J£AN LAHOR
Ouragan nocturne.
Les vagues se cabraient comme des étalons Et dans Tair secouaient leur crinière sauvage, Et mes yeux, fatigués du calme des vallons, Voyaient enfin la mer dans une nuit d'orage.
Le vent criait, le vent roulait ses hurlements, L'Océan bondissait le long de la falaise. Et mon âme, devant ces épouvantements, Et ces larges flots noirs, respirait plus à l'aise.
La lune semblait folle, et courait dans les cieux. Illuminant la nuit d'une clarté brumeuse ; Et ce n'était au loin qu'aboiements furieux. Rugissements, clameurs de la mer écumeuse.
O Nature étemelle, as-tu donc des douleurs? Ton âme atelle aussi ses heures d'agonie ? Et ces grands ouragans ne sont-ils pas tes pleurs, Et ces vents fous, tes cris de détresse infinie ?
Souffres-tu donc aussi. Mère qui nous as faits ? Et nous, sombres souvent comme tes nuits d'orage, Inconstants, tourmentés, et comme toi mauvais. Nous sommes bien en tout créés à ton image
Jour des Morts.
La forêt ainsi qu'une mer G-ronde, roule, allonge ses vagues :
Que terrible est ce vent d'hiver Avec tfms ses hurlements vagues!
Sont-ce des cris de trépassés.
Des tocsins * de cloches d'alarmes?
Ce vent fou nous a tout glacés :
Oh ! comme il pleut I Sont-ce des larmes?
Aujourd'hui, c'est le Jour des Morts; Chacune des feuilles qui tombe Eveille en nos cœurs un remords, En nous rappelant une tombe.
* Le tocsin: en allemand, Sturmglocke ; en anglais, alarm bell; en italien, il sonore a stormo.
Il eût fallu les aimer plus, Ces aimés que trop tard on pleure, Quand les regrets sont superflus, Quand on a laissé passer l'heure.
Oh! les survivants, aimons-nous!
Proche est la mort, la vie est brève; C'est la leçon de ces vents fous : — Cette pauvre vie est un rêve !
Œuvres à lire de Jean Labor (Lemerre, éditeur, Paris) : Les Chants populaires d'Italie (1865) ; L'Illusion (1866-1893) Œuvres choisies, avec une préface de S. Rocheblave (1910). — Critiijues à consulter : Jules Tellier: Nos poètes (1888) ; Anatole France, La vie littéraiil^e ; Mme Crouzet-Benaken, Jean Lahor (1908) ; Jeanne Clerc, Bibliothèque universelle (Septembre 1912).
Anatole FRANGE (Anatole Thibaut)
Né à Paris en 1844.
Anatole France n*est pas seulement un des plus grands prosateurs français, le meilleur incontestablement de Theure actuelle ; c'est un poète très distingué, mort jeune, malheureusement pour nous, comme celui dont parle Sainte-Beuve. Parnassien de la seconde génération, il procède aussi de Leconte de Lisle; mais il possède des qualités de charme, de finesse, d'atticisme que celui-ci n'avait pas et qui lui constituent une originalité enviable. On retrouve dans ses vers comme un premier épanouissement du merveilleux talent qu'il a depuis lors déployé dans tant de proses exquises. Néo-helléniste, comme André Chénier», il a célébré la beauté païenne avec l'âme d'un moderne fortement influencé par la tendre douceur du christianisme et dans un style absolument achevé qui dénote le grand artiste. C'est bien regrettable qu'il ait complètement renoncé à la poésie.
A la lumière ^
Dans Tessaîm nébuleux des constellations
0 toi qui naquis la première, 0 nourrice des fleurs et des fruits, ô Lumière,
Blanche mère des visions,
Tu nous viens du soleil à travers les doux voiles
Des vapeurs flottantes dans Pair ; La vie alors s'anime et, sous ton frisson clair,
Sourit, ô fille des étoiles !
* Le dernier grand classique, né à Constautinoplc en 1762, mort à Paris sur léchafaud en 1794.
» Extrait des Poèmes dorés (1873). — Cotte pièce est remarquable de sérénité charmante et le style en est d'une distinction rare.