‹ Chrestomathie franc̜aise du XIXe siècleChapitre 66 sur 176 · ARMAND SILVESTRE · texte numérisé non relu

ARMAND SILVESTRE

Et, comme un nid joyeux, Ton petit cœur aux cieux Contait ses gaietés franches, En avril, sous les branches Au feuillage frileux.

Pensées d'automne.

La rouille d'automne envahit les branches Du grand chêne où vont percher les ramiers... Te rappelles-tu les floraisons blanches Qu'avril fait neiger au front des pommiers ?

Va, les jours d'automne ont aussi leur joie ; Un dernier parfum des bruyères sort, Et le cliquetis du feuillage mort Semble un frôlement de robe de soie.

Et je pense au temps où, chaque matin, Quand elle partait, chère feuille morte. Ses jupons ainsi chantaient à ma porte.

Et mon cœur s'emplit du regret lointain D'avril qui jonchait les bois de pervenches. Et faisait neiger les floraisons blanches !

Deux petites filles.

Comme un couple de cygnes blancs Harmonieuses à décrire, Sur deux visages dissemblants.

Elles ont le même sourire.

Le même regard dans leurs yeux S'attendrit quelquefois ; mais l'une Prit le sien au soleil joyeux.

L'autre à quelque rayon de lune ;

Et, bien que le même printemps Effleure leur petite joue, Voici déjà de longs instants Que l'une rêve et l'autre joue.

Songe d'or et vives chansons.

Elles ont fait leur part entre elles; L'une suit le vol des pinsons.

L'autre celui des tourterelles.

Mais leur cœur fraternel sait bien Où se croise leur double voie ; Un tendre et mystique lien Unit ce calme à cette joie,

Et sous le même enchantement Que les fleurs discrètes des mousses, S'épanouissent chastement Leurs âmes jumelles et douces !

Poésies d'Armand Silvestre, 1866-1884 (Charpentier et G'', Lemerre et C^», éditeurs, Paris). — Critique à consulter : Jules Lemaitre, Les Contemporains,

JosÉPHiN SOULARY

Né et mort à Lyon, i815-i89l.

On pourrait appeler Soulary : un parnassien de province. Provincial il f (it par sa vie qui s'écoula tout entière dans sa ville natale, provincial il fut par sa philosophie épicurienne un peu banale, provincial il fut par son art légèrement étriqué et d'une préciosité laborieuse. Les auteurs d'anthologies prisent beaucoup «e poète secondaire : ils le font figurer dans leurs recueils de préférence à d'autres écrivains d'un talent bien plus remarquable. L'omettre ici serait une injustice, car il compte; mais, en le citant, il n'est pas mauvais de le réduire à son exacte valeur. Ce sonnettiste, trop vanté, est plutôt un bon versificateur qu'un poète ; il manque d'inspiration et de chaleur; on sent en le lisant que jamais les vers n'ont jailli spontanément de son âme, qu'il s'est laborieusement appliqué à chercher des thèmes poétiques. Il en trouve quelquefois de très grands, malheureusement il les rapetisse. Plutôt patient que fort, tendre que louchant, précieux que distingué, il côtoie généralement la vraie poésie, il y aborde quelquefois. Son style d'une ciselure travaillée n'a pas la trempe du Parnassey et il est fréquemment déparé par les chevilles du versificateur, inhabile à manier la langue poétique.

Là bas ^

Dans mon cœur indolent, prompt à se dessécher Le souvenir d'hier laisse une trace à peine ; Mais de ses bords lointains Tenfance me ramène Un souvenir dont rien ne peut me détacher.

Paysage naïf, que j'aime à t'ébaucher ! Rends-moi ma sœur de lait, la brune Madeleine, Et tous nos biens à deux, boutons d'or dans la plaine, Nids chanteurs dans les bois, feux au coin du rocher ;

* Extrait des Sonnets (1847-1871). — Ce morceau et les suivants ont été choisis parmi les meilleurs du poète; ils ont donc un caractère de beauté un peu exceptionnelle dans l'ensemble de son œuvre.

JOSEPHIN SÔULAftt 3l?

Et son beau taureau blanc, et Néra ma génisse, Fiers lutins qui souvent, trompant notre œil novice, S'égaraient par les blés qu'avait dorés Juillet;

Et ce calme enivrant des blondes nuits sans voiles Quand, sa main dans ma main, nous rêvions aux étoiles Sur le seuil de la ferme où l'âtre pétillait.

