ANDRÉ THEURIET
Monte dans Pair humide et sur les bois circule; Et ce lent carillon sonore, qui s'enfuit Comme s'en sont allés dans la brujmeuse nuit Du passé les désirs, les regrets et la peine, Met en nous ime joie attendrie et sereine.
• La Tie humaine, même à l'approche du^soir, A sa tranquille fête et son vert reposoir *, Ainsi que la forêt féconde, elle nous donne Le féerique décor et les fruits de l'automne. Et comme s'attiédit la terre sous la feuille. Sous l'amas des pensers notre âme se recueille. Si notre sang, pareil à l'onde des étangs, Ne connaît plus les fiers orages du printemps, La tendresse est restée en nous fervente et vraie. Vois dans le clair-obscur de la' haute futaie Ces femmes qui s'en vont au pied des châtaigniers Ramasser la châtaigne éparse, à pleins paniers. Nous aussi, nous avons cueilli des fruits en route ; Il est temps désormais que notre bouche en goûte La fondante saveur et la maturité.
Enthousiasme, élans du cœur vers la bonté. Emotions que l'Art et la beauté des choses Laissent dans notre esprit comme un parfum de roses ; Ces communs souvenirs, récoltés à nous deux. Ravivent notre amour, comme là-bas les feux De bruyère, allumés aux clairières prochaines. Réchauffent les doigts gourds ^ des vieux coupeurs de chênes.
Déjà l'ombre sous bois s'épaissit, mais les fûts
Elance des grands pins et des hêtres touffus
Dans le soleil encor baignent leur cime haute ;
Ainsi notre tendresse : au sommet de la côte,
Une rose lueur l'illumine toujours.
Viens, même quand le soir la drape de velours,
La forêt reste belle en sa forme voilée.
Mets ton bras sur le mien et gagnons la vallée
Où dans les étangs clairs se mirent les bouleaux.
Un long vol de pluviers s'élève sur les eaux,
* Mot pris ici dans le sens vieilli d' et endroit où l'on se repose». Ordinairement, il veut dire un autel où les prêtres font reposer le saint sacrement pendant une procession.
• ïlnflés et remuant difficilement, du latin gurdum, grossier.
'^^-Tr^'^'^w???-
332 CHRESTOHATHIE FRANÇAISE
Tournoie et puis retombe, avec un sourd bruit d'ailes, Dans la calme fraîcheur des roseaux et des prêles. La nuit tombe avec eux, mais du fond des halliers Où la feuille s'entasse et craque sous nos pieds, Nous entendons encor les glands mûrs et les faînes ^ Choir sur le sol pierreux et sur l'eau des fontaines, Avec ce bruit léger de grêle ou de grésil Qui nous parle des jours lointains de notre avril. Et tandis que nos bras resserrent leur étreinte, Nous écoutons, rêveurs, un angélus qui tinte Très loin, dans le clocher d*un village endormi. Et dont la sonnerie argentine, parmi Les taillis imprégnés d'automnales bruines. Eveille en nous l'écho des saisons enfantines.
« Carillons de Noël '.
Le vieux sonneur monte au clocher.
Jusqu'aux meurtrières béantes Où les corneilles vont nicher, Et, chétif, il vient se percher Au milieu des poutres géantes.
Dans les ténèbres où ne luit Qu'un falot pendant aux solives, Il s'agite et mène grand bruit Pour mettre en danse cette nuit Les battants des cloches massives.
Joyeuses, avec un son clair, Les voix des cloches, par le faite Des lucarnes, s'en vont dans l'air Sur les ailes du vent d'hiver, Comme des messagers de fête.
Noël ! Noël !... Sur les hameaux Où les gens rentrent à la brune ^ ; Sur les bois noirs et sur les eaux Où tout un peuple de roseaux Frissonne au lever de la lune.
* En allemaud, Buchecke?' ; en angais, beech-màst; en italien, faggiuola.
