JEAN LAHOR
C'est mon sang qui coula dans la première aurore ;
Les nuits et les matins n'existaient pas encore,
J'étais déjà, planant sur l'océan obscur.
Et je suis le Passé, le Présent, le Futur;
Je suis la large et vague et profonde Substance
Où tout retourne et tombe, où tout reprend naissance.
Le grand corps immortel qui contient tous les corps :
Je suis tous les vivants et je suis tous les morts.
Ces mondes infinis, que mon rêve a fait naître,
— Néant, offrant pour vous l'apparence de l'être — Sont lueur passagère et vision qui fuit, .
Les fulgurations dont s'éclaire ma nuit.
— Et si vous demandez pourquoi tant de mensonges, Je vous réponds : Mon âme avait besoi|n de songes, D'étoiles flfeurissant sa morne immensité,
Pour distraire l'horreur de son éternité !
Le néant des choses passées.
Oh ! que d'univers engloutis Dont nous ignorons les naufrages, Tous sombres, tous^anéantis Dans l'abîme eiîrayant des âges !
Quel est donc la réalité ?
Est-ce la Mort ? Est-ce la Vie ?
La Vie, et l'immense clarté, Ou la Mort, la nuit infinie?
— L'Etre, serait-ce le Néant, Qui dans mon vide se reflète, Et de pourpre et d'or, en créant.
Attife un moment son squelette?
Dans le tourbillon éternel Où roulent sans fin les atomes.
Qu'entrevoyons-nous de réel.
Fantômes ^ parmi des fantômes ?
J'apparais une heure et je fuis, Rentrant dans l'ombre, d'où j'arrive.
Vague étincelle entre deux nuits, Qu'est l'existence fugitive ?
* Apparition surnaturelle et, ici, vaines apparences.
B40 dâRESTOMAÏHTE FRANÇAISE
Des milliards d'êtres sont morts ; Et ce long défilé des races, Tous ces esprits et tous ces corps Ont à peine laissé leurs tracés î
Qu'est cet étroit monde vivant Auprès des foules entassées Des morts, sur qui je vais rêvant Au néant des choses passées !
— Tout mon être tremble, j'air peur De ce noir abime où je tombe !
Oh ! la nuit, sans fond, et l'horreur, Oh ! le puits béant de la tombe!
La passion de Siva^
Siva survivra seul, un soir, à tous les Dieux : Leurs têtes, ce soir-là, pareront sa poitrine, Et la paix du néant souriant dans ses yeux, Siva se chantera sa passion divine :
« J'étais, aux temps passé, l'âme de l'univers, J'étais le jour, j'étais la nuit, j'étais l'aurore, J'étaii^ le printemps clair, les étés, les hivers, L'immense vie ardente, et l'Amour qui dévore.
» Illusoire splendeur, j'habitais mon palais. Ainsi que l'araignée au centre de ses toiles : Les âmes tour à tour tombaient dans mes filets, Et j'ai fait dans mon sein s'éteindre les étoiles.
» Oh ! les morts, dormez donc et rêvez dans ma nuit, En attendant qu'un jour je vous laisse renaître, Si j'ai besoin encor de lumière et de bruit. Pour de nouveau combler l'abîme de mon être :
» Car l'abîme est profond et mon cœur plein d'ennui, Et seul dans l'infini, debout, sombre, livide. Je pense qu'autrefois mon sein comme aujourd'hui Portait le ciel entier et restait toujours vide. »
* C'est le troisième grand dieu de la trinité bindoue ; il siège sur le mont Kai- Insa et préside à la d»strnctioii et à la mort, tandis que la création et la pTéservation de l'univers sont réservés k Brahma et à Vii'hnou.