Les deux cortëg^es^

Deux cortèges se sont rencontrés à l'église.

L'un est morne : — il conduit le cercueil d'un enfant ;

Une femme le suit, presque folle, étouffant

Dans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.

L'autre, c'est un baptême ! — au bras qui le défend Un nourrisson gazouille une note indécise ; Sa mère, lui tendant le doux sein qu'il épuise. L'embrasse tout entier d'un regard triomphant !

On baptise, on absout, et le temple se vide.

Les deux femmes, alors, se croisant sous l'abside.

Echangent un coup d'oeil aussitôt détourné ;

Et — merveilleux retour qu'inspire la prière — La jeune mère pleure en regardant la bière, La femme qui pleurait sourit au nouveau-né !

Regrets éternels ^

Tout le long du chemin qui mène au cimetière. Il est d'afEreux jardins où l'on dresse les fleurs A poser pour le deuil, où la Mort bouquetière Tient un assortiment de toutes les douleurs.

On y trouve à bas prix le Génie en prière,

Les souvenirs d'époux tout constellés de pleurs,

Les regrets fraternels entrelacés de lierre.

Et les adieux d'amants rimes entre deux cœurs.

* Extrait des Sonnets. — Voici le morceau le plus vanté de Soulary. Il nemanqae pas de beauté. Le redoutable Jules Lemaitre s'est cependant donné le plaisir de le dépecer et d'en montrer les faiblesses. Entre autres choses : sa poitrine en feu, le sanglot qui la brise^ au bras qui le défend, le doux sein qi^il épuise, sont des chevilles nettement caractérisées. On absout est une erreur de liturgie : dans les églises catholiques on ne donne pas l'absoute aux enterrements des petits enfants. Abside est également inexact et mis uniquement pour la rime, car les fidèles ne vont pas derrière l'autel pour un baptême. — Ce morceau est donc excellent pour montrer les mauvais exemples à ne pas suivre.

* Extrait des Sonnets.

âl8 CIHtlEâtOlAAtÛIE iPfeANÇÀtSÊ

Un jour tu graviras pour moi ce chemin sombre,

— Un jour de Saint-Joseph, la fête de mon Ombre — Ne charge pas ces fleurs du poids de ton chagrin !

J'aime mieux une larme à ton cœur arrachée

— Dût-elle, sur ma pierre, être aussitôt séchée, -^ Qu'un emblème imposteur, — dût-il pleurer sans fin!

Atra cura^

Fantôme qui reviens en tout lieu, à toute heure, Creuser de l'ongle un pli sur mon front abattu ; Qui, d'un souffle brutal, brises comme un fétu ^ L'échafaud des projets dont mon esprit se leurre ^ ;

Dégoût dans les plaisirs, doute dans la vertu. Sourde gêne de l'être, angoisse intérieure, Hôte importun qu'on chasse et qui toujours demeure. Mystérieux tyran. Souci, qui donc es-tu ?

— Dans le sommeil des sens je suis le sens qui veille, Le tintement sans fin qui fatigue l'oreille. L'oiseau noir qui s'abat sur le songe enchanté ;

Je suis le soubresaut du cœur, le cri du drame, Le sombre clocheteur * qui, dans la nuit de l'âme, Passe, et, le long du temps, sonne l'Eternité I

Œuvres poétiques de Josephin Soulary (1838-1882). (Lemerre, éditeur, Paris). — Critiques à consulter : Jules Lemaître : Les Contemporains ; Ch. Gidel, Histoire de la littérature française ; Mariéton, Josephin Soulary et la Pléiade lyonnaise (1884).

Albert MÉRAT

Né à Troyes en 1840, mort à Paris en 1909.

C'est l'aquarelliste du Parnasse. Descripteur comme Gautier et ses disciples parnassiens, il a surtout peint de petits tableaux d'une fine tonalité et d'une élégance un peu froide. Son habileté technique est très grande.

* Extrait des Sonnets, — Atra cura, en latin, le noir souci.

* Fétu, anciennement festUy brin de paille, du latin populaire festucum (latin classique festuca).

