CATULLE MENDÈS
Mon cddur se gonflait sans raison Sous les lilas en floraison.
A respirer les chauds calices Je goûtais d'amères délices.
Sous les étoiles, pâle et coi,
Je pleurais sans savoir pourquoi.
Et maintenant je pleure encore, Le long des soirs comme à Taurore ;
En hiver, sur le blanc grésil, Sur les roses pendant l'avril.
Mes larmes tombent à toute heure :
Mais je sais bien pourquoi je pleure !
Conseil.
Reste morne. Dérobe-leur L'ivresse où ton âme se noie.
Et sache imposer à ta joie La gravité de la douleur.
Que ton rêve, lent, se balance.
Doux et lent comme un encensoir.
Parmi la pi\>fondeur du soir Mélancolique et du silence.
Que sans désirs et sans effirois Tes grands yeux où rien ne s'étonne Soient semblables aux jours d'automne ; Profonds, placides, ternes, froids ;
Et déplore les courtes flèvres Des amants ivres de chansons Qu'Avril revoit dans les buissons, La flamme aux yeux, le rire aux lèvres;
Car l'ombre est le cachot prudent Du bonheur si vite infidèle.
Et le rire, c'est le bruit d'aile Que fait la joie en s'évadant !
Poésies de Cattdle Mendès (Paul OUendorf, éditeur, Paris), 7 volumes (1868-1885) Rapport sur le mowosfnent poétique français de 1867 à i90S. — Ses principales pièces sont : Les Mères ennemies (1882) ; La Femme de Tabarin (1887) ; Médée (1903) ; Scarron (1906). (Gharpentier-Fasquelle, éditeur). — Critiques à consulter : Gfa. Gldel, Histoire de la littérature française ; J. Ernest-Charles, Le théâtre des poètes (1901).
Armand SILVESTRE
Né à Paris en 1838, mort à Toulouse en 1901.
Avant de verser dans la gauloiserie plus ou moins grossière où se galvauda naguère son beau talent, Armand Silvestre fut un très bon poète : quelques-unes de ces œuvres resteront. Parnassien distingué, il a chanté Testhétique païenne, le panthéisme hindou, les mythes objectifs chers à son école ; mais il y a aussi en lui un délicat poète sentimental, sachant murmurer les plus douces romances. La noblesse et le charme de quelques-unes de ses poésies font d'autant plus regretter qu'il ait passé une partie de sa vie à flatter les goûts grossiers d'un certain public et à cultiver la prose bassement grivoise.
Prométhée ^
Boulant son torse épais sur les rocs amortis, D'un long gémissement il troubla la nature : — Sinistre compagnon dont je suis la pâture, Vole et porte mon cœur saignant à tes petits.
Tu n'as pas fait encor le tour de sa blessure : J'ai de larges festins pour tes grands appétits ! Ce n'est pas toi qui fais ma suprême torture. Vautour, tombeau vivant qui, vivant, m'engloutis.
Lugubre oiseau de proie, ami des funérailles, Sans pitié ni remords laboure mes entrailles : Tes serres ni ton bec n'égaleront jamais
Le tourment qui me vient de l'azur implacable.., Ironique splendeur, voûte d'or qui m'accable, Sérénité des cieux profonds, que je te hais î
Hatutina^
Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant D'un grand fleuve d'azur, l'Aube ^ parmi la brume. Secoue à l'horizon les blancheurs de sa plume Et flagelle l'air vif de son aile d'argent.
Un long tressaillement autour d'elle s'éveille, Et, par flots onduleux jusqu'au zénith* monté,
* Voir page 106, note 2 et page 300, note 1.
* Matutina, sous-entendu tempora, en latin : les matinées.
' L'Aube, dont Armand Silvestre fait un oiseau, était dans la mythologie grecque TAurore, déesse qui chaque matin, ouvrait de ses doigts de rose les portes du jour et précédait sur son char de vermeil à reflets de feu le char du soleil.
* Le point idéal où la verticale d'un lieu va rencoatrer la sphère céleste.