* Extrait de Jardin d'automne, ' Voir page 102, note 1,
ANDKÉ THEUIUET 333
Noël !... Sur la ferme là-bas, Dont la vitre rouge étincelle, Sur la grand'route où, seul et las, Le voyageur double le pas ; Partout court la bonne nouvelle...
Oh ! ces carillons argentins . Dans les (campagnes assonîbîies, Quels souvenirs doux et lointains.
Quels beaux soirs et quels doux matins Ressuscitent leurs sonneries !
Jadis ils me versaient au cœur Une allégresse chaude et tendre; J*ai beau vieillir et passer fleur \ Je retrouve joie et vigueur, .
Aujourd'hui, rien qu'à les entendre...
Et cette musique de l'air, Cette gaîté sonore et pleine, Ce chœur mélodieux et clair Qui s'en va dans la nuit d'hiver Ensoleiller toute la plaine.
C'est l'œuvre de ce vieux sonneur Qui, dans son clocher solitaire, Fait, tomber, ainsi qu'un tanneur, Cette semence de bonheur Sur tous les enfants de la terre.
Le blé '.
Le grain des dernières semailles S'agite obscur dans les entrailles
Des profonds labom'S ; La terre maternelle enferme La frêle semence qui germe
Pendant de longs jours.
Le blé sort en herbe. La neige Contre les froids noirs le protège ;
* Généralement, cette expression se dit de la vigne dont la floraison passe sans qu'an accident empêche le fruit de se former; ici, Theuriet semble lui donne» le sens de pa«*er ou* de se faner en italien, appassire ; en allemand, verwelken; en anglais, to toither.
• Extrait de Jardin d'automne.
Puis du blanc tapis Avril fond les derniers vestiges, Et Ton sent déjà dans les tiges
Grossir les épis.
En mai tout part : le vent promène Sa molle et caressante haleine
Sur les blés nouveaux ; Il mêle à leur nappe mouvante L'azur des bleuets et l'ardente
Rougeur des pavots.
Sous le grand soleil qui brasille ', Voici messidor^ : la faucille
Fait son dur labeur ; On met en meule, on bat en grange, Et le grain lourd sort sans mélange
Des mains du vanneur.
Moulins ailés où le vent joue, Moulins dont l'eau pousse la roue,
Tournez jusqu'au soir 1 Tournez !... que la fleur de farine Tombe pure, neigeuse et fine
Des trous du blutoir ^.
Maintenant, d'une main pieuse, Dans les flancs de la huche creuse
Pétrissons le pain, Et chantons le blé pacifique Qui nourrit depuis l'âge antique
Tout le genre humain.
Promenade sur Teau ^.
Les saules frissonnent. La lune Argenté la rivière brune Du reflet de ses bleus regards ; La barque sous les hautes branches Glisse à travers les roses blanches Des nénuphars.
* Qui ressemble à de la braise.
' Dans le calendrier de la Révolution, le troisième mois, celui des moissons. (Mot hybride composé avec le latin messis, moisson, et le grec 5ûpov, présent.)
" Partie du moulin oU se tamise la farine du blé.
* Extrait de Jardin d'automne.
ANDRE THEÛRIET 336
Parmi les feuillages dissoute, La fraîcheur du soir, goutte à goutte, Eépand des pleurs mystérieux.
Et leur chute dans l'eau qui tremble Nous berce avec un chant qui semble Tomber dés cieux...
0 mes amis, la nuit sereine !
Riez, mais qu'on entende à peine Vos rires... Ne réveillez pas La réalité douloureuse Qui dans une ombre vaporeuse S'endort là-bas I...
Chantez !... Sous la voûte qui pleure, Les yeux mi-clos, oubliant l'heure.
Je vais rêver au fil de l'eau, Comme un enfant que sa nourrice Câline \ afin qu'il s'assoupisse Dans son berceau...