* Le verbe leurrer, (attirer par un artifice) vient du mot leurre, qui signifiait primitivement un morceau de cuir rouge façonné en forme d'oiseau et dont on se servait pour faire revenir le faucon pendant la chasse. Ici, se leurre veut dire s'illusionne.

* Anciennement homme qui précédait les convois funèbres, tenant une clochette qu'il faisait sonner de temps en temps (Littrô).

ALBERT MERAT âlô

Il lui a manqué l'élévation pour être un grand poète, mais il est un des premiers parnassiens secondaires et s'élève parfois jusqu^au grand art.

Clair de lune en rade K

La nuit avait semé ses nuages limpides Tout autour de la lune, astre rêveur et blanc, Qui, du del bleu foncé sur Tonde au pâle flanc, Semblait faire pleuvoir l'argent en jets fluides.

La voile, au long du mât, pendait pleine de rides Tant la brise était molle et le flot somnolent. Mes songes balancés au gré du bateau lent. Suivaient la vision des étoiles rapides.

En rade les vaisseaux dormaient, sans remuer; Et l'œil, comme en plein jour, voyait diminuer Ceux dont la course allait tenter l'horizon vaste.

C'était la nuit, montrant, riante, ses atours : Et c'était, par la loi de Tétemel contraste. Le plaintif Océan qui sanglote toujours.

La cathédrale '.

La haute cathédrale est grise, presque noire.

Et diécoupe un profil austère sur les cieux.

Une voix vague sort des blocs silencieux :

Dans leur langue gothique ' ils nous disent de croire.

C'est le reflet et c'est la vivante mémoire Des âges d'autrefois sauvages et pieux.

On sent qu'en ce grand corps est l'âme des aïeux. Et cela vous émeut comme une vieille histoire.

Avez-vous remarqué cette forme des tours. Qui montent et qui vont diminuant toujours, Pour porter le plus haut possible la prière ?

Que vous croyiez ou non, vous ne souriez pas De voir ces murs géants, semblables à des bras, Tendre vers le Seigneur leurs sombres mains de pierre.

« Extrait des Chimères (1866).

* Extrait des Chimères. — 11 s'agit ici de la célèbre cathédrale de Rouen, Tune des plus belles de la chrétienté.

* Un très grand nombre de cathédrales, de style ogival, sont appelées gothiques tout à fait improprement, car les Goths ne sont pour rien dans l'invention de ce type d'architecture qui prit naissance dans l'Ile de France. C'est Yasari, au XVI"e •iécle, qui mit à la mode ce terme impropre.

â2Ô CHRËStOMATHIE FRAIÎÇAÎSË

La Gène^

Sur le mur décrépit du cloître ancien et froid,

A droite, dans le fond de la salle où Ton croit

Sentir l'horreur des lieux où reviennent des ombres,

Voilée, et recevant des vitres toujours sombres

Le peu de jour qui sied à la paix des tombeaux,

Une peinture encor fière, presque en lambeaux,

Se dresse ; on ne voit qu'elle en entrant ; c'est la Cène.

La couleur, le contour y subsistent à peine.

Et l'on tressaille ainsi qu'en approchant un mort.

Comme tout ce que l'art ou la vie a fait fort.

L'œuvre sainte a souffert des choses et des hommes.

Le temps n'est pas un faible ennemi; mais nous sommes

Plus cruels, et l'affront de nos mains est plus lourd.

L'âge, déjà mauvais, l'ayant d'un travail sourd

Trop peu blessée au gré de leur sauvagerie.

Les moines l'ont souillée et les soldais meurtrie.

D'un même accord ils ont trouvé dans leurs cerveaux,

Les soldats, d'attacher à ce mur leurs chevaux.

Et les religieux qu'un saint zèle transporte,

Pouvant la faire ailleurs, de percer ime porte

Juste au milieu, trouant le Christ tendre et divin.

Un pareil attentat, hélas ! ne fut pas vain;

Et la nature aussi, complice de noâ crimes.

N'a guère respecté les convives sublimes.

L'eau, filtrant à travers l'inutile épaisseur

Des murs sur la beauté des fronts pleins de douceur,

Aux plus purs, sans raison, a mis des plis farouches.

Une tache a faussé l'expression des bouches.

Puis les restaurateurs ^ à leur tour ont osé

Sur l'œuvre où le pinceau du maître s'est posé,

0 misère, porter leur main comme une insulte.

