève toute droite et lui tend ses deux bras. En étouffant un cri de mère elle est tombée.

Pêcheuse de varech ^

Murmurant comme un orgue étemel aux sons graves, Sur les galets bretons ou le sable normand, La mer, l'aveugle mer, jette indifféremment Ses paquets d'algue morte et ses vieilles épaves.

Mais parfois quelques-uns de ces débris flottants. Sur la grève échoués quand le flot se retire. Vous parlent d'une barque ou d'un ancien navire Dont on n'avait rien su depuis quinze ou vingt ans.

La fille de Saint-Pol ou de Sainte-Honorine ^, Qui, par les grandes mers, va très loin descendant Kecueillir son varech... tressaille au cri strident Que jette au ras des eaux l'hirondelle marine,

Et s'arrête songeuse, oubliant son travail. Quand son râteau ramène un élongis ^ de hune,

* Extrait des Soirs d'hiver, — Le varech est le nom donné, sur les côtes de l'océan, particulièrement aux plantes marines jetées par la mer sur le rivage.

* Localités de la Bretagne.

* Terme de marine qui désigne des barres de bois fixées de chaque côté d'un bas mât, lequel est entouré d'une plate-forme ou saillie appelée hune.

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Ou, parmi les tronçons d'un vieux mât de fortune *, La barre qui tourna jadis un gouvernail.

Même un simple bordage^ un bout de planche usée... Elle a passé vingt fois peut-être sans la voir, Et la rencontre, un jour, presque au tomber du soir, Aux deux tiers dans la vase et le sable enlizée.

Mince épave... on y voit quelque chose d'écrit En couleur... s'effaçant... mais d'un gros caractère... Et la femme a flairé comme un poignant mystère Qui tourmente à la fois son cœur et son esprit.

C'est le reste d'un mot impossible à bien lire... Est-ce un mot du pays?... trois lettres seulement... Trois lettres... C'est la fin ou le commencement D'un nom... nom qu'autrefois portait un grand navire.

Pauvre femme... Aussitôt ses genoux ont fléchi... Quand il prenait la mer à voiles toutes rondes, Elle était jeune alors, et belle entre les blondes, Mais depuis ce temps-là ses cheveux ont blanchi .

Elle emporte, de nuit, le débris sans rien dire, En essuyant ses pleurs de son gros tablier, Et pense au cher absent qu'on ne peut oublier. Surtout aux grandes mers, quand le flot se retire.

Sus les galets bretons et le sable normand. Rendez-vous d'algue morte et de vieilles épaves, Murmurant comme un. orgue étemel aux sons graves. Le flux et le reflux chantent funèbrement.

Œuvres à livre de Lemoyne (Lemerre, éditeur, Paris) : Stella maris (1860) ; Roses d'antan (1864) ; Légendes des bois et chansons marines ; Paysages de mer et Fleurs des prés; Soirs d'hiver et de printemps; Fleurs des ruines. Fleurs du soir (1871-1893). — Critique à consulter : Ch. Gidel, Histoire de la Littérature française.

Catulle MENDÈS

Né à Bordeaux en 1843, mort à Paris en 1909.

Si la virtuosité littéraire pouvait remplacer le génie, Catulle Mandés, prosateur d'une inépuisable fécondité, serait l'un des plus grands poètes du Parnasse dont il fut l'un des fondateurs. Sa caractéristique est, en effet,

* Cela peut vouloir dire uu mât qui ne sert que pendant la tempête ou un mât ayant porté une certaine voile carrée appelée fortune^ qu'on attache sur une vergue.

' Revêtement du navire ou planche qui en fait partie.

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une étonnante souplesse qui lui permet de s'assimiler tous les genres et de n'être inférienr dans aucun. Parnassien éclectique, il joue avec une égale facilité de tous les instruments poétiques, embouchant aussi bien la trompette épique que la flûte rustique, exécutant avec la même aisance de vastes symphonies lyriques à la Victor Hugo, et de menus lieder à la Heine. Mais cette facilité même limite forcément son talent ; c'est un artiste connaissant tous les secrets et aussi toutes les ficelles du métier, ce n'est pas un grand poète créateur, on sent trop chez lui l'assimilation livresque qui tourne parfois au pastiche. Gomme styliste et ciseleur de vers, il est en tous cas remarquable, surtout dans son théâtre.