Œuvres poétiques à lire de Tlieuriet (Lemerre, éditeur, Pari8> : Le Chemin des bois (1866); Le Bleu et le Noir (1874); Les Nids (1879); Le Livre de la payse (1882); JVos Oiseaux (1886) ; La Ronde des Saisons et des Mois (1892); Jardin d'automne (1894); Jean^Marie (drame en vers, 1871). Pour ses œuvres en prose, voir le volume I de cette Chrestomathie.— Critiques à consulter ; Jules Tellier, Nos poètes (1888) ; Emmanuel Besson, André Theuriet (1890) ; Paul Bourget, Discours de réception à r Académie, (9 décembre 1897) ; Gaston Deschamps, La Vie et les livres (1898) ; Ch. Gidôl, Histoire de la littérature française (1838) ; Henry Michel, Le quarantième fauteuil (1898) ; G. Pellissier, Le mouvement lUtéraire contemporain (1901) ; Jean Richepin, Discours de réception à l'Académie (19 février 1909).
» Câliner, caresser doucement ; mots de la même famille ; câlin, câline et câlinerie.
i«^ta^<aKàBdaafaBdKBb
336 CURESTOMATHIE FRANÇAISE
Période de la Troisième République.
Les derniers Parnassiens.
L'école parnassienne, comme le romantisme, a laissé en mourant des héritiers. Après 1870, au moment où le symbolisme s'élabore, un certain nombre de nouveaaz poètes restent en dehors de ce mouvement littéraire ; ils continuent les traditions du Parnasse, tout en essayant de les rajeunir par des idées nouvelles. Chez tous, on sent l'influence des grands maîtres, en particulier de Leconte de Lisle et de Sully Prudbomme ; mais cette influence est limitée. Il y a chez ces nouveaux-venus une originalité incontestable, qui les rend dignes de figurer à côté de leurs illustres prédécesseurs.
Jean LAHOR (docteur henri gazalis)
Né à Corneilles-en Pariais en iSiOy mort à Genève en 1909.
Un savant doublé d'un philosophe qui a encore trouvé le moyen d*être un grand poète : tel est Thomme remarquable, connu sous le pseudonyme de Jean Lahor. Penseur et érudit, il a beaucoup voyagé, beaucoup vu et beaucoup lu; il a rapporté de ses voyages à travers les pays et les idées une philosophie hardie, très profonde, mais singulièrement désenchantée. Bouddhiste convaincu, il croit que ce monde est une illusion ; très sincérement il aspire &u nirvana, à Tanéantissement suprême. En attendant, il accepte la vie avec l'âme hautaine d'un stoïcien héroïque qui met sa fierté à lutter et à faire le bien sans espoir, par pur principe métaphysique. Disciple de Leconte de Lisle, Jean Lahor se rattache à l'école parnassiene par sa prédilection pour les grands thèmes objectifs ; il en diffère par un lyrisme philosophique très personnel qui est un des traits les plus curieux de sa nature, éprise de beauté malgré son nihilisme bouddhique. En quelques lignes, Anatole France a parfaitement caractérisé le mérite de ce grand écrivain : « Ce qu*il y a d'admirable, dit-il, dans les poèmes de Jean Lahor, c'est la transformation spontanée de la substance intellecluelle en matière poétique. Une idée philosophique le frappe, aussitôt, il l'aliime, la colore, la passionne, la revêt d'une robe étincelante. »
JEAN LÂHOK 337
La bénédiction du mariag'e persan ^
Soyez grands, soyez forts, soyez victorieux ; Soyez aimants, marchez des flammes dans les yeux. Soleil, Dieu des clartés, Dieu bon qui les pénètres, Verse-leur ton amour brûlant pour tous les êtres. — Comme le Ciel bénit la Terre nuit et jour, Homme, sur cette femme épanche ton amour ; O femme, quand sa main entr'ouvrira tes voiles, Qu'il trouve en toi la paix sereine des étoiles. La vie est un tragique et sublime combat : Affrontez-la d'un cœur vaillant que rien n'abat. Soyez purs de pensées et purs en vos paroles ; Pour que vos actions ne soient vaines ni folles, Craignez déjà les yeux futurs de vos enfants. A travers les douleurs avancez triomphants, Imitez les héros de l'époque première, Luttez pour la justice et la sainte lumière. Chassez le mal, chassez la nuit, semez le bien. Resserrez toujours plus l'infrangible * lien Dont j'unis à jamais vos deux cœurs dans la vie. Chaque soir, admirez l'assemblée infinie Des astres, et songez, en les voyant si beaux, Qu'il vous faut être ainsi d'étincelants flambeaux. — Au nom d'Ormuzd ', je vous bénis, vivez prospères. Et transmettez la gloire et le sang de vos pères.