Tout profané qu'il est, l'autel garde son culte.

Et l'âme y voit le Dieu, reconnaissable ou non.

Mais tandis que le marbre. Hercule ou Parthénon,

Ruiné, mutilé, debout ou dans la terre.

Gardien sûr de la forme et de la ligne austère,

* Extrait des Tableaux de voyage dans Les Chimères. Il s'agit ici de la famease fresque, malheureusement presque effacée aujourd'hui, de Léonard de Vinci à Milan, représentant le dîner (en latin cœna) que Jésus fit avec ses apôtres la veille de la passion. Voir page 108, note 2.

* Ceux qui remettent à l'état de neuf un objet d'art ou un monument, très souvent d'ailleurs, en diminuant maladroitement sa valeur artistique.

ALBERT MERAT 321

Sous le sol ténébreux OU le ciel baigné d'or, Conserve sa couleur harmonieuse encor, Et n'a pour retoucher sa vieillesse superbe Que le travail exquis des lierres et de l'herbe Dont la caresse effleure à peine sa beauté, La Cène dans un coin tombe de vétusté.

Pourtant, lorsque devant la tristesse imprévue

Du tableau, l'intérêt accoutume la vue.

Alors, malgré le vague eifroi religieux

Qu'on a de voir ces bras mutilés, et ces yeux

Dont la primelle pâle et creuse vous regarde

Et vous poursuit d'un air si poignant qu'il vous tarde

Ainsi que d'un malheur d'en être détourné,

Le maître impérieux vous retient dominé.

L'œuvre était si parfaite, et dans son harmonie

Si claire transparaît la pensée infinie.

Que l'on retrouve encor le miracle effacé ;

Et, comme on reconstruit les choses du passé

Sur un traij; que saisit notre âme ingénieuseï

La peinture revit entière et radieuse.

Et c'est d'abord Jésus, la douleur calme au front,

Les yeux baissés, portant sans se plaindre l'affront

De la vengeance noire et de l'amitié pire,

Qui laisse et ne voit pas ses apôtres lui dire,

Le regard appuyant leurs gestes chaleureux.

Qu'ils ont le cœur toujours fidèle, et que pour eux

C'est une chose amère et dure que ce doute !

Simon, rude pêcheur, sans l'oser croire, écoute

Mathieu montrant du doigt Judas sombre et moqueur.

Philippe, le plus jeune, a les mains sur son cœur. .

Pierre indigné se lève et désigne le traître.

Qui s'étonne et qui semble en appeler au maître.

Mais celui-ci, sachant toute la vérité.

Qu'un ami l'a trahi, que les Juifs ont compté

Ses jours, l'œil déjà plein des luttes du calvaire.

N'ayant point de courroux, n'a pas de mot sévère,

Et, sublime rêveur, seul au milieu de tous.

Conserve son visage impénétrable et doux.

O Vinci ! quand ta main peignait l'histoire amère, Tu n*as pas loin de toi poursuivi la chimère Du beau hors de la vie et de la vérité , Tes regards simplement s'ouvraient à la beauté

OBRSaT. FR. POÈTKS Si

322 CHRESTOUATaiE FRANÇAISE

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Sans séparer le corps harmonieux de Tâme.

S'il t'a fallu l'amour pour créer cette femme

Adorable, où l'esprit raille et dément la chair;

Si Jésus, plus souvent, comme un sujet plus cher,

T'apparait agitant sa chevelure blonde,

L'art surtout et la vie avaient ta foi profonde I

En ce temps-là le culte était celui du beau.

Quel temps! Le monde ancien réveillé du tombeau.

Avide, et comme au seuil d'une aurore première,

Semblait de l'idéal aspirer la lumière

Et l'appeler des mains, des yeux et de la voix.

Poète, sculpteur^ peintre, architecte à la fois,

Michel- Ange ^ sentait le monde en sa poitrine.

Raphaël copiait sa belle Fomarine.

Dans les cloîtres le sang contenu s'exaltait ;

Le talent arrivait à l'extase, et c'était

Fra Bartolomeo traduisant l'Eyangile.

Le Corrège, aussi doux, continuait Virgile.

Magnifique ouvrier chez un patricien,

Giorgione à Venise aidait le Titien.