Le landgrave de fer^

Ludwig, qu'on appelait le Landgrave de fer, Ayant chassé les loups dans la bise d'hiver, Errait, le soir tombant, dans une étroite gorge. n vit luire à cent pas la vitre d'une forge, Courut, poussa la porte, et dit au forgeron : « Mon cheval éventré d'un seul coup d'éperon Se débat, tout sanglant, dans la bruyère rouge ; Je suis las ; loge-moi cette mût dans ton bouge. » L'autre dit: « Si tu veux mal dormir, dans ce coin Tu trouveras un lit fait de paille et de foin. Cependant, étranger, parle et fais-toi connaître. » Le Landgrave hésita.

« J'ai nom Albrecht. Mon maître, Ludwig, que vous nommez le Landgrave de fer. Gouverne laThuringe et la Saxe.

— Et l'Enfer !

S'écria le manœuvre avec un air farouche. Qui proféra ce nom doit s'essuyer la bouche ; • Et j'aurais préféré, certes, n'avoir pas su De quel maître est valet l'homme que j'ai reçu. N'importe ! Quel qu'il soit, d'où qu'il vienne, où qu'il aille, Honneur à l'hôte! Etends ton manteau sur la paille.» Le Landgrave Ludwig, couché, ne dormait pas, Non qu'à sa tête lourde et qu'à ses membres las Le repos ne fût doux que sur un lit de plume, Mais à cause du bruit du marteau sur l'enclume . Dans le rougeâtre soir où la flamme, d'un jet Brusque, .brille et s'éteint, le forgeron forgeait, En scandant son labeur de paroles étranges.

• Extrait des Contes épiques (1872). Le mot landgrave emprunté de l'allemand Landgraf, comte du pays, est un titre donné à certains princes souverains d'Allemagne.

« 0 Landgrave, seigneur des forêts, qui te venges, Par un homme pendu, d'un cerf pris dans ton bois; Seigneur de la cité, qui volés les bourgeois ; Seigneur des champs féconds, de qui les mains avides Font que le manant pleure auprès des granges vides ; Toi qui, le soir, sortant de ton nid de vautour, T'embusques pour piller les marchands, au détour Des chemins, et t'en vas sans laver tes mains rouges ; Prince que l'on redoute, au point que, quand tu bouges. Tout s'ébranle de peur autour de tes desseins ; Tortureur des vivants, blasphémateur des saints : Oh ! ton âme de fer. Landgrave, que n'est-elle Le fer docile et chaud que mon marteau martelle! » Ainsi, sans plus songer qu'un autre homme était là. L'étrange forgeron, forgeant toujours, parla Jusqu'à l'heure où, luisant sous l'aube reparue. Le fer qu'il martelait fut un soc de charrue. Le Landgrave rentra dans son château, pensif. « Le père sous un chêne et l'enfant sous un if Attendent, Monseigneur, qu'on avise à les pendre.

— Ils ont leur grâce, va ! et de plus, fais-leur rendre Le sanglier qu'ils ont tué dans ma forêt.

— Les bourgeois d'Eisenach affirment qu'il serait Dur d'exiger déjà, la misère étant grande.

Le paiement de l'impôt sur le vin.

— Qu'on attende .

— Les marchands que l'on fit captifs ces jours derniers Offrent d'or cent écus et d*argent cent deniers

Pour leur rançon.

— Qu'ils soient libres! et que chaque homme Emporte en s'en allant quatre fois cette somme. »

Ainsi parlait le maître aux vassaux étonnés De cette humeur nouvelle et des ordres donnés. Puis, quand la nuit monta sur la tourelle noire. Il se glissa, tremblant et seul, dans l'oratoire. Et demeuya longtemps en ses rêves plongé.

Le Landgrave de fer avait été forgé.

Larmes d'enfante

Naguère, au temps des églantines.

J'avais des peines enfantines.

* Extrait des Sérénades (1885). Cette pièce, sans titre dans le recueil, porte l'épigraphe Heu! lacrymis infantia îumina turgent, (Hélas! les yeux des enfants se gonflent de larmes) de Jean Second.

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