Sicut Dei ^.
Va toujours au plus grand, au plus noble, au plus beau ;
Que tes pensers sublimes.
Jusqu'à l'heure où ton corps ira dans le tombeau,
N'habitent que les cimes !
Pais mépris de ta vie, et le jour où la mort
Menacera ta tête.
Demeure sans pâlir ; prends plaisir, étant fort,
Aux bruits de la tempête.
» Ce morceau et les suivants soat extraits du recueil intitulé L'Illvtsion, oîi se trouvent réunis les vers que le poète a publiés de 1866 à 1893.
« Qui ne peut être brisé ; néologisme formé du latin in (non) et franyihih m fragile).
• Dans la religion persane, qui fut révélée par Zoroastre, Ormuzd ou Ahoura Mazda est le Seigneur, le principe du bien luttant contre Ahriman, le principe da mal, le dieu des ténèbres, qui sera vaincu un jour définitivement.
« Comme les dieux.
OHRKST. FR. POETES 22
338 CHRESTOHATHIE FRANÇAISE
Abreuve-toi d'éther, et, l'esprit rajeuni,
Ouvre ardemment tes ailes :
Sois libre, et dans ton âme appelle l'infini
lies forces étemelles,
Le vent de l'infini, les brises de l'été,
£t ces chaleurs fécondes De l'amour, qui remplit d'azur l'immensité,
Et qui porte les mondes !
Et sois poète alors, et fait couler ton cœur
En des flots d'harmonie. Et comme un feu puissant, comme un torrent vainqueur,
Epancha ton génie !
Pour garder l'idéal et garder tes amours
En ton âme obstinée.
Ne crains pas les douleurs, la lutte tous les jours
Contre la destinée. *
Souviens-toi des héros, et mets devant tes yeux
Leur noblesse première ; Imite-les, aspire à ressembler aux Dieux,
Que revêt la lumière ;
Et vis toujours ainsi,, calme, dans les hauteurs.
L'âme sereine et pure, Tenivrant des clartés, des chants et des senteurs
De l'immense Nature !
Bramh ^
Je suis l'Ancien, je suis le Mâle et la Femelle, L'Océan d'où tout sort, où tout rentre et se mêle ; Je suis le Dieu sans nom, aux visages divers ; Je suis l'Illusion qui trouble l'univers. Mon âme illimitée est le palais des êtres ; Je suis l'antique Aïeul qui n'a pas eu d'ancêtres. Dans mon rêve étemel flottent sans fin les cieux ; Je vois naître en mon sein et mourir tous les Dieux.
* Ce morceau est extrait de la partie de l'Illusion intitulée : Chants pAnfhéisles. — Le fond de la philosophie hindoue se trouve Ici remarquablement condensé et poétisé. Les morceaux qui suivent sont aussi très remarquables sous ce rapport. Brahm ou Brahma est le premier dieu personnel de la trinité hindoue; c'est loi qui a créé le monde. Il est aussi le dieu impersonnel qui possède la puissance d'illusion ou Maya. D'après la religion hindoue, l'àme humaine doit travailler à se dégager des liens de la Maya pour se confojidre avec l'âme universelle, pour se réunir à l'Absolu. Voir plus haut page 259.