Ces hommes, d'une soif que rien ne rassasie.

Faillirent épuiser toute la poésie.

Leur trépas éteignit tous les siècles suivants,

Ils vivaient recueillis, candides et savants,

Ciselant des sonnets, sculptant des cathédrales ;

Tandis qu'avec des cris féroces et des râles.

Pour hâter la ruine et l'asservissement,

Les naissantes cités s'égorgeaient tristement

Les vagues'.

Vous êtes la beauté. Vers la piure lonie ^

C'est de vous que naquit Vénus * au temps des dieux,

Et vous avez formé son corps victorieux

De votre onde mobile à la lumière unie.

^ Tous les noms cités dans la pièce sont ceux des grands artistes italiens de la Kenaissance : Vinci (1452-1510); Michel-Ange (1475-1564) ; Raphaël (1483-1520); Fra Bartolomeo (1476-1517) ; Le Corrège (1494-1534); Giorgione (1477-1511); Le Titien

« Extrait des Som'enirs (1872).

' Partie occidentale de l'Asie mineure, comprise entre le golfe de Smyrne et le Mt''aDdre, qui fut colonisée par les Ioniens du Péloponèse après l'invasion des Doriens do la Thessalie, au Xllmo siècle avant Jésus-Christ. Ils y recréèrent ane civilisation hellénique pendant que la Grèce proprement dite retombait dans la barbarie, dont il la tirèrent ensuite.

* Vénus ou Aphrodite, déesse de la beauté et de l'amour, naquit de l'écame dd U tuer, près de l'île de Chypre oii elle fut élevée par les Heures.

ALBEBT MÉRAT S2â

C'est VOUS, près des vaisseaux, qui faisiez l'harmonie Des Sirènes ^ charmant les Grecs mélodieux, Et reflétiez TefEroi des grands temples pieux De Sunium ^ aux bois sacrés de TAusonie ».

Bien que l'âge ait passé des vieux mythes charmants Et qu'au sein de vos flots soulevés ou dormants La raison ait tué la chimère sacrée,

Au fond de votre abîme impénétrable et bleu L'âme malgré soi cherche et regarde, attirée, Si dans cet autre ciel on ne verrait pas Dieu.

Paysage toscan^.

Coteaux fins aux grands cyprèe noirs.

Pour faire vos gammes exquises Vous n'avez pas besoin des soirs Ni des aurores indécises.

Dans les claires heures du jour.

Vous dressez, couronné de vignes.

Vers le ciel tendre avec amour.

Votre front grec aux belles lignes.

Sereins et purs, point élevés, Votre harmonie où l'azur flotte Déroule les tons gris perlés Dont l'olivier donne la note.

Clair frisson frais des murs' rosés !

Parmi les fleurs pleines d'abeilles Vibrent ainsi que des baisers Des lueurs frêles et vermeilles.

L'église de SanMiniato ^ Pierres moitié noires et blanches,

*■ Divinités de la mer, ûlles du fleuve Acheloiis et de la muse Galllope, représeatées avec une tête de femme et un corps d'oiseau. Elles attiraient pour les perdre les navigateurs par le charme de leurs voix et leurs douces paroles. N'ayant pu arrêter Ulysse, qui s'était fait attacher au mât de son vaisseau pour leur échapper, de dépit elles se jetèrent dans la mer près des îles qu'elles habitaient, en face de la liucanie, et qui prirent leur nom Sirénuses.

* Gap qui termine l'Attique. On y voit encore une partie de la colonnade en marbre blanc d'un magnifique temple de Poséidon.

* Nom doiiné par les poètes à l'Italie.

* Extrait des Villes de marbres (1873).

» Petite ville située sur des collines au bord de l'Arno, à l'Ouest de Florence. Sa cathédrale du X.** siècle a été reconstruite en 1488,

:.Ti,ry^y^

824 chbestomathie française

■ Il I «I II ..Il „ ■ I ■ I ■ I ■ I ■ ■

Crève, lumineuse, un manteau D*aiguilles de pins et de branches.

L'Arrio, comme teinté de sang, Du sang d'une étemelle aurore Va sous vos pieds, souple, glissant Vers le couchant qui se colore.

Fermant Thorizon comme un mur, Les montagnes ensoleillées Donnent l'accord du rythme pur Aux grandes strophes réveillées.

