‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 65 sur 176 · ARMAND SILVESTRE · texte numérisé non relu

ARMAND SILVESTRE

Dans Tazur transparent déroule la merveille Des formes qu'envahit sa vibrante clarté.

La grande mer des bruits dans l'atmosphère élève

Les retentissements de son flux solennel

Et bat, sans l'ébranler, comme un roc étemel,

Le lourd sommeil des morts endormis dans leur rêve.

Mais^ pareil aux roseaux qu'atteint le flot montant, Le peuple des vivants s'ébranle dans l'espace. Et, couché sous le poids de la vague qui passe, Vers des buts inconnus se disperse, flottant.

Cependant qu'aux frissons des brises échappée, La Terre s'alanguit aux tiédeurs du réveil. De longs éclairs, pareils à des lueurs d'épée. Creusent, à l'orient, leur sillage vermeil.

Alors l'Oiseau divin, le Cygne, l'Aube blanche. Sentant dans l'air en feu son âme se sécher. Comme le vieux Phénix ^ sur la flamme se penche Et meurt dans le Soleil comme sur un bûcher.

De l'horizon perdu dans les frissons de l'air. Comme un fleuve lacté, la lumière s'épanche Sur les coteaux légers que baigne son flot clair :

— L'Aube sur les coteaux traîne sa robe blanche.

Les grands arbres, sentant les oiseaux éveillés, Chuchotent dans la brise errante où s'évapore L'âme des derniers lis par la nuit effeuillés : ■— L'Aube sur la forêt pose son pied sonore.

Sur l'herbe drue où court l'insecte familier Une gaze de longs fils d'argent s'est posée. Et la bruyère aiguë est pleine de rosée :

— L'Aube sur les gazons égrène son collier ^.

Dans le ruisseau que l'Aube effleure de ses voiles. Se réfléchit déjà le doux spectre des fleurs,

* Oiseau fabuleux et unique dans son genre qui, d'après la légende racontée par Hérodote, vivait plusieurs siècles et renaissait de ses cendres quand on le brûlait. Au figuré, ce mot veut dire un être extraordinaire.

• Il y a là une succession d'images assez peu cohérente: l'Aube qui est un oiseau, a «une robe blanche qui traîne, un pied sonore, un collier, des voiles»; c'est un style discutable.

Et, sous Tonde où tremblait Tœil furtif des étoiles, S'ouvre l'œil alangui des pervenches en pleurs.

Les arbres.

Les grands chênes, pareils à de sombres amants, Tordent dans l'air leurs bras où pend leur chevelure. Et debout sous le vent, ont la sinistre allure Des mornes désespoirs et des accablements.

Comme un prince très vieux dont la tête vacille Sous le poids des longs jours, le bouleau maigre et blanc, Haut et d'argent vêtu^ se dresse sonmolent Dans une majesté vaguement imbécile.

Les peupliers ardus ont l'air d'âpres chercheurs Que sèche là pensée et qu'alanguit le rêve, Qui, vers l'azur tendus, y poursuivent sans trêve Des nuages volants les mortelles fraîcheurs.

Près des sources où dort l'âme errante des fleuves Qu'ont bus les sables d'or et les soleils jaloux, Pleure, au front incliné des saules à genoux, L'immortelle douleur des mères et des veuves.

— C'est qu'ils portent en eux, les arbres fraternels, Tous les débris épars de l'humanité morte Qui flotte dans leur sève et, de la terre, apporte A leurs vivants rameaux ses aspects étemels.

Et, tandis qu'affranchis par les métamorphoses. Les corps brisent enfin leur moule passager. L'esprit demeure et semble à jamais se figer * Dans l'immobilité symbolique des choses.

Romance.

En avril, sous les branches Au feuillage frileux.

En cherchant des pervenches, J'ai trouvé tes yeux bleus :

Et j'ai vu tes mains blanches Parmi les lis neigeux.

En avril, sous les branches Au feuillage frileux.

^ £n allemand, geririnen ; en anglais, to coagulate ; en italien, rappigliarsi.

Page 1