Poésies d'Albert Mérat (1866-1880) ; Vers le soir (1900) (Lemeire, éditeur, Paris.)

André THEURIET

Ne à Marly-le-Roi en 1833, mort à Bourg-la-JReine en 1907.

L'école parnassienne compte un certain nombre de poètes rustiques qui se sont plu à chanter les forêts et les champs de leurs provinces natales. Dans ce groupe, André Theuriet est certainement le plus original et le plus sincère. Elevé lui-même a Tombre des grands bois de la Meuse, il a gardé de sa première enfance des souvenirs profonds et attendris de vie campagnarde qu'il a très bien exprimés dans ses vers. Un frais parfum de feuillée printanière sort de ses belles idylles, pleines de chants d'oiseaux, de joyeux murmures aériens et quelquefois de tristesses profondes. Theuriet est le Théocrite de la France. C'est là sa plus grande originalité, mais il a d'autres cordes à sa lyre ; il sait aussi chanter les sentiments de Tâme avec une délicatesse et une douceur qui n'excluent pas la force.

La plainte du bûcheront

Dodo ^, Fenfant do ! — La forêt sommeille ; Assis près d'un feu clair et réchauffant, Un vieux bûcheron endort un enfant.

L'enfant a l'œil bleu, la lèvre vermeille ; Le vieux est courbé, ridé, grisonnant... « Dors, mon doux mignon, la forêt sommeille.

Dors, le plus beau temps est l'âge où l'on dort ! » Une étoile luit, un vent léger passe.

L'aïeul se souvient qu'à la même place Il berça le père :... « Ah ! d'un meilleur sort

* Extrait du recueil Le Chemin des bois (1860).

• Dodo est tiré du verbe dormir par une sorte d'onomatopée. Dans le langage enfantin, il signifie le sommeil ou le lit : faire dodo; être dans son dodo^

ANDRÉ THEUIUET 325

Que Dieu, cher enfant, te fasse la grâce ! Dors, le plus beau temps est l'âge où Ton dort.

Ton père était beau comme un jeune chêne ; Souple, agile et prompt comme un écureuil ; II avait la voix claire du bouvreuil, Lorsque la saison d*amour est prochaine ; La force et Tardeur brillaient dans son œil. Ton père était beau comme un jeune chêne.

Bien qu'il n'eût ni champ, ni toit, ni denier. Plus d'un laboureur l'eût voulu pour gendre. Il aimait ailleurs, il s'en alla prendre

— Dodo, l'enfant do ! — chez un charbonnier, Une belle enfant pauvre, fière et tendre. Bien qu'il n'eût ni champ, ni toit, ni denier.

Comme le vin vieux l'amour nous enivre... C'était au printemps ; dans les chemins creux Les pommiers neigeaient sur les amoureux. Mais avec l'hiver, la pluie et le givre, La misère vint s'abattre sur eux...

Comme le vin vieux l'amour nous enivre.

Quand tu vins au monde, ô cher orphelin ! Les murs étaient nus, la huche ^ était vide ; Ta mère pressait sa mamelle aride; Tu pleurais... Que faire? Où trouver du pain ? Les murs étaient nus, la huche était vide. Quand tu vins au monde, ô cher orphelin !

Ton père partit avec sa cognée...

— Dodo, l'enfant do I — « Du pain ! Dans les bois. J'en saurai trouver, dit-il, pour vous trois. Grands chênes, fayards, futaie épargnée.

Tombez .en dépit du garde et des lois ! »

Ton père partit avec sa cognée.

Mais un jour le deuil emplit la maison : Le garde accourut, tremblant de colère,

— Dors, mon doux mignon! — et l'on prit ton père. Aux gens de justice il criait : « Pardon !

L'enfant meurt de faim, l'enfant et la mère ! » Ce jour-là le deuil emplit la maison.

Grand coffre de^bois dans lequel les paysans pétrissent le pain ou bien le serrent.

Ton père en prison est mort à la peine; Hier on a mis ta mère au cercueD.

Nous voilà tous deux restés sur le seuil, Moi le tronc brisé, toi le gland du chêne. Où chercher asile, où trouver accueil ? Ton père en prison est mort à la peine. »

— Dodo ! Tenfant dort mollement bercé.

Au-dessus du bois la lune se lève ;

Le vieux tremble et pleure, un sanglot soulève

Et lait soupirer son sein oppressé ;

Ses pleurs vont tomber sur l'enfant qui rêve,

Sur Tenfant qui dort mollement bercé.

L'assemblée ^

Vielles et cornemuse ^ en chœur Retentissent dans la vallée.

Le vent porte sur la hauteur Les joyeux bruits de VassemhUe '.

On ne voit par les sentiers verts Que fillettes aux coiffes blanches Et garçons rayonnants et fiers Dans leurs habits des dimanches.

On danse à l'abri des tilleuls, En face de la vieille église :

« En avant! les cavaliers seuls ! »

Crie un vielleur* à barbe grise; Et, tandis que sur les tréteaux L'orchestre s'essouffle et s'enroue, La contredanse sans repos Se dénoue et se renoue.

Une auberge sous les noyers Se dresse, bourdonnante et pleine.

Là sont venus les métayers Louer pâtres et gens de peine.

^ Extrait du recueil Le Chemin des bois.

* Vielle, instrument à cordes et à touches fonctionnant à l'aide d'une roue ; en allemand, Drenleier : en anglais, hurdy-gurdy ; en italien, mola. — Cornemuse, instrument à vent, formé d'une outre et de tuyaux; en allemand, Dudelsack; en anglais, bagpipe ; en italien, cornamusa.

' Fête de village en Touraine, où l'on vient louer des domestiques.

* Le joueur de vielle.

ANDRÉ THEtJRIET 327

A flots coulé le vin vermeil, Le meilleur vin de l'hôtelière; On voit scintiller au soleil Des rubis dans chaque verre.

Les gars qui veulent se gager * Pour la saison ou pour l'année, Vigneron, faucheur ou berger, Moissonneur, homme de journée Passent tous, souriants et forts, Devant la porte large ouverte ; Tous à leurs feutres aux grands bords Ont mis une branche verte.

Cet emblème parle pour eux ; Il dit, ce frais brin de feuillage :

«Voyez, j'ai des bras vigoureux.

Je suis plein de cœur à l'ouvrage.

J'ai quitté mon toit ce matin ; Ma mère, avec une caresse.

Ma mère m'a mis dans la main Un écu, mince richesse.

« Maintenant qui veut me nourrir?

Qui veut me prendre en sa demeure?

Je fais serment de le servir Le jour et la nuit, à toute heure .

Pirai surveiller ses pastours * Et battre son blé dans la grange; Je ferai ses foins, ses labours.

Sa moisson et sa vendange... »

Puis, quand les gages sont donnés.

Ils s'^en reviennent à la danse.

Sonnez, cornemuses, sonnez; Toi, vielleur, marque la cadence ! Avec leur danseuse au côté, Us tournent et sautent sans cesse; 0 dernier jour de liberté.

On te boit avec ivresse !

* Provincialisme qui veut dire : entrer en service pour des gages, c'est-à-dire pour un prix convenu. La forme active gager, employée autrefois, a beaucoup vieilli.

• Forme dialectale de pasteur (pâtre ou berger), employée dans la province du Berry principalement.

328 GHBESTOHATHIE FRANÇAISE

Anjourd*hui c'est l'air imprégné D'amour, l'air natal du village; Mais demain c'est le pain gagné A la sueur de son visage.

Ce soir encor, tout est plaisir; Mais demain il faudra connaître L'escalier si roide à gravir, Le dur escalier du maître !

Après la guerre ^

Les mois sanglants, les sombres mois Sont passés ; l'automne embaumée Est de retour, et dans nos bois Nous revenons, ma bien-aimée.

Entrç les rameaux verts encor Rit un ciel doux comme la soie, Et dans de chaudes vapeurs d'or Le coteau de Sèvres * se noie .

Par la mousse humide assourdis.

Nos pas glissent sous les ramures.

Et dans l'herbe, comme jadis, Nous glanons les châtaignes mûres.

Tout nous charme et nous réjouit ; Les bouleaux, les fils de la Vierge \ Le chardon qui s'épanouit; Svelte et flamboyant comme un cierge.

Ce bois, par l'obus respecté, Ce léger feuiJlage qui tremble.

Nous savourons la volupté De nous y retrouver ensemble.

0 bonheur, pénétrant et doux, De se serrer l'un près de l'autre, Et de se dire : « C'est bien nous ; Ce chemin creux, c'est bien le nôtre !

« C'est là qu'en mars nous venions voir S'ouvrir les anémones blanches ;

' extrait du recueil Le bleu et le noir (1874). Il s'agit ici de la guerre de 1870.

' Localité située à l'Ouest de Paris et célèbre par sa manufacture de porcelaine.

» Filandres, produits par certaines araignées, et qui voltigent dans l'air; en ani^lais, a gossayner; en allemand, Sommerfdden.

ANDRÉ THEUBIET 329

C'est ici que luisaient, le soir, Les étoiles parmi les branches... »

Mais tandis que nous triomphons, Ivres d'une extase égoïste, Le jour baisse, les bois profonds Se voilent d'une brume triste.

Le vent d'automne sur l'étang Fait frémir les joncs et les prêles \ Et dans l'ombre grise on entend Gomme un sourd frissonnement d'ailes.

Bruit étrange !... Est-ce au vent du nord Une feuille sèche qui tombe, Où la plainte d'un soldat mort, Héros obscur, martyr sans tombe ?...

Ce murmure, lent comme un glas, Et voilé comme un deuil de veuve.

Semble dire : « N'oubliez pas, Vous qui survivez à l'épreuve I

« N'allez pas croire tout sauvé.

Dès que les cicux sont pacifiques ; Votre péché n'est pas lavé Dans le sang des morts héroïques.

ff En tombant, les morts ont payé Leur part des communes faiblesses ; Mais vous n'avez rien expié.

Vous, complices des jours d'ivresses.

« Souvenez-vous !... De l'aube au soir. Et de l'hiver sombre à l'automne.

Que leur spectre, vêtu de noir.

Vous harcèle et vous aiguillonne.

« Sur leur ossuaire ^ jauni Filites pousser une semence Meilleure... Leur œuvre est fini, 0 vivants, le vôtre commence ! »

• « Eb allemand, Schachtelhalm ; eu anglais, horse-tail ; en italien, asperella. Le mot français, qui était primitivement âprelle, dérive de l'adjectif âpre.

» En allemand, Knochenhaufen \ en anglais, ossuary; en italien, osaario.

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Automne ^

Dans la grande forêt de pourpre et d'or vêtues La chanson des oiseaux en septembre s'est tue. Une musique ailée y vibre encor pourtant. Comme un grésil léger sur le sol, on entend Des chutes de glands mûrs, d'alises et de faînes. Les feuilles des bouleaux^ ainsi que des phalènes \ S'envolent de la branche et frissonnent dans l'air^ Laissant voir parmi leur éparpillement clair Des pâles coins d*azur et des fuites d'allées Sombres, que çà et là traversent des coulées De soleil bondissant. — Et c'est un chant très doux, Pareil en sa mollesse aux caressants remous D'une vague endormie et qui meurt sur le sable; — Un chant mélancolique et berceur, tout semblable Au murmure voilé que font les jours défunts, Effeuillant en nos cœurs les fragiles parfums Séchés du souvenir...

Fantômes' chers encore, Souvenirs d'autrefois que le lointain décore. Oui, l'automne est pour vous la saison des réveils. Vous aimez la langueur de ses tièdes soleils, Les reflets mordorés des eaux ensommeillées Et l'échevèlement des tombantes feuillées...

O ma payse \ viens, toi dont la blanche main M'accompagna fidèle à travers le chemin Bon ou mauvais, joyeux ou triste de la vie ! Viens : reprenons la route au temps jadis suivie. Dans les sentiers rouilles, le sourd bruissement Des feuilles où nos pieds s'enfoncent un moment, Et la sauvage odeur des fougères fanées. Evoqueront pour nous les heures fortunées Et les effusions exquises d'autrefois.

Ecoute !... Tout là-bas, la pacifique voix D'un clocher de village, avec le crépuscule,

* Extrait de Jardin d'automne .

' Papillons de nuit, da grec tpâXawa.

» Le mot faatôme, qui vient du grec oàvtaa^a, désigne dans le sens propre l'image d'un mort qui apparaît surnaturellement. Ici, pris dans le sens figuré, il veut dire «ce qu'évoque l'imagination».

• Pays, payse, celui ou celle qui est du même pays ou de la même province.

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